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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ L’éclair de nos terres ”

L'éclair de nos terres[1]

 

Ce récit est une fable, entrecroisée d'une fiction. L'entrelacs de l'une avec l'autre eût pu être dénoué ; afin que l'une comme l'autre émergent avec plus de clarté. Mais il s'agit, non pas de jour ni de nuit, mais de l'aurore ou, plutôt, du crépuscule. Ce qui s'y conjoint d'ombre et de lumière spécifie un moment qui n'est que d'être pris entre deux. C'est donc le clair-obscur que je me plairai à évoquer. Chacun sera en charge d'y trouver son chemin de lumière.

Sauf à ce que, de lumière, il n'y ait que du semblant.

 

Je dois ne pas dire comment je fus, comme par inadvertance, convié à un voyage au sein de l'Au-delà. Le prix d'un tel voyage est celui du silence. Il ne me fut pas donné, comme à Moïse, de rencontrer l'Eternel. En revanche, je pus librement errer à mon gré dans les sentes étales parmi de paisibles jardins.

Je cherchais un guide, et n'osais le demander. Je suivis donc l'un ou l'autre qui passait, veillant seulement à me tenir à l'écart de ces portes massives dont je ne savais si elles ouvraient sur l'Enfer. Je crus, auprès d'elles, reconnaître Saint Pierre. C'étaient les clefs qui m'apeuraient ; celles-là même de ma curiosité. Alors, simple mortel vacant au Royaume de la Béatitude, je m'attardais et, comme si de rien n'était, m'attachais aux pas de quelques-uns, espérant recueillir de leurs libres propos quelque enseignement qui me fût utile.

Le temps n'est pas compté, en ce domaine-là. Aussi ne puis-je dire quand je m'avisai que j'étais devenu l'espion attentif des échanges entre Dominique et François, tous deux Saints de leur état. La voix du premier avait une claire vigueur qui me séduisait ; celle du second avait le ton mesuré, et la profondeur, du doute dépourvu de crainte. Si la première me stimulait, la seconde me rassurait.

Leur intemporelle conversation s'originait de leurs vies terrestres et leur vocation. Leurs chemins différaient autant que les deux versants d'une montagne. Dominique était l'adret, et François l'ubac.

La montagne aurait pu être la plus haute ; ou le Sinaï ; ou le Calvaire.

 

C'était une région un peu comme des Marches, aux confins de deux pays. L'histoire l'avait fait appartenir tour à tour à l'un, puis à l'autre. Parfois, les deux pays cherchant peut-être à clore leur querelle, cette région fut constituée en état hybride, mi fief, mi franc-alleu.

Les indigènes y étaient donc de plusieurs sangs ; issus pourtant de lignées franches d'histoire qui, entre elles, s'étaient nouées. Autant dire que l'étranger pouvait s'y sentir bien ; quoiqu'il fît naître contre lui les rejets latents de ce jeu des multiples origines. Peut-il être une terre qui ne soit, en propre, à personne ? Non pas qu'aucun ne revendique, bien au contraire ! Comme une terre d'élection, plus que de filiation.

C'est bien là qu'un jour vint un moine franciscain[2]. Non pas que rien, auparavant, n'ait été mis en place ! Le prêche dominicain était déjà venu investir les cathédrales. Les missions cléricales s'y trouvaient organisées, et organisantes, selon les rites propres aux prêcheurs, dans le respect du dogme ; ou, au moins, de la Doxa. On n'en était plus, certes, à chasser l'hérétique, à l'Inquisition ; celle-ci, même Sainte, n'était plus en cour. Pourtant, toute doctrine se doit d'être représentée par les Gardiens de la Foi qui, vigilants, témoignent. Après tout, n'est pas apôtre qui veut, et encore moins prophètes ! Du reste, de ces derniers, on se méfie, et à juste titre. La question qui se pose est de savoir s'il n'y a pas plus à craindre des déviations de la Foi que des impies eux-mêmes. Ces derniers sont innocents ; mais les autres, malins.

* Vois-tu, François, la vocation doit être prononcée, reconnue, scellée, et inscrite dans l'Ordre, qui la légitime et l'inspire. L'insidieux panthéisme, toujours prêt à renaître, s'accommoderait fort de ramener le Christ à quelque dieu d'ivoire. Convertir, François, il faut convertir. Il faut briser le veau d'or. Et il faut être là, François, à maintenir l'éthique. Accueillir, oui ! Aider, bien sûr ! Mais il faut défendre la Foi. Le combat est sans fin.

