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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Faut-il croire au Père Noël ? ”

Faut-il croire au Père Noël ?

 

Le passage de l'espace au temps.

 

            Que faisons-nous d'autre que de fonder nos actes sur des malentendus ?

            Lorsque Régine MOSCOVITZ m'a invité à intervenir ici, elle m'a précisé le thème générique des exposés : L'enfance en jeu.

            J'ai entendu « l'enfant sans jeu ». Et cela m'a semblé aussi triste que décisif. Un peu comme un symptôme correspondant à un seuil. Dans le bref échange que nous avons eu, je crois que le Père Noël est apparu assez vite.

 

            Ce n'est que lorsque j'ai vu la brochure que j'ai réalisé mon erreur.

            Et j'ai réagi comme à chaque fois que l'on constate une erreur ; il fallait rectifier, voir si ... J'ai repensé à l'enfant qui, justement, est familier de ces jeux de mots qui n'en sont pas, puisqu'il faut les réaliser pour qu'ils le deviennent, qu'ils prennent le statut de jeu de mots, ou de jeux d'esprit. Le son, la phonétique, fait entendre un mot dont l'enfant ne doute pas du sens. Ainsi de cette histoire de brasero, que raconte DOLTO, dont parlaient des adultes, cependant qu'à leur côté les enfants évoquaient des personnes sans bras. Et la conversation des adultes se poursuivait sans entendre celle des enfants, qu'elle nourrissait pourtant. C'est bien connu, les enfant disent des bêtises.

 

            Déjà, deux choses m'apparaissent :

            La première est que je crois au Père Noël. Je crois aussi, d'ailleurs, qu'il nous apporte des jouets.

            La seconde est que je demeure un peu un enfant, malgré moi. Et je n'oserai pas vraiment vous demander si vous aussi. En tous cas, si, dans cette assistance, il y avait des adultes qui ne soient plus que des adultes, je ne dis pas que je voudrais qu'ils partent (je viens de le dire quand même), mais qu'ils sachent que, comme le dit Maxime LEFORESTIER dans l'une de ses chansons, je ne chante pas, pardon !, je ne parle pas pour eux.

            Je vous explique tout de suite pourquoi. C'est à cause d'eux qu'il y a des gens qui ne croient pas au Père Noël. Ils disent qu'il n'existe pas ; ils croient qu'il n'existe pas.

            C'est épouvantable. Savez nous le nombre de gens, et pas nécessairement dépressifs patentés ni mélancoliques avérés, qui redoutent l'approche de la fin de l'année, avec, la présence, pour eux terrible, de Noël ? Nombreuses sont alors les évocations profondément tristes, et si souvent morbides. Ce sont des évocations refusées faites de nostalgie (la douleur du passé) et d'algies d'aujourd'hui. La mise à l'écart de ces images douloureuses, dénoncées par les signes d'agitation festive de la période, conduisent à la formation du symptôme.

 

 

            Cette histoire du Père Noël, comment çà marche ?

  • Chacun a le droit de désirer : on peut avoir envie
  • Chacun a le droit de l'exprimer : on peut le dire
  • Chacun peut l'adresser à quelqu'un : le désir peut toujours être entendu de quelqu'un
  • Chacun doit l'adresser : si on ne fait pas de lettre, on n'aura rien
  • Tout ne passe pas par les parents : ce n'est pas à eux que l'on s'adresse
  • Les parents ne sont pas tout puissants : le Père Noël est peut-être plus fort que le père
  • Il faut ensuite attendre, presque jusqu'à avoir oublié, ou ne plus croire
  • Alors, et alors seulement il peut arriver que l'on nous réponde
  • Et il arrive même parfois que l'on aboutisse à cela même que l'on désirait.

 

            Tout ici est centré sur le temps, et la transformation qu'il impose, en soi, et dans notre adresse aux autres. Tout à la fois, la structure est celle de la formation du désir, désir étant ici compris dans le sens fondateur de ce qui ne peut être atteint que si cela passe par l'autre, souvent énigmatique ou méconnu (le Père Noël), que si cela procède de l'autre.

