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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Une théorie des trous ”

Jadis, la psychanalyse était présentée comme une genèse, un développement ; ce qui ne lui était pas propre. La psychologie de l’enfant se construisait de manière analogue. En vertu d’une affirmation selon laquelle l’ontogénèse reproduit la phyllogénèse, une discipline devait rendre compte de la formation des choses ; cela constituait une condition minimale pour prétendre pour avoir droit de cité, ou plutôt d’université.

Sans doute cela peut-il, comme toute chose, comporter un ou des écueils, en véhiculant par exemple une idée normative : si les choses sont ainsi, alors ainsi elles doivent être. Ainsi la psychologie de l’enfant a conduit à des prescriptions pédagogiques plus ou moins heureuses, l’idée consistant éternellement à appliquer à la réalité les progrès de la compréhension.

Je renvoie à un texte à suivre la problématisation des représentations que je vais évoquer ici, afin que la psychanalyse reste dévolue à la compréhension de la constitution subjective, comme loi du genre pour l’espèce humaine ; curieuse généralité que d’être fondée sur la singularité.

Dans cette logique, la psychanalyse a été identifiée comme une théorie des stades, dont chacun constituait une charnière essentielle. Pour résumer, on parlait de trois stades :

  • Stade oral

  • Stade anal

  • Stade phallique

 

Au moins la psychanalyse allait compter jusqu’à trois ; ce qui, structurellement, lui suffirait désormais pour comprendre la formation de l’univers psychique, allant de la formation de l’ego (la constitution du soi) jusqu’à la conception du monde (le non-soi). Un écueil cependant allait se présenter ensuite pour articuler la différenciation sexuée dans la formation d’une identité, à la fois subjective, sociale, biologique et réelle. Alors fut proposé le modèle du « complexe » d’Œdipe, et je rappelle volontiers qu’un complexe constitue un ensemble interactif de choses simples, et non une opération aussi compliquée et mystérieuse que la conception trinitaire, ou le mythe de l’eucharistie… et autres choses d’une toute autre nature.

Dans le propos présent, je m’arrêterai avant la notion de complexe d’Œdipe, et, je le rappelle, la dynamique instaurée par la théorie des stades fera l’objet d’un texte à venir.

 

Reste un dernier préalable à l’entendement du présent propos. Il concerne la biologie ou, plus précisément, la neurologie. Du reste, à l’époque de Freud, la notion de psychisme ne pouvait se distinguer d’emblée de la réalité du neurone, objet de toutes les attentions et de maintes recherches ; à commencer par celles du jeune Sigismond, attentif à comprendre le fonctionnement de l’influx nerveux, et donc celui des synapses.

Pour être fonctionnel, un neurone doit pouvoir supporter le flux électrique qu’il transmet ; cela suppose que l’axone soit convenablement entouré, et de manière ad’hoc, d’une gaine de myéline. Or, et je parle sous réserve de connaissances actuelles sur le sujet, un nourrisson, s’il est pourvu des neurones qui seront son capital, ne va voir s’activer sa neurologie que selon la formation de ces gaines. Pour autant que je sache, les dernières de ces gaines seront convenablement myélinisées bien après la cinquième année.

Cela coïncide d’ailleurs avec l’observation selon laquelle le véritable moment d’accessibilité à la connaissance et la mémorisation est postérieur à la sixième année. Tout comme c’est le cas aussi d’une organisation temporo-spatiale stabilisée… sauf à ce que d’autres facteurs viennent la perturber.

Il ne serait donc pas fortuit que la disponibilité à l’apprentissage soit postérieure à la sixième année. Si l’on consent à préférer l’assurance que tout un chacun ait pu convenablement boucler son bagage, alors il paraît absurde, voire inutile et monstrueux, qu’un apprentissage structuré et normalisé soit proposé avant la septième année.

Mais surtout, qu’impose à notre compréhension cette réalité particulière à la fonctionnalité des neurones ?

Tout simplement, un nourrisson n’est que fort peu « branché », si l’on me pardonne cette métaphore électrique. En clair, il ne peut percevoir bien des sensations, et moins encore activer la musculature rouge (volontaire) de façon tant soit peu délibérée.

