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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Les fondements de la psychanalyse ”

 

D’aucuns naguère ont craint pour la psychanalyse les assauts de l’extérieur, comme ceux d’un philosophe débouté par lui-même de ses propres espérances. Il me semblait, et me semble plus encore aujourd’hui, que la psychanalyse a plus encore à craindre de ses propres rejetons. On meurt plus sûrement de décrépitude et d’insignifiance que de je ne sais quelle agression.

 

En substance, il s’agit à mes yeux de l’éloignement, puis l’abandon puis la négation des axiomes fondamentaux sur laquelle la psychanalyse est fondée, ce par quoi elle est née, ce qui la constitue. Un axiome, rappelons-le, est la postulation minimale d’un principe qui ne peut être démontré, mais dont les conséquences conceptuelles organisent toute la cohérence suivante de la théorie. Les axiomes sont donc nécessairement peu nombreux ; sinon, la théorie devient suspecte de fantaisie, puisqu’ayant besoin d’un trop grand nombre de présupposés.

 

A mon sens, la psychanalyse est fondée sur deux axiomes, deux principes, et deux seulement. L’un fonde et organise sa pratique, et le second détermine la théorisation.

 

Le premier concept, issu de la découverte des effets de sa mise en œuvre, est celui de la règle de libre association. Les paroles ne sont entendues que sous l’angle de la continuité psychique, nécessité pour tout psychisme de se sentir exister, tout en accomplissant son rôle de vigilance dans le rapport au monde. Etant affirmé le principe selon lequel le psychisme entend maîtriser ses propres objets, il ne reste plus qu’à tenter de comprendre comment il procède, et en particulier découvrir insistances et évitements ; lesquels entretiennent entre eux des rapports de cohésion mutuelle.

 

De cette conception résulte nécessairement celui de l’abstinence. Comment, en effet, aborder un phénomène si l’on n’est le plus attentif mais aussi le plus discret possible afin de n’en pas troubler les manifestations ? Cette forme de distance, comme celle de l’observateur dans les disciplines scientifiques (image dont on sait l’influence sur Freud), va faire apparaître de surcroît l’insistance par laquelle celui qui parle essaie de s’assurer la présence, la proximité, la compréhension de celui qui écoute. Cette dimension émotionnelle survenue à la faveur de ce dispositif particulier d’écoute va faire découvrir la dimension actuelle de l’affect dans l’ici et maintenant, et l’on sera dès lors au seuil de la découverte du transfert.

 

Mais en résulte également la découverte du besoin de sécurité, de régularité des conditions mêmes qui entourent ce lien entre parole et écoute. Il ne peut y avoir de libre parole ni dans l’insécurité ni la contrainte. Dès lors, la séance doit être garantie par un cadre qui la distingue et la protège tant de la réalité environnante que du risque de survenue des fantasmes d’autrui. Cette dimension de réel que constitue la garantie du cadre va engendrer à son tour un certain nombre de prescriptions et règles dont on espèrera qu’elles soient favorables au déroulement du travail interpsychique.

 

Enfin, une autre conséquence provient de la découverte que le fil associatif ne peut, de lui-même, produire autre chose que sa visée : réduire la souffrance, assurer l’emprise du moi, affirmer l’hégémonie de ses propres représentations. L’intervention de l’analyste va s’avérer nécessaire pour segmenter cette tendance, et relancer la trame associative vers d’autres destinées, d’autres formes de cohérence, mésestimées, rejetées voire refoulées. Une forme de ces interventions va constituer l’interprétation. Mais ce n’est certainement pas la seule ni la plus fréquente, ni la plus féconde des interventions. Le travail de relance de la matière associative est bien plus important puisque c’est dans et par cette activité que l’individu poursuit son besoin d’exister ; et ce jusqu’au risque éventuel de voir un jour se produire la déhiscence du désir de sa propre insistante demande. Ce à partir de quoi un monde pluriel peut se remettre à vivre, relançant la possibilité pour l’être de démultiplier ses représentations du monde, et donc ses capacités de le vivre et d’y vivre.

 

Accessoirement, de ce dispositif vont naître aussi d’importantes considérations sur l’écoute elle-même, tant on commence à comprendre son impérieuse nécessité, accrue par la rareté des interventions. On sait comment « neutre et bienveillant » fut une qualification approximative, mettant malgré tout en avant la position d’une faveur dévolue au sujet parlant et l’importance de ne pas chercher à modifier le propos. Ce qui renvoie encore à la notion d’abstinence.