            L'enfant se demande ce qu'il peut commander : Il se remémore. Il cherche au besoin ce qui lui plaît : il évoque à son insu, faisant passer son désir de l'immédiateté à la conscience que l'on en prend. De la sensation, dirais-je pour paraphraser Freüd, on passe à la perception.

            Lorsqu'il écrit, lorsqu'il demande, il n'est déjà plus dans le rapport à l'objet, puisqu'il y implique plusieurs autres : celui à qui il s'adresse, celui de qui il espère. Et il est déjà à son insu dans le besoin d'inventer Hermès, le messager, le facteur ; le médiateur par excellence.

            Naturellement, il est essentiel, indispensable que les parents ne se prennent pas pour le Père Noël, sinon ils répondraient à sa place, par exemple en disant : « Si tu n'es pas sage, le Père Noël ne t'apportera pas de jouets ». C'est une confusion, avec Dieu, la conscience morale immanente, ou encore l'un ou l'autre de ses représentants. Les parents alors se remettraient au centre du monde de l'enfant, dans leur toute puissance à eux. Ils ne peuvent prétendre qu'à la place et au rôle d'Hermès. Les parents sont porteurs du désir. Mais il ne s'agit pas du leur. Porteurs de désir, ils sont aussi dépositaires, et non destinataires du désir de leur enfant dont les réels enjeux et objets sont à venir. Dans le cas contraire, on est déjà en train de laisser sourdre l'équivoque incestueuse. Oui, incestueuse : On fait croire aux enfants que leur désir ne peut aboutir que sur les parents ou leur propre désir.

 

            Si vous vous souvenez, ce qui est important est le plaisir spontané que l'on aime à observer sur le regard des enfants, au matin de Noël, lorsque le Père Noël est passé et que les jouets sont là. Encore faut il qu'il dure, que l'on finisse même par avoir du mal à séparer les enfants de leurs jouets ; ce qui est le seul gage réel qu'ils puissent peut-être y tenir, y tenir vraiment et durablement.

            Le passage se fait de l'im-médiat au médiat, par la médiation d'une étape typiquement humaine qui est celle d'une mise en place préalable, grâce à l'absence de l'objet conjointe à l'envie de sa présence. C'est un peu comme le plaisir que l'on pourrait prendre à faire en commun le repas de la fête que l'on partagerait le soir venu.

            L'espace est d'emblée présent, puisque tout objet, toute réalité nous met d'emblée dans la place et devant la distance ; distance que l'on veut justement réduire et supprimer, afin d'acquérir la maîtrise de l'objet, sa possession. Mais ici, avec le Père Noël, la distance devient temps, celui d'une attente consentie, sentie ensemble, convenue et complice.

            Les plus grands des enfants, je veux dire les adultes qui ont encore de l'enfant en eux, sont dans l'anticipation, puisque eux savent qu'il s'agit de la mise en place et la mise en scène de la fête de Noël. Les plus petits sont dans l'évocation et, peu à peu, l'attente.

            Evocation, attente et anticipation viennent proposer le passage de l'instantanéité du désir à sa possibilité de durée, et donc d'aboutissement. Le passage à la durée n'est donc pas nécessairement ni seulement une affaire douloureuse, adverse et contraignante.

 

            L'aboutissement n'est pas nécessairement la réalisation. Même si l'on n'obtient pas ce que l'on  veut, il se peut que le chemin parcouru constitue en soi une expérience, mémorable comme telle. Ultérieurement, sa commémoration viendra confirmer que le rapport établi avec l'objet et le monde qui l'entoure vaut plus et mieux que sa détention.

 

            Sans statut psychique, l'objet est vide.

 

            Arriver enfin à Noël, c'est avoir survécu à l'épreuve du temps.

            C'est aussi découvrir si ce que nous voulions tant, nous le désirions vraiment.