La progressivité de l’entrée en fonctionnement de neurones (et de l’organisation cérébrale corollaire) va transformer l’univers interne (toute perception est interne, même si l’organe sensoriel traduit une donnée environnementale) à chaque étape où, significativement, un ensemble d’activité neurologique va apparaître. Ensuite, la répétition de ces perceptions va en permettre l’organisation. Les perceptions se structurent après leur succession, et l’analogie-différence en permet la différenciation. A chaque étape, une organisation se met en place, remaniant l’état antérieur de l’organisation somato-psychique.

Ainsi, à chaque fois que la maturation neurologique promeut le nourrisson dans la sphère perceptive, il éprouve des sensations inédites, peu à peu apprivoisées. De manière corollaire, les efférences allant de pair avec les afférences, il tend à agir, et intervient par-là sur la production de ces sensations et donc leur identification, voire leur maîtrise. Ce processus constitue l’autoérotisme, puisque l’agir consiste à produire la sensation qui gratifie l’intéressé. Le nourrisson s’amuse à reproduire et, ce faisant, il se construit. Le plaisir d’être, de se sentir soi, vient de cette origine faisant coïncider l’action avec la perception de la justesse de sa réalisation. Essentielle, cette fonction cénesthésique me semble assidûment méconnue.

 

Venons-en au propos, et donc au premier de ces stades.

 

            L’unisson

 

            Pourquoi parler d’unisson à propos du stade oral ?

            Il semble en effet hasardeux d’envisager des représentations propres au nourrisson parce qu’elles ne pourront être considérées comme siennes. Si l’on sait en effet que les représentations mnésiques peuvent remonter jusqu’à environ deux ans et demi, le reste des contenus mnésiques n’est accessible ni représentable que comme « traces ». Néanmoins, l’entendement rend nécessaire cet artifice.

            La situation du nourrisson (je ne m’attarde pas sur la description des changements physiques majeurs de l’environnement de son corps après la naissance) constitue de fait une dépendance absolue. C’est le triomphe de la passivité, ou une forme interne, ténue et secondaire de l’activité. Cela correspond à l’état masochique primaire. Rien d’autre ne peut se produire qu’en lui arrivant. En tout et pour tout, son pouvoir ne réside qu’en une réaction qui sera « lue » par l’entourage, à plus ou moins bon escient. Le masochisme primaire correspondant à l’impuissance anticipe de facto la « toute-puissance », puisque l’entourage sera agi par ce qui émane du nourrisson. Sans doute ce dernier ne tarde-t-il pas à le percevoir. Et l’entourage ne manque d’attribuer du sens aux pleurs et autres manifestations, parvenant vite à considérer que d’autres motifs apparaissent. Aux « il a faim, elle a froid, il a mal… etc » succèdent rapidement les « il veut qu’on le prenne, elle m’appelle… etc », voire le « c’est un caprice » dont on sait la fécondité du devenir réifiant.

            L’humanisation ne va plus jamais s’interrompre, attribuant à l’infans des significations dont il ne manquera, tôt ou tard, de se saisir, et de subir à la fois… et ce en fonction des représentations, actes et attentes de l’entourage.

            La toute-puissance de fait ressort de cet impact permanent sur l’entourage, qui confère la vie en la maintenant. L’absence devant la nécessité aboutit à la mort. Le nourrisson, qu’aucun de ses équipements neurologiques ne différencie de l’entourage, agit ainsi de fait sur le monde, devenu comme un pseudopode. L’intéressé n’explicite rien, mais l’entourage doit par lui-même trouver la juste réponse. Voilà le propre de la toute-puissance. Tout est dû.

            La toute-puissance est donc un état coïncidant avec la factualité de l’impuissance.

            Pourtant… si l’activité pluriquotidienne consiste à téter, on ne peut parler véritablement d’un acte. Il semble s’agir d’un réflexe, tant à propos de la succion que de la déglutition. Et heureusement ! Si un cortex immature devait gérait les actes alimentaires, on pourrait tout redouter. Or, parler de réflexe signifie que cela se produit de fait, sans que rien de propre ne vienne du nourrisson. Les sensations adviennent.