 

Déjà, à ce stade, une autre conséquence se forme : entre la parole, l’écoute et le cadre se forme une structure ternaire qui rejoint un dispositif particulièrement nécessaire à toute pensée. Il n’y a, sans cela, aucune distanciation possible, aucune réflexivité possible. Tout comme l’espace euclidien, tout comme la démarche logico-déductive, la dimension ternaire permet de se dégager de la dynamique du propos pour y associer d’autres dimensions, ouvrant ainsi d’autres axes corollaires, initialement méconnus. La conceptualisation œdipienne  ne sera qu’un conséquence ultime de cette structure ternaire sans laquelle aucun travail d’analyse, de mise en lumière et de mise en sens n’est possible.

 

Le second concept est celui de la castration, objet d’ailleurs de bien des malentendus. Ce concept résulte pourtant de l’évidence d’une question dont on ne peut se départir : celle de l’irréversibilité. Comme on le voudra, on pourra préférer une autre forme de représentation irrémédiablement associée, que ce soit celle de la mort ou encore celle de la sexuation. Si une espèce est sexuée, alors ses représentants sont mortels, condition profonde favorable à l’évolution de l’espèce par adaptation. Or, la sexuation est une partition organisant l’espèce de manière asymétrique. La structure ternaire s’y trouve d’emblée présente puisque deux reproducteurs seront nécessaires à la naissance du troisième, qui va réinterpréter la détermination génétique.

 

Dès lors, même si de manière triviale on rencontre le sexe par l’attraction et l’emprise qu’il exerce sur chacun (dimensions pulsionnelles), la question de la sexuation va se trouver associée à toute notion de devenir, de pérennité, et même de transmission. L’identité sexuée va tenter de suturer cette cicatrice qui fera que nous ne pourrons plus jamais croire que nous serons « comme les autres », mais seulement comme certains d’entre eux.

 

La dimension biologique, jusqu’à ce qu’on démontre qu’une paire de chromosome XX est similaire à une paire XY, constitue un déterminant et non un déterminisme. Pas plus qu’il ne suffit de naître de l’humain pour être humain, l’assignation d’une identité sexuée ne suffit pas à son assomption. Il est donc banal de constater, ici comme ailleurs, la conjonction du biologique et du psychique qui s’étaient sans se confondre, autorisant la formation du psychisme dans d’infinies variations. Ce que d’aucuns croient être une liberté alors que ce n’est qu’une latitude.

 

Souvenons-nous que Freud a sans cesse réaffirmé l’éminence de cette dimension sexuée, sans laquelle la psychanalyse ne saurait être. En cela, il s’est opposé à l’universalisme d’un Jung, et certains aujourd’hui pourrait s’en souvenir alors qu’ils tendent à aseptiser cette dimension pour promouvoir à sa place une dimension structurale.

 

La théorie se trouve alors dans une sorte d’obligation de conceptualiser l’éros, découvrant secondairement les dimensions paradoxales de son fonctionnement. La notion d’autoérotisme porte en elle-même la conviction que c’est vers l’autre, l’hétéro, que doit aller une pulsion civilisée, sinon domestiquée. A un stade plus lointain, lorsque les dimensions mortifères de l’éros, capable de réduire l’autre à la place de seul et strict objet de désir, commencent d’être comprises, la nécessité de concevoir une autre dimension pulsionnelle, plus radicale et essentielle, aboutit à la conceptualisation de thanatos ; qui est aussi issue d’une nouvelle compréhension selon laquelle aucune avancée ne peut être sans produire de résistance.

 

Alors, sommes-nous devant un dualisme pulsionnel ? Oui et non. La déduction selon laquelle la dimension pulsionnelle thanatique est nécessairement primaire conduit à comprendre qu’il n’y a pas d’alternative mais seulement un processus de différenciation qui peut, dans le meilleur des cas, conduire à une émancipation, à une relative sortie de la dépendance : qu’il s’agisse de la dépendance envers les pulsions, de la dépendance envers le réel ou envers le contexte.

 

A nouveau, on se retrouve devant une dimension ternaire, et chaque étape de la construction d’un devenir se résout par la formation d’une autre organisation qui va modéliser à nouveau objets internes et objets externes. La dynamique (que l’on oublie toujours après les dimensions économique et topique) se trouve donc relancée pour une érotisation féconde, et pas seulement narcissique ni égotique.