            L'entrée dans le temps, c'est la mise à l'épreuve de notre intériorité par la rencontre d'aujourd'hui avec les envies d'hier. Le plaisir n'est pas seulement d'avoir survécu, mais aussi celui de ne s'être pas trompé : « je le désirais vraiment, je ne me suis pas trompé ».

 

            Avez-vous remarqué que le Père Noël est toujours oublié, dès le moment de la fête. On ne le remercie jamais. Ingratitude humaine ? Ou alors connaissance profonde.

            Au moment même de l'aboutissement, de la réalisation du désir, on n'a plus sa tête, on ne pense pas à remercier. C'est un  peu comme si l'on était artisan de ce qui nous arrive ; et ce n'est pas faux.

            Et que pourrait on dire à l'autre s'il était la condition de notre désir, de notre accès au plaisir. Nous pourrions lui dire « Je t'aime ».

            C'est pourquoi croire au Père Noël revient à aimer le Père Noël.

            Mais nous apprenons aussi qu'au moment même d'aimer, le temps n'est plus de la conscience et moins encore la conscience du désir, ni de soi. Le plaisir se partage sans se diviser. Ou c'est absurde, ou c'est vrai. C'est un peu la métaphore du pain et des poissons si vous voulez. Au fait, ce n'est pas une métaphore, mais une parabole.

 

            Et l'amour, c'est un plaisir qui ne s'use pas, même si l'on s'en sert. L'amour, çà serait un peu comme l'entrée du désir dans le mouvement perpétuel. De la magie, si vous voulez.

            Ce qui est éprouvé ne se représente pas, mais se vit puis se ressent. Un peu comme le « vécu » ne peut jamais vraiment se dire, ni proprement, ni intrinsèquement, ni entièrement.

Ainsi peut on redire un souvenir, à chaque fois sous un autre angle ; parce qu'il fait le lien entre le moment présent où nous sommes et le passé, par la réminiscence. La remémoration est à chaque fois nouvelle, différente, parce qu'elle est le travail psychique d'aujourd'hui entre quelque chose de présent qui ne m'effleure que par évocation, et une forme plus nette qui revient du passé. Ce travail psychique là est celui qui nous donne le sentiment d'être parce qu'il conjoint ce qui fut à ce qui est en nous, laissant espérer que le Père Noël va encore passer ; c'est le lien au futur, à l'avenir, la présence de soi ouverte au monde.

 

            Mais ce schéma là, que je viens d'évoquer, n'existe que s'il a été créé, par la vertu de la répétition, de la mise en forme d'une expérience commune et renouvelée.

 

 

            C'est bien beau tout çà, mais ce ne sont que des histoires (ce qui, pour moi, ne serait déjà pas si mal). Quel rapport cela a-t-il avec la réalité, et la clinique ?

            Peut-être voudriez vous que je vous raconte des histoires, et que je vous dise qu'elles sont vraies.

 

            « Je viens vous voir parce que je ne comprends pas pourquoi je n'arrive pas à mourir ». C'est l'une des phrases d'une première consultation. Moi, je savais déjà : C'est quelqu'un à qui on avait cassé le Père Noël, et qui ne parvenait sans doute pas à accepter qu'il n'existe pas ; sinon, elle se serait déjà tuée. Alors je n'ai rien dit, parce qu'un Père Noël c'est personnel.

            Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais tous les Père Noël que l'on vous dit être vrais, ce sont des faux. Regardez leurs chaussures. Le vrai Père Noël ne se voit pas ; c'est d'ailleurs pour çà qu'il y a des gens qui n'y croient pas : les aveugles du dedans, les grands.

            Reprenez bien la phrase. « Je ne comprends pas ». Tout n'est donc pas perdu. C'est plutôt ceux qui comprennent dont il faut se méfier, en particulier ceux qui comprennent tout. Pour un peu, ils vous diraient ce qu'il faut faire. On devrait leur demander de montrer leur Père Noël, si c'était possible.

            « Je n'arrive pas ». La structure du désir, comme je disais tout à l'heure, est là. Certes, elle est fermée sur elle-même, et puis on sent la souffrance qui accompagne tout sentiment d'impossibilité.

