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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Guérison ... question de point de vue ”

 

Penser la notion de guérison est plus complexe qu'il n'y paraît … Si l'on se place du point de vue des mortels que nous sommes la guérison est un leurre, en ce sens que l'on ne guérit jamais de la vie.

Autrement dit on ne meurt pas à cause d’une maladie dont on n’aurait pas guéri mais bien parce que nous sommes mortels.

La santé se définit pour René Leriche (chirurgien et physiologiste du début du XXe S) comme « la vie dans le silence des organes » laissant entrevoir combien la guérison est toujours partielle, relative, différenciée, il n’y a pas de guérison absolue.

 S'il y a bien une maladie qui illustre cela c'est le cancer.

 Paroles de malades :

« Le docteur m’a dit que j’étais malade alors que je me portais bien, aujourd’hui il me dit guérie alors que je me sens malade »

 « Quand j'ai été malade je l'ai vu écrit, maintenant il me dit en rémission, guérie, mais rien n'est écrit, le médecin pour nous c’est comme un Dieu, sa parole ça compte !»

 « Je serai guéri quand ce sera écrit, que mes cheveux auront repoussé, que je me retrouverai … là ce n’est pas moi ! »

 Comment mieux illustrer la perplexité dans laquelle plonge ce réel de la maladie, de ce corps qui échappe et pour lequel certains pourront au mieux, penser qu’un médecin y comprendra quelque chose.

Dieu est parfois convoqué, il est la figure à laquelle on peut alors se raccrocher, quand on ne sait plus à quel saint (sein) se vouer.

 Qu’est-ce qui fait signe de la guérison ?

Les valeurs biologiques ? l’imagerie médicale ? la disparition des stigmates de la maladie ?  la perception, le « senti – ment » d’être guéri ?

 Parfois la notion de guérison oriente le soin … c'est du moins ce que nous laisse suggérer le développement de ces lieux réservés à celui qui ne guérira pas: les unités de soins palliatifs.

 Le soin se spécialiserait-il donc selon si l'on est guérissable ou pas ? 

 Mais alors et dans une même logique le soin pourrait-il se spécialiser selon la proximité à la mort supposée ?

Supposée par qui ? 

 La fin de vie n’existe pas pour le malade, il est complètement vivant et ce jusqu’à sa mort[1].

Du point de vue de l'inconscient Freud[2] nous a démontré et appris que nous sommes convaincus de notre immortalité, mais alors la proximité de la mort changerait-elle cette croyance ?

 Quand on tombe gravement malade on ne devient pas plus mortel que vous ou moi mais la distance imaginée à sa propre mort se réduit, le réel se resserre, libérant l'angoisse et favorisant l'éclosion de défenses parfois extraordinaires dans la démesure de leur expression, laissant soignants et médecins dans l'interrogation:

« mais enfin je lui ai pourtant parlé longuement, il sait (sous-entendu qu’il va mourir) !...»

Et bien non, il ne veut pas savoir, pas plus que nous d’ailleurs!

ou encore lorsque l’évolution inéluctable de la maladie et son cortège de manifestations somatiques amènent le malade à se protéger de cet impensable, en coupant la pensée du corps ; les manifestations de la maladie devenant de plus en plus visibles, mais aux seuls yeux des autres. Issue plutôt efficace du point de vue de l’angoisse.

Cette rupture entre l’état du corps et la conscience impose aux soignants une présence en lieu et place du malade aux abonnés absents de son propre corps, les laissant seuls face à l’horreur de ce qui pourrait presque être une incarnation du réel.

Il est difficile de parler de la guérison pour un psychologue en ce que d’une certaine manière ce n’est pas ce que vise son travail, son intérêt, non pas qu’il n’y soit pas sensible mais parce-que ce qui l’occupe c’est ce que lui dit le malade, sa parole sur ce qu’il vit.

Paroles qui viennent tenter de cerner, d’éloigner le vide qu’introduit le surgissement de l’idée de mortalité, qui vont tenter de former l’indicible de cette rupture d’existence que constitue l’entrée dans la maladie, la maladie grave en particulier c’est-à-dire celle dont on peut ne pas guérir.

Les gens qui guérissent ne viennent que rarement témoigner de ce qui se passe ensuite pour eux, sauf quand la guérison s’accompagne d’un moment dépressif. 

