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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ L'amour vache ”

La tendance antisociale

La tendance antisociale (D. Winnicott, 2004)[1] comprend d’une part le vol et le mensonge et d’autre part la compulsion à salir et à détruire.

Elle fait suite à une déprivation par rapport aux soins maternels à une période où le tout jeune enfant peut situer la carence dans l’environnement et où il allait réussir à fusionner la mère-objet, « utilisée sans pitié », objet de haine et de désir et la mère-environnement.

Ce n’est pas la perte de quelque chose de bon qui explique la tendance antisociale mais le fait qu’elle se produise à cette période bien particulière du développement. Il y a double perte : perte de la mère objet (le sein par exemple) et perte de la mère environnement qui soigne, contient, protège et surtout peut contenir les pulsions destructrices qui accompagnent les pulsions libidinales. A cette double perte s’ajoute parfois la perte de la capacité à utiliser l’objet (la bouche ne sert plus à rien) avec une perte d’espoir (position dépressive de M. Klein). D. Winnicott n’en parle pas mais on peut aussi imaginer une perte à utiliser l’environnement (à désirer s’intégrer).

Pour D. Winnicott, la tendance antisociale résulte du fait que l’enfant prend ce qui lui est du, car, de son point de vue d’enfant, c’est lui qui a trouvé/créé la mère. Parallèlement, il ameute suffisamment l’entourage (famille, école, ville…) pour que ces pulsions destructrices soient contenues.

La tendance antisociale commence souvent par une phase de gloutonnerie (différente de l’avidité du nourrisson) à laquelle la mère peut répondre. Cette thérapie (selon les termes de D. Winnicott, pour la différencier de l’amour maternel) est comme une seconde chance donnée à la mère et à l’enfant. Elle peut réussir, même si certains pensent que la mère gâte son enfant.

D. Winnicott donne les clés du traitement de la tendance antisociale. Il s’agit de « fournir la possibilité à l’enfant de redécouvrir des soins infantiles qu’il pourra mettre à l’épreuve et au sein desquels il pourra revivre les pulsions instinctuelles. »

La stabilité nouvelle fournie par l’environnement a une valeur thérapeutique, mais elle ne suffit pas. L’environnement doit donner du soutien au moi pour qu’il puisse vivre les pulsions instinctuelles destructrices, pour qu’il découvre les liens qui unissent l’amour et la haine et puisse transformer la destructivité en culpabilité puis en sollicitude.

Et D. Winnicott d’avertir son lecteur : « Si l’enfant est en analyse, il faut que l’analyste permette au poids du transfert de se développer en dehors de l’analyse, sinon, il faut qu’il s’attende à voir la tendance antisociale se développer dans la situation analytique. » (s’attendre à être volé par exemple).

L’objet doit donc être capable de supporter le comportement destructeur sans rejet et sans représailles tout en restant sensible et disponible et en reconnaissant l’élément positif de la tendance antisociale pour que l’enfant puisse découvrir le sentiment de sollicitude.

Le film « Barbe Rousse »[2] présente plusieurs épisodes illustrant cette méthode, notamment lorsque le jeune médecin tente de donner son remède à l’enfant maltraité que lui et Barbe Rousse ont ramené au dispensaire.

Pour découvrir le sentiment de sollicitude, l’enfant doit affronter son angoisse d’être capable de détruire l’objet, de la vivre consciemment sans la rejeter au dehors en l’agissant ou en la projetant sur autrui pour que cette angoisse devienne un sentiment de culpabilité puis trouve une issue dans le sentiment de sollicitude (dans la capacité de se sentir responsable de ses pulsions et de prendre soin de l’objet). Sollicitude qui, en retour, va permettre à l’enfant d’explorer et donc de se libérer de ses pulsions destructrices. Chaque humain doit accepter qu’il veuille « manger la pomme et la garder » (la mère-objet) et comprendre qu’il peut prendre soin du pommier (la mère-environnement). Le « film Barbe Rousse » est émaillé d’intermède où des personnages racontent ce qui a tout à la fois fait le drame et la richesse de leur vie, faisant fondre les jugements à l’emporte pièce. Alors la personne a accès à l’ambivalence qui est un signe de haute maturité et à un monde interne riche.

L’absence d’une mère sûre pour recevoir les contributions à la sollicitude peut entraver le bon déroulement de cette étape.