** Les augures disséquaient les entrailles des oiseaux. Les auspices scrutaient leur envol. Moi, je les aime. Rien n'est de trop du Créateur, Dominique. Lui touche, et moi je cherche.

* Doux rêveur ! La Grâce se connaît, se reconnaît. On voit bien qui est Elu. Il y a le séminaire, les vœux, l'ordination. Mais rien ne dispense de l'aveu d'obédience. Qu'est-il du fils au Père s'il n'est du Père au fils la marque de l'onction, l'apposition des mains ? Souviens-toi de Mani, qui fit une règle sans âme, une loi sans Maître, un vain partage. Il a fallu la Grâce pour qu'Augustin y retrouvât son chemin : le seul.

** Tu oublies Monique. De l'un comme de l'autre, comme d'entre eux, tout n'était qu'épreuve. A eux de s'y trouver ; ou s'y perdre. Le Seigneur montre la voie, et non pas le chemin.

* Voyons, François, tu sais bien le risque que tu prends. Tu laisses la voie libre à l'esprit sacrilège. Ta vocation t'engage. Tu dois défendre.

** Je cherche, Dominique. Et je ne puis être sûr que mon chemin soit le meilleur. Quand bien même aurais-je disciple, crois-tu que cela soit preuve de la justesse du chemin ?

* A t'en croire, autant laisser aller ! Comment peux-tu abdiquer ? Tu dois témoigner. Sur Pierre fut édifiée l'Eglise, qui se doit à sa mission.

** Tu confonds la Règle et le Siècle. Moi, j'ai choisi.

* François, tu me provoques. L'Eglise ne vaut rien sans le Chœur ; pas plus que le rite sans le Sacrement. Tu sais bien que qui choisit la Règle s'il veut s'abstraire du siècle, ne peut s'y soustraire.

** Bien sûr, Dominique ! Pas plus que le séculier ne peut ignorer la Règle.

Savez-vous bien ce qu'est un franciscain ?

Notre moine en était. Saint François est volontiers iconographié, ce qui est en soi un paradoxe, avec oiseaux, animaux, arbres et plantes. Pour lui, l'essence, le principe même, de la vie s'y trouve ; aussi bien qu'en le prochain. Le Créateur fit l'Homme à Son image. Mais il n'y eut pas que le Sixième jour. Il y eut aussi le Troisième, et le Cinquième. L'œuvre de création est partout où gît Sa trace. Le temple est l'endroit même où se fait l'action des grâces ; et non pas seulement l'endroit où le Sacrement a marqué la terre, en action pieuse, comme lieu des fidèles. Le monde n'est qu'un temple, issu du Créateur. Il n'est, pour le connaître comme tel, qu'à Le reconnaître, Lui. Est-ce à dire que l'on peut être n'importe où, n'importe comment ? Le croyant ne s'autorise que de lui-même en ce qu'il y a partout à reconnaître les Vignes du Seigneur. Chaque grain de raisin en est la création. Jusqu'à la moisissure qu'Il n'ait voulue. Il n'y a pas à trier le bon grain de l'ivraie. Il n'y a que le dur chemin de l'état de grâce ; et le dénuement, qui n'en est pas le pire accès. Ce chemin-là se parcourt en ermite.

* François, le Père est le Père. Mon devoir est de l'assister en Sa Mission, de garder le troupeau.

** Le troupeau n'ira jamais si loin que le Seigneur n'ait permis.

* Qui a cinq pièces d'or doit en gagner autant !

** Et le fils prodigue fut reconnu par le père, du fait même de son retour.

* Tu faillis en ta mission, François ; tu oublies que, toi aussi, tu fondas monastère.

** Quand plusieurs, à ma suite, crurent trouver leur chemin, je ne pus m'y dérober. Mais, Dominique, tu sais bien aussi que je n'y suis pas resté. Solitude et pauvreté, humilité m'appelaient aux origines dont me détournaient les pieux désirs de ces clercs, dont le nombre finissait par faire loi ; et charge indue. Là même, en mes fonctions, j'y étais aussi seul que je l'ai toujours été. Ce dont j'ai pris acte, en retournant aux racines de ma vocation.

* Tu as failli, François, en ta mission. Ton si remarquable chemin ne fut rendu possible que parce que d'autres que toi, comme moi, assumaient leur charge.

** Je ne me reconnais pas le droit de juger la Sainte Inquisition, dont tu revendiquas la charge. Je sais seulement que je n'en aurais pas été capable. Je m'y serais trouvé indigne. Tu étais un forgeron. Moi, je ne sais rien des grilles.