            Le fait est, cependant, que le nourrissage se répète, et que l’activité motrice du sphincter qu’est la bouche coïncide nécessairement avec des perceptions, diffuses au moins. On ne sait pas exactement comment et quand le sphincter buccal produit des sensations, mais il n’en reste pas moins que l’activité de tétée reproduite sur la sucette s’avère sédative. Les sensations diffuses concernent les conditions du nourrissage (disons pour faire court « la mère »), mais aussi la séquence vécue qui s’accomplit ordinairement en relâchement, puis endormissement.

            Toutes les séquences motrices sont inscrites par le corps du nourrisson dans son environnement, gratifiant tous ses sens de la pluralité des signes de la présence alentour.

            L’émission de bruits et les vocalisations ne tardent à être renforcées par l’entourage, poursuivant la mise en sens associée à ses investissements, quels qu’ils soient.

            La motricité se constitue peu à peu, chaque jour, sans pour autant qu’on ne puisse parler de volonté ni de conscience, le défaut (par exemple) de coordination rappelant l’absence de toute possibilité intentionnelle. Du reste, les expressions se construisent probablement par echomimies, attestant indirectement de l’évolution progrédiente de la vision.

            Lorsque les femmes allaitent un temps suffisamment long, une étape ne peut manquer d’apparaître : celle qui concerne la poussée des premières dents. L’irritation gingivale suscite une activité mécanique qui consiste la plupart du temps à exercer une pression, à « mordre », en quelque sorte ; ainsi le dit l’entourage. Autant dire que les mamelons de la mère font vite la différence lorsque le nourrisson mordille. Ce qui a pour effet de modifier définitivement la situation antérieure. Le nourrisson acquiert le pouvoir de faire sursauter le géant nourricier, accédant ainsi, même involontairement, à la dimension de l’agir. Il peut désormais provoquer des montagnes ; quand bien même il sera dépassé par leur réaction.

            Il s’agit ici du passage au « sadisme » oral ; c’est-à-dire à la faculté d’être actif de manière significative envers le monde externe. Un autre aspect de l’existence se forme, débouchant sur la relativité de la place du nourrisson, qui peut donc devenir désagréable, selon ce qu’il fait. Le langage de l’entourage va se charger de différencier les moments.

            En quelques mois, l’infans va passer de l’impuissance totale à une certaine capacité d’agir, même s’il ne peut accéder à une activité réelle, et moins encore autonome ; hors l’autoérotisme. Il convient d’ailleurs de rappeler comment cet autoérotisme est valorisé, tant l’apaisement de la sucette soulage l’entourage du besoin de répondre.

            Le vecteur surinvesti de ces premiers mois de la vie est l’oralité, avec, graduellement, la formation des conduites et comportements associés par le nourrissage. Nul ne peut rien au fait que l’ensemble de ces conduites sera approprié, et ensuite considéré comme propre au nourrisson, au futur individu.

            Dans le même temps, la maturation neurologique permet au corps de développer des actes musculaires, avant que le plaisir de provoquer les sensations associées n’avoisine la marche et que la vocalisation reproduisent les sons les plus fréquents, parmi lesquels le « non » vient paradoxalement souligner l’évolution motrice que l’entourage borde bientôt par le permis et le défendu. Si l’écholalie vient poursuivre l’importante imitation comme moyen de l’identification, on ne peut réduire l’activité signifiante ni le développement du nourrisson à cela. Il est clair que l’enfant est interpelé, nommé, qu’il entend, et qu’il répond assez tôt de manière ordonnée à des sons spécifiquement « entendus », et non pas seulement « ouïs ».

            Laissons là se nouer, se poursuivre et se développer d’une part les activités motrices, d’autre part les activités langagières.

            Un dernier mot enfin pour marquer le fait que le monde de l’oralité constitue la matrice de la nostalgie, de l’Eden originel, puisqu’il est le monde de la toute-puissance aussi innocente que béate. Dans le même temps, il constitue probablement le passage capital à la formation d’un état unitaire, je devrais dire « unaire » ; ce qui correspond à l’organisation narcissique primaire, sans laquelle nul ne pourra jamais avoir le sentiment d’être soi.