            « à mourir »

 

            Et là, il faut que je vous parle d'autre chose, qui remonte au moment même où l'on commence à s'intéresser au Père Noël.

 

            L'enfant moteur, l'enfant plaisir, l'enfant instant, l'enfant à qui on passe une partie de son temps à dire non, et l'autre à s'amuser de le voir faire et conquérir le monde, cet enfant qui occupe toute la place jusque vers 18 mois, et qui dure jusqu'à ....  Enfin, passons, des fois qu'il nous arrive encore d'être sous l'emprise de désirs impérieux. Cet enfant là disais-je n'est que dans l'espace, où d'ailleurs il se cogne, se heurte.

            Les enfants multirécidivistes des accidents ne sont que ceux qui s'imaginent que leur mère est partout ; ce qui, en plus, les irrite. En faisant tout pour se déprendre de leur mère, ils passent leur temps à y retomber par Maman bobo. Feignant de n'avoir pas d'yeux pour elle dont ils ne cessent d'espérer le regard, ils feraient mieux de regarder ce qu'ils font.

            Mais ils ne regarderaient ce qu'ils font que si l'on jouait avec eux ; ou, à minima, que si l'on pouvait prendre du plaisir à les regarder jouer.

            Les plaies et les bosses, la réalité et les parents finissent par imposer à l'enfant le sentiment que le monde qui nous entoure est un peu difficile d'accès, et que la manière de s'y prendre modifie quelque peu le résultat que l'on obtient. Tout au moins si l'histoire se déroule à peu près correctement.

 

            Les grands disent que c'est bien d'en arriver là.

            C'est là où commence vraiment le jeu.

            Lorsque l'on se rend compte que l'objet est souvent plus obstiné que nous, plus réticent à se laisser plier à notre bon vouloir, alors, on atteint aux portes du savoir-faire. Le regard devient une curiosité, et ce que l'autre fait devient peu à peu une manière d'entrer plus encore dans l'univers du jeu.

 

            Une anecdote, pour illustrer ce qui se passe quand çà ne marche pas.

            Récemment, je me trouvais dans un magasin de location de cassettes vidéo. On n'y entendait, tout autant qu'ils sont restés, qu'un couple de parents qui passaient leur temps à récriminer après leur insupportable marmot qui gigotait sans cesse, passait sous les portiques, qui était certes partout et casse-pieds, mais que l'on n'entendait pas tellement. Les commentaires allaient de « tu nous avais pourtant promis d'être sage » à « Je vais te mettre dans la voiture », en passant par « je vais te punir et tout le monde dira que j'aurai raison ».

Jeunes, d'une allure sympathique, si l'on coupait le son, les parents parlaient avec ce ton mielleux et faussement compréhensif propre aux adeptes des pédagogies indéfiniment permissives et verbalisantes qui ont lu Dolto, ou font mine de l'avoir fait.

            Ils étaient des gens intelligents qui pensaient donc que le Père Noël n'existe pas, mais qu'il convient de laisser y croire, pour ne heurter personne.

            Précisons que l'enfant avait moins de trois ans. La promesse ici, n'est ni ne sera jamais tenue. Elle est inversée, puisqu'elle promet la foudre. Elle invite à s'en détourner, et non à aller vers. Ou alors, c'est la promesse de l'enfant qui doit être tenue par lui. Le désarroi fait prendre le monde à témoin dans le désir d'une unanimité souffreteuse qui consiste à espérer que tout un chacun comprenne ces pauvres parents débordés. Mais surtout, on fait croire à l'enfant qu'existe une unanimité du monde qui lui fera prendre le monde pour sa mère, et, bien plus tard, lorsqu'il sera grand, sa mère pour une conne parce que le monde n'est pas si unanime que çà.

            Voilà ce qui arrive lorsqu'on ne croit pas au Père Noël.