 

La violence conjugale et la tendance  antisociale

A propos des auteurs de violence conjugale, différentes terminologie sont employées : manipulateurs pervers, trouble identitaire et narcissique, voir psychopathe… La tendance antisociale sociale, qui n’est ni du côté de la psychose, ni du côté de la névrose, concerne bien ce même noyau d’états limites. Mais ce concept me parait très riche pour comprendre le problème de la violence conjugale[3], du point de vue de l’auteur, de la victime et de leur interaction.

Si le vol est peu présent dans le tableau clinique de l’homme violent, la dimension de salir et de détruire est, elle, très présente. Le fait qu’il n’y a pas vol d’un objet substitut de l’amour maternel mais attaque de la personne aimée m’amène à faire l’hypothèse que l’homme violent serait une personne à tendance antisociale qui aurait trouvé l’espoir et investi ses pulsions dans l’objet (ce qui constitue la première phase du traitement de la tendance antisociale). Dans les cas de violence conjugale, la suite du traitement ne fonctionne pas : si l’objet sait supporter les attaques destructrices sans rejet ni représailles, par contre, il ne sait pas se protéger  des tendances destructrices et offrir des possibilités de réparation ou de contribution. Tout se passe comme s’il avait trouvé ou retrouvé la mère-objet, objet de haine et d’amour mais pas la mère-environnement, avec une possibilité de relation paisible.

Si l’enfant ne peut faire l’expérience de la rage avec le soutien de l’environnement, il ne pourra pas expérimenter le soulagement et les limites de la haine. Il ne pourra pas accéder à la culpabilité, et, à partir de là, à la sollicitude qui soulage la culpabilité.

Mais si l’enfant ne dispose pas de soutien, l’expérience de la rage est terrifiante. L’enfant a alors deux grandes options :

  1. Il va s’arranger pour trouver l’objet et la protection de l’objet à laquelle il a le droit. C’est la tendance antisociale dont l’issue peut être néfaste. A moins de trouver une « figure paternelle stricte et ferme », « le délinquant ne peut que devenir progressivement plus inhibé en matière d’amour et, en conséquence, de plus en plus déprimé et dépersonnalisé pour, finalement, devenir tout à fait incapable de sentir la réalité des choses, sauf celle de la violence. »
  2. L’enfant se contrôle lui-même, construit un faux-self. Mais « le contrôle des pulsions envahit l’ensemble de la personnalité et aboutit à ce qu’on nomme cliniquement la dépression. » Comme l’enfant se frustre, il hait une partie de lui-même, à moins qu’il ne trouve au dehors quelqu’un qui le frustre. La violence peut ainsi être projetée sur l’extérieur mais cela ouvre la voie au sentiment d’être persécuté.

Cette deuxième option pourrait expliquer ce qui se pousse une personne à être victime de la destructivité d’un autre.

Il me semble que le passage suivant permet d’imaginer ce qui pourrait se passer du côté de la victime. Winnicott, en parlant de quelqu’un qui raccommode, dit : voilà « quelqu’un en train de donner à son moi une force qui lui permet de supporter sa destructivité naturelle. Imaginez que vous empêchiez le raccommodage : la personne perdra de plus en plus la capacité d’assumer la responsabilité de ses désirs destructeurs et, cliniquement, cela donnera soit une dépression, soit une recherche de soulagement par la découverte de la destructivité au dehors de la personne (mécanisme de projection). »

 

Ainsi les victimes de tendances destructrices seraient attirées par des personnes aux prises avec leurs pulsions destructrices parce qu’elles cherchent à l’extérieur ce qu’elles refusent de voir en elles. Ce faisant elles perdent leur force destructrice qui pourrait leur permettre de se défendre.

 

La question devient alors : qu’est-ce qui amène une personne à vouloir compulsivement raccommoder et à être attirée (comme l’insecte est attiré par la flamme qui va le brûler) par la destructivité lorsqu’elle lâche son ouvrage ?

 

L’hypothèse la plus simple est de postuler qu’il y a eu un accroc lors de la mise en place du sentiment de sollicitude dont voici les étapes décrites par D. Winnicott :