Guérir ne se fait pas toujours dans le soulagement d’une liberté retrouvée.

Moment dépressif donc dans l’après-coup de la maladie, après la guérison médicale, comme si à ce moment là quelque chose de la fragilité de l'existence pouvait être approché dans cette confrontation au réel de la maladie, sa traversée, débouchant sur la perte de celui que l’on a été et que l’on ne sera plus.

Expérience de la perte qui peut fonctionner comme une castration et ouvrir sur un « plus de vie » selon l'expression d' Hélène Bonnaud au cours de son intervention à l'antenne clinique en mars dernier[3]

La guérison, ou plutôt la fin des traitements, oblige l’ancien malade à quitter un positionnement psychique par lequel il s’est abandonné aux soins, aux décisions d’un autre, ce qui lui a permis de supporter un temps qui n’était plus le sien (le temps des chimio, des hospitalisations, le temps de l’urgence et tout son cortège d’examens, d’explorations…), une vie organisée pour lui mais sans lui autour de soins contraignants, vitaux.

Sortir enfin de cette régression narcissique inhérente à l’état de maladie avec un retour sur soi des investissements narcissiques « son âme se resserrait au trou étroit de la molaire » nous dit le poète, cité par S. FREUD[4] dans « Pour introduire le narcissisme ».  Citant W. Busch (poête et artiste Allemand du XIXe ) 

Guérir consiste-t-il à sortir du champ de la pathologie ?

Sortir de la pathologie ne rend compte ni de la souffrance, ni des modifications vécues, ni des modifications psychiques. 

Le psychologue qui travaille auprès de la personne malade se dégage de l’image de la guérison telle qu’elle est poursuivie par le somaticien pour se mettre au service de la dimension subjective, du rétablissement d’un fonctionnement psychique (capacité élaborative, associative, imaginaire), d'une continuité de penser, provisoirement en panne, sidéré qu'est le malade par l’impensable, l'irreprésentable.

Après cette longue introduction j'ai choisi de vous faire part de ma rencontre avec M.A pour tenter d'aborder ce thème de la guérison dans sa dimension subjective, c’est-à-dire vécue comme telle par le malade.

M.A est atteint d’un cancer pulmonaire, la guérison n’est plus envisagée.

Il est hospitalisé pour des douleurs difficiles à soulager, signe d’une évolutivité de la maladie.

Il met en difficulté l’équipe par des demandes contradictoires (il se plaint de douleurs et ne prend pas les médicaments qui lui sont donnés), l'équipe perçoit un décalage entre les douleurs alléguées et ce qu'elle en perçoit. Il pose les mêmes questions malgré les réponses données, il semble ne pas comprendre, il peut se montrer verbalement agressif.

Il décline la proposition qui lui est faite de rencontrer un psychologue.

J’ai pour habitude de rencontrer les patients à qui la proposition a été faite et a été acceptée d'eux, dans le cas de M.A je tiens compte de ce que je repère d'un fonctionnement paradoxal (je ne veux pas de ce que je vous  demande  - les médicaments, les réponses à mes questions… ou encore je veux ce que je vous refuse -) et je décide d'aller à sa rencontre malgré son refus.

Un entretien s’engage, M.A parle longuement.

Il est très informé quant à sa maladie, il en est curieux, il se plaint de réponses insatisfaisantes: il n’arrive pas à tout savoir me dit-il.

C’est quoi « pas tout savoir » pour M.A?

Plus tard il me dira : « Je ne sais pas combien j’ai de temps à vivre».

Son souhait de savoir se heurte à l’impossibilité dans laquelle il se trouve, et avec lui les médecins, les soignants, et plus généralement chacun de nous de savoir combien de temps il reste à vivre.

On ne répond pas de façon satisfaisante à ses questions parce que l’on ne répond pas à la seule question qui l'intéresse à ce moment là sur le temps qui lui est imparti.

Il a retenu de l’échange qu’il a eu avec son médecin qu’il ne guérirait pas.

Que faire de cette information ? ne pas guérir c’est mourir de cette maladie ? mais alors quand ? qu’a-t-il le temps de faire ?

Cet inconnu « combien de temps » n’est pas élaborable, seules restent des questions répétées (malgré les réponses produites) qui montrent l’impossibilité dans laquelle il est, et il place l’autre, de répondre de façon satisfaisante à la seule question qui le monopolise et qui s’exprime de diverses manières…

Combien de temps il a à vivre, question à laquelle personne ne peut répondre et que le discours médical, en lui parlant de sa non guérison, a laissé se former.