 

            La séparation

 

Inévitablement arrive un jour où l’air « inspiré » du jeune enfant suscite chez l’entourage une réaction assurée : « Toi, tu es en train de faire. »

Le point remarquable de ce moment ne réside pas dans la défécation, pluriquotidienne et jusque-là gérée un peu comme le nourrissage, auquel elle répond et succède. A l’inverse, il réside dans le discernement et l’attention de l’entourage. Si, en effet, l’enfant a une attitude particulière à ce moment, c’est qu’il ressent, qu’il éprouve, qu’il perçoit. En outre, le développement moteur est alors suffisant pour que soient obtenus, depuis un moment déjà, des actes élémentaires plus ou moins conformes à ce que l’on attend.

Le mot même l’indique, il s’agit de « faire ». Il s’agit déjà là de l’activité volontaire, et ce registre désormais ne cessera de se développer. Si tu peux ressentir, alors, tu dois pouvoir agir. Ici encore, l’afférence est identifiée comme conjointe à la possibilité de l’efférence. L’intéressé doit répondre par un acte, et un acte rapidement socialisé, marqué de significations différentes, profondément et mêmes opposées. Si la nourriture est désirable, les fèces ne le sont pas. Après avoir conduit l’enfant à accepter de « faire », il convient d’obtenir qu’il se sépare de sa production. Rappelons qu’un temps intermédiaire consiste à valoriser ce qu’il a « fait ». Ainsi, on l’incite à « faire attention », et on finit par trouver normal qu’il diffère, apprenant à ne pas se « faire dessus ». Alors, on valorise le fait qu’il réponde à une attente par la valorisation apparente de son « œuvre ». Ensuite, on banalisera l’importance de tout cela, en généralisant le fait que toute chose indésirable est « caca », sale, et donc à écarter.

Sacré retournement quand même que d’arriver à ce qui est issu du corps, jusque-là valorisé sans réserve, devienne l’objet d’une mise à l’écart, profilant désormais que ce qui ne répond pas à l’attente s’expose au risque du rejet.

Autant dire, en un mot, que l’on est entré, de la manière la plus concrète, dans l’univers de la demande. Plus jamais on ne sera inconditionnellement aimé, puisque selon ce que l’on fait ou non, on se trouvera loué ou réprimandé.

Le désir va basculer vers d’autre déclinaisons, cependant qu’est scellée une capacité d’agir sur soi et le monde qui devient vite une suspicion d’intentionnalité.

L’entourage ne répondra plus que de manière relative, et le bien et le mal vont colorer la vie, associant le besoin à l’opportunité de telle ou telle réponse, et confrontant à la présence qui désormais « attend »… parfois même « au tournant ».

Dès lors qu’est acquise la propreté, l’enfant est socialisable, puisqu’il a intégré le fait qu’un comportement défini est attendu de lui en fonction de ce dont il s’agit. Tout comme il apprend peu à peu que la réponse que l’on attend de lui est une conduite le menant à un lieu précisément dévolu à telle chose, telle fonction. Dès lors, le jeu va pouvoir développer le discernement, et l’enfant s’engouffre dans l’univers des attentes, des demandes, s’écartant peu à peu de l’univers du désir, naguère impérieux, qui néanmoins maintient son empire, mais à bas bruit.

Disons, en termes un peu plus construits, que nous sommes dans la période privilégiée de la rencontre de l’interdit, dont la trace disparaît avec son intégration psychique. Le maintien opposant signe son échec. Logiquement, la sanction de l’interdit conduit à la multiplication des possibles. Dès lors que l’enfant devient capable de se conformer à des représentations communes, on l’estime capable de… et l’univers peut s’élargir. L’enfant peut jouer seul, et on peut même le laisser à lui-même, un temps au moins. Il a appris à différer.

L’intégration de l’interdit revient au fait d’avoir prolongé la présence par un sentiment de continuité et de sécurité. L’absence devient possible, avec la séparation, puisque l’agir permet d’y porter remède, relativement au moins. Ce qui ne laisse de renvoyer au « Fort-Da », tout en en constituant une deuxième version.

