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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Le corps de la psychanalyse ”

Le choix de ce titre va de pair avec sa polysémie. J’aimerais que la psychanalyse ait de l’esprit, sinon ceux qui s’en réclament, mais son nécessaire procède du corps. Je déplore que l’intellectualisation résultant de la généralisation philosophique abusive ait quasiment abouti soit à sa négation, soit à sa banalisation ou sa péjoration. Situer les choses du côté de l’être conduit à une confusion néo-religieuse et existentielle, et les verrouiller du côté du « sujet » conduit à méconnaître que cette notion est corrélative de l’autorité qui la fonde (le roi) et du devenir sémantique de l’agir (le verbe). On ne peut donc isoler l’acception de ce terme à l’antonyme de « objet ». Sauf à s’exposer à une réduction manichéenne.

La glose et la gnose bornent le cimetière de toute réflexion.

Ici, le propos va consister à aborder certains éléments, fondamentaux à mes yeux, de la formation d’un soi à partir de l’inévitable expérience d’un corps vivant, parvenant éventuellement à devenir plus ou moins bien un « corps vécu ».

Remettre le psychisme au sein de l’expérience du corps et mesurer le poids de la dimension du corps dans l’activité psychique ne consiste nullement dans une sorte de réduction où le psychisme ne serait plus qu’une extension, plus ou moins fragile et éphémère, pour chacun au moins.

L’expérience sensorielle est antérieure à l’origine de nos vie ; même si l’intéressé, fœtus à son origine, n’a certes pas les moyens de se le représenter, de quelque façon que ce soit. Mais alors, remarquons que ce fait s’apparente à la définition du trauma, lorsque l’intéressé est à la fois envahi et débordé par ce qui lui arrive, sans la moindre chance de pouvoir s’y repérer. Est-ce nécessaire ? Non, si vous postulez l’instinct. Mais je vous laisse alors en assumer la suite.

A mes yeux, la vie est un déferlement dont nous essayons, au fur et à mesure et avec plus ou moins de succès, de nous rendre maître, avec assez peu de succès ; ne nous reste alors qu’à tenter d’y trouver du sens, à défaut d’alternative et d’issue. Je l’apparenterais volontiers comme telle à une expérience traumatique, que les moments cruciaux exacerbent, à l’image de la naissance (Otto Rank, même si sa théorisation pose problème).

Je précise donc en passant que ceux qui veulent lutter contre les traumatismes sont profondément mus par des représentations mortifères, mettant le psychisme en échec initial du travail qui lui incombe. Pour faire image, je prendrai l’analogie immunologique. Notre organisme doit rencontrer les agents menaçants du monde externe, pour les identifier et apprendre à s’en défendre. Faut-il donc attendre une récente expérimentation, évidemment nord-américaine, pour comprendre que la tenue hors de portée de la menace n’aboutit qu’à l’échec de manifestations et pathologies auto-immunes, dont l’accroissement exprime le mésusage de la fonction immunitaire défensive ? La méfiance envers les facteurs allogènes débouche directement sur l’inadéquation immunitaire qui finit par ne plus rien supporter de ce qui l’entoure. Il y aura naturellement toujours des imbéciles pour traquer les restes et persécuter tout allergène.

En clair et en résumé, la nécessité du psychisme, et donc sa fonction essentielle, n’a rien à voir avec un monde de bisounours ; bien au contraire. C’est le travail même du psychisme que de trouver et proroger les modalités adaptatives actives d’un organisme à son environnement et, pour l’être humain en tous cas, de son environnement à son organisme. Mais on sait qu’en la matière, ledit être humain a sans doute forcé la dose.

 

 1 Prolégomènes

Aucune théorie ne vaut si elle est fermée sur elle-même. Sinon, elle n’est qu’une croyance, plus ou moins sectaire. A l’inverse, elle doit s’appuyer sur d’autres éléments de connaissance, définir son propre espace et apporter sa pierre à un édifice plus grand et plus important qu’elle. La cohérence interne d’une théorie n’est que la moindre des choses. De même pour les règles usuelles du raisonnement qui, si elles ne constituent aucun gage de vérité, sont néanmoins autant de moyens de corroborer afin de pouvoir valider ou invalider.