Si le médecin sait que je vais mourir pourquoi ne saurait-il pas quand ?

ou alors il ne sait pas…

Il met à l’épreuve le savoir médical se protégeant ainsi de ce qu’il a compris de l’idée de sa mort à venir : ils ne savent pas tout, ils n’ont pas les réponses à tout.

Toute sa vie il a mis de l’argent de côté pour mettre à l’abri sa famille, il a beaucoup travaillé, a vécu chichement par peur de manquer comme il avait manqué enfant…

Au moment  où je le rencontre sa douleur, morale, recouvre son questionnement sur le temps qui lui reste à vivre, mais aussi l’impossibilité dans laquelle il est de pouvoir continuer à jouer en bourse (continuer à gagner de l’argent) et la relation conflictuelle qu’il a avec sa fille « je l’entretiens et elle m’insulte au téléphone ».

Il dit qu’il a raté sa vie de famille, qu’il n’a pas de petits enfants, « ma fille ne veut pas me voir ».

Il me dit aussi qu’il se fait hospitaliser pour soulager sa femme car il dort beaucoup et qu’ils vivent dans un petit appartement. 

Son rapport à l’argent a orienté ses choix, jusqu’à se substituer à l’amour des siens, il achète par amour pour eux mais épargne son affection.

Combien de temps il me reste à vivre ? … et si le temps c’était de l’argent ...

Il fait le nécessaire pour que sa maladie soit reconnue comme maladie professionnelle et que sa femme touche des indemnités, elle doit être à l’abri une fois qu’il ne sera plus là et continuer à toucher de l’argent de lui après sa mort.

Il veut mettre tout en ordre d’un point de vue matériel.

Au cours d’une nouvelle hospitalisation, la question de la bourse ne le préoccupe plus comme précédemment, il a fait ce qu’il fallait.

Le rapport à sa fille s’est pacifié, il pleure beaucoup en racontant qu’elle lui avait fait comprendre qu’elle l’aimait. Elle se déplace du Nord et passe maintenant régulièrement du temps avec ses parents.

L’absence de demande formelle du départ a  pu devenir demande latente, créant secondairement les conditions d’un rapprochement de la fille.

Je suis allée à sa rencontre malgré son refus lui permettant sans doute de faire l’expérience dans le transfert d’une possible rencontre malgré lui ; il peut commencer à concevoir l’autre (sa fille à ce moment là) autrement.

Son  rapport à l’équipe de soin est problématique, il se sent comme maltraité par certains soignants qui profitent selon lui de sa grande vulnérabilité, il a peur d’être réprimandé.

Il peut se montrer agressif, à la fois autoritaire et complètement dépendant de l’autre (pour ses douleurs par exemple il  ne peut avoir le traitement que lorsque l’infirmière le lui apporte / c'est ce qu'il vit) cette dernière a alors un vrai pouvoir sur lui, sur sa douleur. Ce rapport de force le met en grande difficulté, il pleure son désarroi, sa dépendance à l’autre, il se sent à la merci de celui-ci. 

Une rencontre avec sa femme me permet d'entrevoir qu'il lui fait vivre depuis de longues années ce que lui vit sur le service aujourd’hui (un rapport de domination/soumission), il instaure ce rapport là à l’autre. 

Il dort mal la nuit, les douleurs l’en empêchent, la peur du noir aussi, sans doute, et il se réfugie le jour dans un sommeil qui tient l’autre à bonne distance.

Il voudrait conserver un contrôle sur la prise des traitements et n’en a plus les moyens…

Il a besoin de contrôler le temps, le temps qui lui reste à vivre…

Il veut qu’on lui explique quel médicament à quelle heure, à quelle heure passent la psychologue,  les soignants venus en renfort …

Equipe de renfort appelée équipe des LISP pour Lits Identifiés en Soins Palliatifs affectée aux patients identifiés administrativement en soins palliatifs ce qui  leur permet de bénéficier d’un temps soignant plus important.

Au décours d’une hospitalisation, il se figera dans un positionnement caractériel « je vais mourir, je ne quitterai pas le service, j’attends la mort, on m’a dit que j’étais en palliatif, c’est mon droit »… C’est là qu’il veut mourir (dans cette chambre où il se sent consigné), il attend la mort.