 

Je ne vais pas plus loin ici pour ce propos.

 

Nous assistons aujourd’hui au développement sans limite de la banalisation consistant à nier la castration, et surtout la réalité de la castration, sa radicalité. Ce qui, logiquement, a pour effet corollaire d’abolir toute la question du processus symboligène qui postule la présence active de matériel symbolique, incarné par des représentations mais aussi des représentants. Le discours ambiant voudrait nous faire accroire qu’il faudrait imposer une sorte de tolérance, bannissant du même coup l’œuvre des séparations par lesquelles pourtant toute communauté se constitue, comme tout être d’ailleurs. La partition résulte à la fois du travail de symbolisation et de la factualité de la castration. La résistance à la castration tendra, de manière corollaire, a sceller les alliances et valeurs internes. Rien n'est de trop dans le travail psychique imposé par la castration.

 

Les considérations et théories voulant faire s’équivaloir places, rôles, positions et représentations sans tenir aucun compte des places qu’à chaque instant elles forment, constituent, individuent de manière distinctive des autres qui l’entourent, reviennent à s’aveugler quant à ce processus incessant de transmission et de transformation qui n’aura de cesse qu’avec la disparition de la vie. Idéaliser ce qui doit être préservé revient à prôner pour un temple. Et la psychanalyse n’a jamais rien eu à faire avec cela. Les formes de conflictualités résultent de ces processus, des tensions psychiques imposant aux organismes et aux êtres de s’ouvrir au devenir tout en (ré)organisant sans cesse le passé. Il n’y a de résolution des conflits que par des formes nouvelles d’adaptation et de représentations. La croyance lénifiante à l’apaisement des tensions n’est qu’une théorie de la régression pulsionnelle.

 

La psychanalyse me semble bien être, en tant que telle, une authentique discipline parce que fondée de manière riche et ouverte sur et par une axiomatique restreinte mais féconde. Il est clair qu’elle n’est plus à la mode, y compris parmi ceux qui s’en réclament et que le suivisme a conduit dans ce qu’ils transforment en église.

 

Du fait de son axiomatique restreinte, il est parfaitement légitime que les différents mouvements, écoles et autres, de psychanalyse et de psychanalystes produisent des conséquences et des théorisations particulières. Il s’agit là de fécondité, et chaque accentuation dans un sens va faire apparaître ou souligner un certain nombre de nécessités. De ce point de vue, il y a donc largement place pour une diversification dans une même axiomatique. L’unité de la psychanalyse ne saurait être menacée par la diversité des acceptions qu’elle a engendrées. Du moins, jusqu’au moment où certaines, délibérément ou non, commencent à récuser l’axiomatique fondamentale.

 

L’appauvrissement actuel des représentations sociales, le monolithisme ambiant, l’appauvrissement idéique, l’obsessionalisation des dimensions économiques indûment promues comme explicatives, la régression symbolique, le négativisme mortifère avec ses idéalisations corollaires généralisent des représentations univoques.

 

Voilà ce qui devrait conduire tout psychanalyste à un sentiment de tristesse devant tant de désarroi envahissant, et par ailleurs si stérilisant en matière de pensée. Il a naturellement le droit de quitter son fauteuil et d’aller dans la rue. Le fauteuil est alors aussi vide que le discours qui lui serait adressé.

 

Mais, si maints quittent leur place, ont-ils droit pour autant à faire en sorte d’emporter avec eux la psychanalyse qui n’a jamais appartenu à personne, comme toutes les conquêtes de la pensée ? Que la psychanalyse ne soit plus à la mode la reconduit par certains côtés à ses origines, dont on peut espérer retrouver les effets vivifiants. En tous cas, même entre des mains expertes, la psychanalyse n'est pas un couteau suisse.

 

Lorsque la connerie se sert de certaines images dont elle fait des infusions, il ne s’agit pas de condamner infusions et décoctions, pas plus d’ailleurs que les images, puisque la connaissance est ouverte, faite pour être partagée, même mal, même de manière imparfaite ou partielle. La condamnation, si certains y tiennent, ne peut concerner que la connerie.

 

N’oublions cependant ni que la connerie d’un jour peut s’avérer le génie du lendemain, ni ne croyons qu’il suffit d’être con(forme) pour être novateur.

 

Publié dans théorie, société et contexte, intervention, psychanalyse | Laisser un commentaire

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