Le rapport qu’une théorie entretient avec la réalité n’est pas non plus probant. Une explication fausse peut parfaitement coïncider avec une réalité avérée. Je laisse évidemment de côté l’un des critères de ce que l’on dit être scientifique : la reproductibilité. L’idée que les mêmes causes engendrent les mêmes effets suppose cette reproductibilité. Or, dans l’univers du vivant, la reproduction se fait par méiose ou mitose, et non par clonage. Du moins à l’heure actuelle encore. Il ne peut y avoir identité de conditions ni, par conséquent de validation par la réitération de l’expérience permettant d’en présumer l’invariance des résultats. Dans le domaine du vivant, un chose correspond à un état, et l’évolution de l’état modifie la chose, indéfiniment, puisque l’environnement est lui-même à la fois contemporain et co-acteur de ce qui concerne la chose.

 

L’enveloppe

Pour qu’une chose soit, et à fortiori vivante, elle doit se différencier de ce qui l’entoure, se spécifier comme distincte. L’air brassé par le vent ne s’individue pas.

Dès lors, la première étape que l’on rencontre dans la constitution d’une Id-entité (un tout formé par une singularité), nécessaire, concerne la formation d’une enveloppe. Différenciant l’espace interne de l’espace externe, elle va rendre possible en son sein la formation de phénomènes propres, intrinsèques, qui, sans elle, ne seraient possibles.

Une chose au moins en résulte : Elle conditionne la chose puisqu’elle l’entraîne dans sa mort, sa disparition, sa dilution dans l’espace environnant. L’enveloppe doit donc être entretenue. Toute vie doit entretenir la membrane qui la rend possible. Par-là même, toute cellule doit développer une activité vouée à cette fin. Un autre versant de son activité consiste à entretenir matière et conditions internes permettant la poursuite de ces activités.

Toute activité suppose une consommation d’énergie, une « alimentation » et une éjection de déchets : La membrane doit donc ne pas être étanche, mais perméable, ou poreuse, la vigilance demeurant essentielle quant à ce qui doit entrer et ce qui doit sortir.

A ce point, nous pouvons penser que toute vie, toute cellule vivante, doit entretenir les conditions d’une énergie interne suffisante et donc supérieure à celle de l’extérieur. La baisse du niveau de cette énergie ne saurait descendre sous un seuil à partir duquel le maintien ne serait plus possible, et le matériau interne serait donc aussitôt rendu à l’environnement.

Nous sommes donc dans le cadre d’une énergie interne qui doit être entretenue, maintenue. La vie est un équilibre dynamique ; c’est-à-dire fondé sur des tensions. Comme également un équilibre instable, qui nécessite pour se maintenir une activité permanente. Le seul équilibre stable procède d'un effondrement de l'entropie, et donc de la mort.

Déjà, à ce stade, nous pouvons concevoir comment Freud, dont il convient de rappeler la première vocation de « biologiste », si l’on peut dire, dans l’ « au-delà du principe de plaisir », se heurte à un écueil qu’il s’agit de reconnaître. L’équilibre stable suppose l’abaissement des tensions, puis leur disparition ; et alors l’individu meurt, disparaît comme tel, sa matière étant restituée au milieu ambiant. Ce qui est conforme à l’image transmise par Amalia, la mère de Freud, qui se frottait les mains pour montrer ensuite à son fils comment les particules de peau montraient que nous sommes faits de poussière. Freud ne l’oubliera jamais.