 

            La perte

 

            Fallait-il associer au phallus cette période particulière au terme de laquelle s’individue irréversiblement une identité sexuée ? S’il est phallique, le stade incriminé concerne-t-il les hommes, les mâles, et seulement eux ? Evidemment non.

            Je rappelle que je ne vais pas ici m’intéresser aux questions relatives à la sexualité et la formation différenciée des identités sexuelles. Le thème devient de toute manière de nos jours hasardeux, voire dangereux, tant il convient que l’entendement se plie aux standards de l’époque, et qu’aucun être n’achoppe sur une dimension bridant sa volonté.

            Par phallique, il faut entendre cette valorisation de l’acte, et tout ce qui va avec lui. C’est le mythe du héros, des représentations fortes, parfois absolues. Les enfants de quatre à six ans affectionnent ces images entières montrant le triomphe sur le monde. Ainsi donc pourrait-on à la fois rétablir son sentiment de puissance, satisfaire aux attentes de l’autre et retrouver la primauté du regard avec l’excellence.

            Supposons, mais je ne m’aventure pas plus loin, qu’existe une différence entre mâle et femelle, mais aussi que cette différence soit radicale. Je veux bien que l’on chipote à l’infini sur le caractère relatif de cette différenciation. Mais, comme elle constitue le corollaire de la notion de castration (si mal comprise), il me semble hasardeux de prôner la relativité de la castration. Cela reviendrait en quelque sorte à passer son temps à hésiter entre aller au four et au moulin pour finir par se dire que la différence insignifiante ne vaut même plus le déplacement. L’in-différence conduit à l’aboulie et à l’impossibilité d’agir.

            Revenons à l’enfant dont les capacités relationnelles décuplées par les jeux et le rapport aux autres ont nourri son autonomie, mais aussi construit un monde où toutes les réponses ne sont pas équivalentes. Les choses se mettent à dépendre d’un certain nombre de facteurs.

            La situation prototypique consiste à se rendre compte que, désiré que l’on se pense être par son père et de sa mère, il arrive que l’on soit par eux jugé indésirable indépendamment de ce que l’on a fait ou pas fait, de ce que l’on désire ou non, mais tout simplement parce que quelque chose peut se passer entre eux ; et en quoi et par quoi on n’est pas concerné. Supporterons-nous jamais que soient des moments pour autrui où nous n’avons aucune place ?

            On ne peut parler d’exclusion, alors que ce sentiment est inévitablement éprouvé, lorsque l’enfant se trouve en position de tiers alors que les autres ont autre chose à faire. La question qui se pose à l’enfant est simple : Mais qu’est-ce donc, à part moi, qui justifie d’accaparer leur attention ? Dans le meilleur des cas, cette question intrusive fera la litière de la future curiosité.

            Dès lors, en fait, que l’enfant envisage que des choses se passent en son absence, il a du mal à supporter de n’être pas et ici et là. Il lui semble tout naturel que l’on rétablisse à sa connaissance ce qui n’y est pas. Il demande sa part dont il ne doute qu’elle soit comme celle des autres.

            Que soient entre père et mère des choses qui « ne le concernent pas » (Ô paradoxe) commence par l’invraisemblance pour finir dans l’insupportable. Découvrir l’univers des différences inhérentes à la place et la position de chacun revient à découvrir l’irréversible temporalité. Cela ne cesse de renvoyer à la fois à la « scène primitive », sous couvert de celle du rapport sexuel dont on sait l’incapacité de représentation par les enfants.

            Si, jusque-là, l’enfant avait du monde une représentation de places mutuelles, il pouvait envisager que, plus tard, il deviendrait grand, comme ses parents. Du reste, si l’on pose la question, certains enfants répondent qu’alors les parents seront petits, montrant que les places sont maintenues et qu’il suffit d’y alterner. Désormais, il ne pourra plus être comme « eux », mais devra se contenter d’être comme l’un ou l’autre de ses parents. Du moins est-ce la sanction de la sexuation. Selon le sexe dont on est affecté, on ne pourra plus s’inscrire dans une voie semblable… jusqu’à ce qu’un éventuel travestisme vienne ridiculiser cette différence, en la réputant ténue, relative ou insignifiante.