 

            « Conard, casse-toi ! » me disait cette autre enfant qui ne savait pas jouer. Les enfants cassent les jouets quand les jouets s'entêtent contre eux, et ils s'étonnent ensuite que les jouets cassés continuent de leur faire la tête : ils restent cassés.

            J'ai compris que cette enfant avait eu non pas des cadeaux, mais des faux Père Noël ; ceux qui ne durent pas. J'ai donc gardé mes habits de conard ; de toute façon, je les connaissais. Et je ne me suis pas cassé.

            Peu à peu, grandissant, les enfants casseurs apprennent que le jouet cassé ne marche plus, et c'est très triste. Tout au moins, si l'on aime le jouet.

            Sans savoir, nous sommes déjà dans le temps puisque ici tout va changer entre avant et après. Et que fait on des jouets cassés ?

 

            La question qui se pose est celle de la mort.

            Qui croit vraiment à cette histoire là. Je sais, par exemple que vous tous, comme les autres, allez mourir. Mais moi, je ne crois pas vraiment à ma mort. D'ailleurs, si je me mets à y croire, et de plus en plus, alors on va dire que je suis malade, que je vais mal.

            Et puis ce n'est pas tout. Je sais que je suis né. Et je sais quand. Mais je ne crois pas vraiment que le monde existait avant moi ; en fait, ce que je ne crois pas, c'est qu'il y a un moment où le monde existait, et où moi je n'existais pas.

            Sinon, il faudrait que je croie à la création de moi. Et pourquoi pas en Dieu, ou au Père Noël. Sinon, je serais où quand j'existais pas ?

 

            Mais un enfant joue de tout.

            Et il a une façon bien à lui de résoudre les questions sans réponses.

            « Quand je serai grand, tu seras petite ».

            C'est dangereux cette idée-là, parce ce que çà pourrait faire croire qu'on s'arrangera toujours, du moment qu'on est d'accord. Comme si les jouets rancuniers ne restaient pas cassés. Maman fâchée ne sera plus fâchée.

            Papa parti ne sera plus parti.

 

            Peu à peu vient l'idée qu'il existe des choses qui restent, et d'autres qui changent, et d'autres enfin qui meurent.

            « C'est pas vrai que Maman mourira ». Vous me direz : « on ne dit pas mourira. »

Je m'en fiche, parce que mourir est justement un verbe sans futur.

            « C'est pas vrai que Papa mourira ».

            En réfléchissant bien, je me dis que si c'est obligé, alors je préfère que Papa mourirait, ou ma petite sœur. Surtout si çà permet que Maman mourirait pas. Ni moi non plus.

            Faites attention, parce que, si vous avez souri, çà veut dire que vous l'avez pensé.

            Mais ne dites pas à Papa ce que j'ai dit. Cà lui ferait de la peine, et çà pourrait aussi le mettre en colère.

 

            Ainsi naissent les questions qui ne vont plus nulle part.

 

            « Pourquoi aller le voir », me disait-on, « on n'y peut rien ».

            C'est justement pour çà que j'y allais. Alors, j'y suis allé.

            Et j'ai vu que l'enfant dans son coin se bagarrait avec un camion ; vous savez, un de ces camions porte voiture. Il y mettait des voitures, dont certaines trop grandes, qui tombaient. Et puis, souvent, le tracteur se séparait de la remorque. Et l'enfant s'énervait, toujours à refaire tenir ensemble ce qui ne cessait de se séparer.

            Il a passé ainsi de très longues minutes. Et tel adulte de me dire, dépité : « c'est ainsi, depuis, il passe de longs moments, en marge de tout et des autres ». Vous savez, ce n'est pas facile ces enfants cassés que l'on dit psychotiques, ou encore prépsychotiques comme s'il fallait leur laisser une chance. Tout un chacun était bien embêté. Le père était mort cet été, un suicide. Les parents étaient séparés. Se peut-il qu'il y ait indifférence ? Que sait l'enfant ? Qu'est-ce que cela lui fait ?