Dès lors, et pour comprendre les problèmes soulevés par l’ « au-delà », on conçoit que la vie ne peut que s’inscrire entre deux seuils : une trop grande tension interne ne serait pas non plus supportée par la membrane. La tension doit être régulée à la baisse ; et l’on sait comment Freud définit le plaisir comme un abaissement, une diminution des tensions. Mais encore faut-il ne pas descendre trop bas. La production et l’entretien de tensions minimales relève donc de l’érotisation, comme activité érogène, et procède donc de la pulsion de mort. Oui, j’ai bien dit Thanatos. Parce qu’Eros, laissé à lui-même n’aurait de cesse de répéter à l’infini la diminution des tensions pour réitérer le plaisir, mais au risque d'accroître la pression externe au point de menacer l'intérieur. Ce que l’on voit d’une manière générale (je reste ici lapidaire et allusif) dans le phénomène des addictions, dont on sait l’appauvrissement de structure de l’être et donc l’envahissement de la sphère comportementale. C’est donc Thanatos et le travail de la négativité qui vont permettre la formation du désir, c’est-à-dire l’accroissement de tensions internes. Voilà pourquoi, et toujours dans le texte de l’ « au-delà », sont rappelés le roc de l’inconnaissable d’une part et d’autre part la nécessité de la répétition dès lors que la sphère psychique est menacée. Elle n’aura de cesse de développer une activité, parfois jugée délirante, pour juguler un phénomène invasif. Ce faisant, elle accroît les tensions et confère une sensation d’exister par l’oscillation entre les moments de tension interne et les moments de détente, de relâchement. Ainsi, nous savons tous, nous connaissons tous les phénomènes de l’angoisse qui nous poussent irrésistiblement vers une activité psychique irrationnelle. Voilà, comme une sorte de fièvre, le signe que l’intéressé se sent menacé, sans qu’il sache nécessairement pourquoi. Cette obstination apparemment délétère vise évacuer, phagocyter ou enkyster une intrusion intolérable, d'où qu'elle vienne.

Le psychisme parvient-il à ses fins en expulsant l’intrus et l’indésirable ?

La théorie du traumatisme (et non la lecture lénifiante qui en est si souvent faite) nous enseigne que non. Le psychisme va répéter, reproduire et par conséquent proroger. Pourquoi ?

Si l’on se réfère à la définition freudienne du bonheur (il serait la réalisation tardive d’un désir infantile), on découvre que le psychisme va capitaliser ses expériences. Le parallèle avec le fonctionnement du système immunitaire est souvent frappant. Si l’organisme ne garde la « mémoire » de ce qui l’a menacé, en spécifiant un anticorps, alors il se condamne à la vulnérabilité indéfinie. Ce qui est néfaste pour le psychisme va donc être capitalisé, et donner lieu à une activité défensive qui va, si elle est efficace, devenir une structure, plus ou moins stable. Si ce n’est pas possible, alors l’activité défensive peut se poursuivre sans limite, détournant l’énergie (biologique ou libidinale) de sa fin naturelle qu’est la vie. Cette activité défensive excessive parce qu’inefficace coïncide avec ce que l’on considère pathologique puisque l’individu ne peut plus se consacrer à ses mobiles, mais se voit contraint à une forme d’activité égotique ; un peu à la manière d’un véhicule dont le coût de l’entretien excèderait le service rendu.

La nécessaire fonction de membrane, fondamentale, et non propre au psychisme ni la psychanalyse, peut se décliner en différentes représentations. L’une des plus connues est ce que Didier Anzieu avait formulé : Le Moi-peau. On pourra évidemment discuter à l’infini du bien ou mal fondé de cette notion, et de la pertinence de désigner le Moi, alors qu’il s’agit plus fondamentalement du Soi. Mais sans doute Anzieu pensait-il aux pathologies des états-limites où la différenciation est incertaine, menaçant le sentiment d’être soi, d’être quelqu’un, et par conséquent le Moi, ou encore notre ego.

L’image de membrane peut aussi se prêter à bien des réflexions, que ce soit pour définir ses modalités de fonctionnement ; ainsi le modèle de l’osmose, s’il définit une loi générale, ne suffit pas, et reste « objectivant », trop général. La métaphore du métabolisme est certainement utile, bien qu’elle expose au risque de devenir fourre-tout. Rappelons que, dans le domaine qui m’intéresse, le psychisme, tout ce qui est banal est insignifiant puisque la vie humaine suppose l’individualisation de chacun, sa singularité. Toute explication générale doit donc déboucher sur la diversité ouverte des possibles, et dans une série infinie ; sauf à devenir bouddhiste en décidant que l’individu se réincarnera. L'idée que le même se répète, ou revienne, avoue la crainte de la disparition définitive.