            Cette entrée dans le monde du temps atteste de la présence de la mort, de l’existence du terme ; cette notion n’étant plus seulement la réponse à l’attente d’autrui. Cela coïncide d’ailleurs avec la dureté du symbolisme et des représentations du réel : toute sexuation implique la reconnaissance de la mortalité des membres de l’espèce.

            Voilà donc venu l’âge des cauchemars, et ce que nous connaissons de leurs narrations a quand même une certaine valeur évocatrice. Le « monsieur au couteau est dans l’armoire », et la présence de la mère est requise, jusqu’au verre d’eau rappelant que fut jadis une satisfaction orale, complète et sans risque.

            La réalité va exploser dans une infinité de versions possibles, et le creusement de cette ouverture devant soi convoque d’abord l’angoisse à laquelle il faudra bien apporter des solutions.

            Le moment est venu de n’être quasiment plus que devant des réponses psychiques, et nous ne disposerons pour ce faire que du symbolisme auquel nous impose de recourir notre environnement pour le rendre signifiant et préhensible, et de la sécurité affective que l’histoire vécue avec les siens a constituée, de manière plus ou moins satisfaisante.

            S’il est une issue à cette période « phallique », elle ne se joue plus dans l’adéquation neurologique où l’appareillage de notre corps continue de nous permettre d’étendre notre maîtrise du monde. A l’inverse, le monde, tout comme l’entre-deux des parents, va inaliénablement devenir un en-soi, éventuellement indifférent voire réfractaire à notre présence et nos vœux.

            Pour la plaisanterie et l’image, je dirais que l’expérience phallique conduit à mesurer la limite entre le monde et soi, et donc à pouvoir devenir un écologiste conscient que la volonté ne peut coïncider avec la découverte ni la compréhension de ce qui est. (pour ce qui est de l’écologiste militant, ce n’est qu’une forme inversée de croyance phallique, c’est-à-dire exclusive).

 

            Au terme

 

            Je ne peux naturellement parler de conclusion, en premier lieu parce que ce texte fait suite à celui que j’ai titré « Le corps de la psychanalyse ». Mais aussi, il sera suivi d’un troisième consacré à la problématisation des notions évoquées ici et là.

            En effet, il ne me semble guère possible d’éviter schématisme et réductions. En outre, le risque d’erreurs ou d’errements est encouru de toute manière.

            Il reste cependant à « articuler », si je puis dire ainsi, les différentes réflexions tout comme les mettre en regard d’autres axes de compréhension, d’autres regards, qu’il ne s’agit aucunement d’ignorer ni mésestimer.

            Je pense en particulier que, depuis l’après-guerre, le structuralisme a eu le succès que l’on sait, mais surtout il a modifié la manière de comprendre selon laquelle une succession claire et ordonnée devait suffire à comprendre et rendre compte.

            Le structuralisme, en ce qui m’intéresse ici, a imposé en particulier deux compréhensions :

  • Rien n’est des éléments sans l’interaction entre eux

  • Le déjà là se réorganise à chaque fois qu’une expérience impose un autre cadre

 

A cela, il faut rajouter que l’axe paradigmatique (le dictionnaire) s’associe à la dimension syntagmatique (l’image complète est un tout signifiant). L’origine linguistique de ces notions incite à la prudence, puisqu’il ne s’agit pas de quitter le champ du psychisme. Mais il faut reconnaître que le langage est affaire de représentations, et que le langage est incontestablement un organisateur psychique, et pas uniquement un joyau culturel.

Enfin, aucune entreprise n’échappe à des sous-jacents qui en limitent la portée. Par conséquent, la dimension philosophique d’une approche ne peut ignorer qu’en existent d’autres.

 

Disons-le, cette problématisation reste à faire.

Du reste, je n’y suffirai pas. Autant dire que j’en appelle au concours de ceux qui voudront apporter leur obole… ou même, pourquoi pas, opposer leurs convictions

Publié dans théorie, relation au monde, psychopathologie, psychanalyse | Laisser un commentaire

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