  1. L’enfant éprouve de l’angoisse à l’idée de perdre/détruire la mère. Cette angoisse peut être atténuée par la possibilité de faire une contribution à la mère-environnement. L’angoisse s’élabore en sentiment de culpabilité. Cette culpabilité n’est pas consciemment ressentie, elle apparait sous forme de tristesse ou d’humeur dépressive si l’occasion de réparer vient à manquer. « Par ailleurs les occasions de donner et de réparer permettent à l’enfant de vivre les pulsions du ça avec de plus en plus de hardiesse, en d’autres termes, libère l’enfant de la vie instinctuelle. »
  2. Avec la répétition du cycle angoisse/contribution vient la confiance que des occasions de réparer se présenteront et la culpabilité devient sollicitude. « Le nourrisson est maintenant capable de se sentir impliqué, d’endosser la responsabilité de ses pulsions instinctuelles et des fonctions qui sont de leur ressort. » La possibilité de reconstruire permet de ne pas se sentir désespéré et de goûter le plaisir de détruire. Ensuite, avec la mise à distance permise par le symbolique, l’expérience de transformation de liaison de la haine en amour, sera de plus en plus facile à réaliser. Ce processus est la base du jeu, du travail et de l’art, nous dit D. Winnicott.
  3. Alors s’ouvre un espace interne d’une grande richesse donnant un sentiment de richesse personnelle qui rendra possible le travail de deuil puisque celui-ci nécessite de faire face à la haine ressenti à l’égard de l’objet.

« L’absence de figure maternelle sûre pour recevoir le geste de réparation conduit à une perte de la capacité de sollicitude. Elle est remplacée par des formes primitives de culpabilité et d’angoisse. » Elle devient compulsive ou réactionnelle.

 

Cette dernière phrase donne une clé pour une explication possible de la tendance à être attirée par les personnes présentant une tendance destructrice. Il n’y aurait pas eu de mère suffisamment bonne à cette époque là de leur enfance pour recevoir leur contribution. Probablement, leur mère s’attendait à avoir une petite fille parfaite, leur don est juste normal et va les enfermer dans le statut d’objet de satisfaction. Elles vont s’installer dans le don permanent, aimant réparer, nettoyer, et ne pouvant de toute façon pas s’empêcher de le faire. Cette tendance au dévouement sera renforcée si l’enfant reçoit une éducation fortement teintée d’image d’épinal. Alors que ces fillettes étaient à deux doigts d’atteindre l’ambivalence, elle régresse et occulte l’aspect destructeur qui devient un point aveugle (cf. cette femme qui trouvait drôle que son mari lui casse des œufs sur la tête dans je ne sais plus quel rapport sur la violence conjugale)[4]. La destructivité va prendre le gentil visage de la contre-agressivité, mais les proches (conjoint et enfant) ne sont pas tout à fait dupe de la vraie teneur de cette gentillesse. Ce qui va donner des relations difficiles à lire.

 

Dés lors on peut comprendre qu’une personne présentant des tendances destructrices soit psychologiquement une aubaine pour elle : c’est un bon support de projection de ses propres tendances destructrices et il y a de l’avenir pour la sollicitude et le dévouement.

Ensuite, comme le travail de deuil a été bloqué, la séparation leur semble impossible et elle se retrouve piégée sans même pouvoir voir ce qui lui arrive.

Ce blocage du travail de deuil peut être renforcé par l’entourage avec l’interdit de dire du mal de l’objet. « Méchante maman » est probablement mal accueilli. La colère est souvent interdite chez les petites filles qui peuvent prendre l’habitude de transformer leur colère en chagrin (d’où le côté victime : elles se plaignent mais ne font rien), voir en amour. Elles peuvent même finir par aimer plus fort que tout cette capacité d’amour et résister à la thérapie parce qu’elles ne veulent pas perdre cette capacité d’aimer.

Elle oublie leur désir et leur plaisir pour être au service de l’objet (la mère, puis l’homme, puis les enfants). Et de toute façon, si elles s’arrêtent, elles sont submergées par l’angoisse. Elles sont coupées de leur vie intérieure. Elles sont devenues « une jolie fleur dans une peau de vache, une jolie vache déguisée en fleur… »[5]

 

 



[1] WINNICOTT, D.W. (2004). Agressivité, culpabilité et réparation. Paris : Petite bibliothèque Payot.

 

[2] Film de Akira Kurosawa  sorti en 1965.

[3] Parler de destructivité me semble plus à même d’évoquer ce qui tend à être occulté : l’existence de pulsions de mort. Le terme de violence peut par exemple évoquer une simple difficulté à gérer la frustration.

[4] Cet aveuglement, à mon avis, alimente le mépris de leur compagnon envers elle, quelle que soit la haute intelligence de ses femmes par ailleurs.

[5] Chanson « Une jolie fleur » de Georges Brassens.

Publié dans Pistes de réflexion, et invites, famille, (psycho)thérapie, psychanalyse | Laisser un commentaire

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