Si l’on veut bien m’accorder que la nécessité d’une fonction membranaire, avec les problèmes qui en résultent, a été suffisamment évoquée. Il reste à revenir sur la question du passage au travers d’elle. J’en viens donc, nécessairement à une réflexion sur le trou.

 

Le trou.

Toute idée de psychanalyse présuppose que le psychisme et son approche comportent des spécificités. Mais, l’ai-je dit ?, cela n’exonère pas des règles communes.

Je suppose que, il y a des dizaines de milliers d’années, des hommes se sont interrogés sur la manière de se saisir de l’insaisissable : le sable, l’air, le feu, ou l’eau. Ils ont dû observer comme les flaques perdurent après la pluie, ou comment l’eau stagne au creux d’une roche. Ont-ils replié leurs doigts intuitivement pour former une conque où boire ? Je gage qu’en tous cas ils se sont soucié de faire outil de ces creux pour disposer de l’informe. Ils ont dû mettre du temps à former des récipients, des cuillères. Plus qu’un outil, la main est la matrice de l’outil, et les hommes ont appris à la prolonger par des objets, que ce soit pour décupler la pression sur une matière qui résiste, pour râper, abraser ou se saisir, et mille autres choses encore. Gageons en tous cas qu’une partie des outils est venue former ce creux pour en faire un récipient, durable ou provisoire, et ainsi tenir à disposition.

Agrandi, ce creux constitue une solution à d’autres problèmes, comme la conservation. Et, s’accentuant, ce creux a formé l’intérieur, peu à peu différencié de l’extérieur auquel ne l’a plus relié qu’un trou. Selon les conditions et les intentions, les rapports entretenus entre ce creux et ce trou vont s’avérer décisifs. Le trou devient un passage, et le creux un contenant. Le passage, selon la nécessité, pourra devenir plus direct ou conditionnant une entrée permettant la sélection de l'externe et la protection de l'interne.

Mais sans doute ne pouvons-nous éviter de prendre acte de la dimension fantasmatique des représentations internes, que ce soit sous forme de trou, de caverne, de gouffre… et autres abysses. Le propre d’un creux suffisant est qu’il s’oppose à la pénétration de la lumière. Dès lors, le monde de l’obscur y est apparenté, avec toutes les représentations qui viendront s’y associer. Ce qui se passe se dérobe au regard, et l’on ne manquera de découvrir comment ce qui est préservé de la lumière et des variations thermiques évolue différemment de ce qui y est soumis. Peu à peu, les lois de l'univers interne vont s'émanciper des lois de l'univers externe. Demandez-vous pourquoi il a fallu fermer Lascaux.

Ainsi évoquée, quitte à m’exposer à l’inexactitude, la continuité nécessaire pour passer du creux au trou afin de le fonctionnaliser, je vais en venir à la manière dont une vie pluricellulaire, différenciée par des tissus en un organisme, va devoir aborder et résoudre les questions des différentes modalités de rapport avec l’extérieur, et la question des points de passage.

Posons les choses d’emblée le plus simplement possible par une assertion : la psychanalyse est une théorie des trous. Nous en avons trois.

Je sais que d’aucuns comptent autrement. Libre à eux. Je leur suggère d’y mettre le doigt, ou un équivalent, pour en faire le décompte. Un trou constitue en effet un passage pour accéder à l’intériorité, et donc un espace interne, avec sa ou ses fonctions de contenant.

Une autre définition, plus radicale, consiste à préciser que l'on a à faire à un trou si sa condamnation s'avère mortelle.

La psychanalyse va donc apprendre à compter jusqu’à trois. Et ce dans différents registres. En l’espèce, il s’agit de la bouche, de l’anus et du trou correspondant à la fois au sexe et à la miction ; la conformation de chacun des deux sexes ne modifie pas les choses sur le fond, et je ne pense pas ici aborder particulièrement les questions de la sexuation.

 

            Le propos va maintenant consister à aborder « les trous du corps ».

Publié dans théorie, relation au monde, psychopathologie, psychanalyse | Laisser un commentaire

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