A ce moment là il est plutôt stabilisé du point de vue clinique, les douleurs sont soulagées, il pourrait rentrer chez lui.

Il pleure beaucoup, alternant des moments d’agressivité, de rejet de l’autre qu’il perçoit comme persécuteur, des moments de profonds désarrois, dans lesquels il se sent livré à l’autre, abandonné dans cette chambre identifiée.

Pour lui on a « identifié » sa porte « soins palliatifs » ce qui veut dire qu’on ne s’occupe plus de lui.

Il a sans doute entendu qu’il était « identifié en soins palliatifs », c’est la formule utilisée, ce qui se traduit par « ma chambre est identifiée », ce qui est un aménagement plus soutenable en effet.

Son attitude de repli, son agressivité amènent les soignants à limiter leur contact, alors même que c’est à ce moment là qu’il en a le plus besoin.

Son attitude est paradoxale et ce dès le début : il se replie et attend de l’autre qu’il ne l’abandonne pas.

L’attitude soignante est difficile à tenir. 

Je vais le voir régulièrement (nous prenons rendez-vous),  j’échange aussi avec l’équipe. Il va certainement bénéficier de ce lien instauré, et il commence à investir les membres de l’équipe de façon de plus en plus différenciée (ce qui lui permet de ne plus être persécuté par l’ensemble des soignants et de pouvoir se détendre avec certains qu’il reconnaît comme « bons »), il accorde sa confiance à quelques uns et reprend contact avec son environnement.

Il lutte moins férocement contre l’envahissement (des autres, du sommeil, et sans doute aussi de la maladie), il s’y épuise moins puis il va petit à petit retrouver le sommeil nocturne, ses douleurs seront de plus en plus discrètes laissant apparaître « ses douleurs d’avant » comme il dit, avant quand il n’était pas malade, il ressent son corps d’avant…

Réinvestissement positif du corps qui va l’amener par la suite à demander une prothèse dentaire (le médecin hésite…).

Il change de chambre, la cadre de santé le lui demande comme un service, et il se retrouve dans une chambre à 2 lits, il ne s’en plaindra pas (il sort de cette chambre identifiée). Puis il rentrera, non sans appréhension, chez lui. 

Il reviendra sur le service après aggravation de son état de santé, il parle dans un souffle, me montre fièrement son nouveau sourire, « vous avez vu ? » je ne vois pas de quoi il me parle, le temps que je mets à lui répondre l’amène à anticiper la réponse, « mes dents! », puis il me dit qu’il va mieux, qu’il se sent mieux. 

A mon tour happée par la réalité (la dégradation flagrante de son état) il ne m’a pas été possible à ce moment précis de rester au plus près de la dimension subjective, mais c’est lui finalement qui m’y ramènera :

Je le trouve effectivement souriant, il semble détendu.

A notre rendez-vous suivant il n’était plus là.

La vie psychique s’est ainsi poursuivie malgré l’inéluctable dénouement ; mouvement bousculé puisque la situation est structurée par l’approche de la mort, mais cheminement quand même, inter et intra psychique. 

Pour conclure d’une phrase le questionnement qu’introduit la notion de guérison  je citerai Winnicott lorsqu’il écrivait « je veux mourir complètement vivant ».                                                               

Le 19/05/14

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] RICOEUR P,  2007 Vivant jusqu'à la mort. Suivi de Fragments  Seuil, pp.40-45

 « Tant qu’ils sont lucides, les malades en train de mourir ne se perçoivent pas comme moribonds, comme bientôt morts, mais comme encore vivants… Ce qui occupe la capacité de penser encore préservée, ce n’est pas le souci de ce qu’il y a après la mort, mais la mobilisation des ressources les plus profondes de la vie à s’affirmer encore. »

 

[2]             FREUD S, 1915  De notre relation à la mort dans Essais, éd.Payot – 1981

 

[3]             BONNAUD H, « Femme, analyste et mère », 23/03/14 Conférence à l'Antenne Clinique – ACF, Nice

[4]             FREUD S, 1914 Pour introduire le narcissisme dans La vie sexuelle, PUF – 12e éd.1999  p89

 

Publié dans clinique, adulte, (psycho)thérapie, psychanalyse | Laisser un commentaire

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