            Moi, dans ma tête de petit qui fait souvent semblant d'être comme les grands, je me disais que çà m'énerve aussi quand je ne peux pas jouer au camion comme je veux. Ca me plait beaucoup les camions, et les voitures aussi. Ne le répétez pas, mais je me disais que c'est un papa qui conduit les camions et que c'est une maman qui porte les enfants, un peu comme les remorques portent les voitures. C'est embêtant que les voitures en tombent, même si elles sont trop grosses, trop grandes. Mais l'histoire d'un camion tirant une remorque qui porterait des voitures, çà me plaît bien. Mais c'est pas facile.

            Sachez le, je n'ai rien dit. Je suis resté là.

            Maintenant, je continue d'aller voir cet enfant. Maintenant, il me sourit. L'autre jour, il m'a parlé.

            J'aime bien jouer au Père Noël.

            Rien n'a changé. Ils avaient raison les grands : On n'y peut rien.

 

            Au fait, depuis, j'ai appris que son papa suicidé était conducteur de poids lourds. C'est comme dans les livres. Le déroulement est comme transparent, comme fait exprès.

 

            Le Père Noël, c'est peut-être comme une présence de quelqu'un qui sait qu'on joue, quoi qu'il arrive, jusqu'à sa mort. Il y en a même qui jouent à mourir. Il y en a d'autres qui jouent à se faire mal. Il y en a qui jouent mal. Il y en a qui ne jouent plus.

 

            Le temps, c'est peut-être une pulsation qui a besoin d'une présence pour s'entendre.

            Entend-on son propre cœur ? Non ! Mais on entend le cœur de l'autre. Et l'on sent la tête de l'autre sur sa poitrine. Alors, il arrive même que l'on entende son cœur, ou le sente, je ne sais pas trop.

 

            « Je n'arrive pas à mourir » disait la personne de tout à l'heure.

            L'important est de jouer. Et aussi de savoir mourir pour du rire, et pas pour du vrai. Pour du vrai, il suffit d'attendre. Alors que pour le Père Noël il faut aussi espérer.

 

            J'aurais bien voulu vous parler aussi des anges gardiens et de Dieu, où de l'avenir et de la pensée, de l'Amour ou encore la culture. Vous parler de toutes ces choses immatérielles qui nous dépassent et que nous engendrons, et qui seront seules à rester, identiques à elles-mêmes, virginales malgré le temps, lorsque nous ne serons plus là.

            Mais j'ai préféré rester raisonnable en ne vous parlant que du Père Noël, pour rester réaliste.

 

            Si jamais dans l'assistance restait une seule personne qui ne soit qu'adulte, et soit donc infirme, dépendant à jamais de la seule pensée comme d'autres de l'oxygénation relevant d'une assistance respiratoire, je lui dirais, pour n'être pas responsable de non assistance à personne en danger, que j'ai parlé de l'épigenèse de l'être dans la formation du désir consubstantielle à l'éclosion du sujet.

 

            Je ne prendrai, comme gage du présent propos, qu'un dernier exemple, une dernière question, un dernier jeu.

            J'aurais pu, nous aurions pu ce soir aller au restaurant, regarder la télé, ou que sais-je encore ! Je ne sais pas trop pourquoi vous êtes là, mais je vais vous faire un aveu. Je suis venu dans la croyance que je pourrais avoir quelque chose à vous dire, que ce que je pourrais dire vous touche, vous atteigne et, pire encore, fasse son chemin. Je suis venu aussi en espérant qu'il se passerait quelque chose, comme quand j'étais enfant, qu'un moment partagé donne du poids et du sens à ce que j'avais envie de vous dire, espérant qu'en partant je serai heureux d'être venu parce j'emporterai avec moi un moment de vie qui durerait et viendrait, comme une injuste récompense, me donner raison d'avoir eu envie de vous parler.

 

            Et vous, ce sera la question sur laquelle je m'arrête, croyez-vous au Père Noël ?

 

Publié dans communication, enfant, pédiatrie, psychanalyse | Réagir | Commentaires fermés