* François, si je voulais être méchant, je te rappellerais qu'il est bien commode de garder les mains blanches, ou de se les laver, tel Pilate. Ce fut bien un Innocent[3], le Troisième, qui te donna accord. Grande était sa noblesse ! Mais quelle négligence d'ignorer ce que fut la sombre histoire des albigeois.

** Oui, Dominique. Il était bien innocent, celui-là. Cela fut sans doute pourquoi il ne sut que répondre à ta demande. Mais, quant à moi, je ne vois pas mon salut à me prévaloir d'Honorius[4].

Ce moine-là, donc, était bien franciscain. Sans doute avait-il connaissance de ce que d'autres de son ordre vivaient dans la région. Mais, sur les pas mêmes de son Saint Patron, il n'était pas vraiment question pour lui de savoir qui serait chanoine.

Le canonicat a ses règles ; mais peut-on être franciscain et voir là l'essentiel ? Tout un chacun peut souhaiter avoir voix au Chapître. Mais n'est-ce pas déjà là l'indice d'une forme de renoncement au vœu de pauvreté ? L'Extase n'est pas plus la jouïssance que le possible ne se confond avec le pouvoir. La Parole de Dieu n'appartient à personne, qu'à Lui. Elle est offerte à tous, ouverte à qui l'entend. S'il est bien quelques rites par lesquels les fidèles se reconnaissent entre eux, les portes de l'Eglise ne sont pas verrouillées. Seul sera Elu qui sera choisi.

La mission de l'évêque est d'une autre nature. Moine n'est pas évêque.

Abbé, Peut-être ! Mais est-ce la fin d'un moine ?

* Le Sacrement, François, ouvrira les portes du Royaume.

** Laissons à Pierre l'usage de ses clefs. Le Sacrement ne peut que conjoindre la brebis à sa foi.

* L'onction désignera à Dieu les siens.

** L'onction n'est que la marque du mortel comme divine créature. Elle le promeut en ce qu'il est, et ne le prédestine à rien.

* François, tu joues des mots. Cesse ta propédeutique !

** Dominique, les mots me jouent une musique que je ne me lasse d'entendre. Je la méconnais ; et veux la goûter ; à défaut de l'apprendre.

* Judas aussi entendait les mots !

** Tu sais bien, Dominique, les trois reniements de Pierre. Par là était son épreuve. Pour Judas, c'en fut une autre.

* Coupable négligence ! Tu renonces à tirer de l'histoire ses leçons.

** Rien de l'histoire ne me semble à soustraire. Il l'a voulue.

* Tu t'y entends, François, à instaurer le doute, semer l'équivoque.

** Je sème, Dominique, je sème ; et ne puis décider quel grain va lever.

* Tu ne vas quand même pas ignorer qu'il y a le pêcheur, l'infidèle, l'hérétique, le parjure, l'ignorant ?

** Et la Foi, Dominique, la Foi !

Dans cette région-là étaient d'autres franciscains aussi. Plus anciens. L'un ou l'autre avait pu se mêler à la vie de la cité ; en marge, comme il se doit. Etaient-ils plus anciens, ou de rang plus élevé ? Les deux sans doute. Leur ordre les plaçait en tout autre position qu'un moinillon. Mais cela n'est pas à confondre avec telle place dans la cité. L'un des anciens[5] s'était défait de ses charges, pour cerner au plus près sa vocation. Tel autre[6], de sa vocation solitaire, était passé plus près du peuple[7] ; du culte à la culture.

Notre jeune moine s'avisa un jour que divers scholastiques commençaient de pratiquer selon les rites - Pardon ! - les préceptes de Saint-François. Ou, plutôt, selon les préceptes que d'autres que Saint François retinrent de sa vie[8]. Plusieurs avaient rencontre, et régulièrement. Ni synode, ni concile, encore moins conclave. Conciliabule ? Voire ! Ces rencontres étaient lieux de témoignage[9], plus que de prière, dans l'aveu de dénuement. Il n'est en effet de la révérence au savoir qu'un nouvel obscurantisme. Pour autant, de ce dénuement-là peut-on faire profession, ou profession de foi ? Naturellement, non. Cela sans doute était la raison de ces rencontres, précisément agencées dans les modalités indiquées voulant que chacun s'expose aux risques de sa parole.

L'idée vint un jour à notre jeune moine, étayée de rencontres avec quelque père supérieur, de faire que les uns comme les autres, de ces collégiens, s'envisagent[10] ; au moment où, d'origines diverses - Fi donc ! Quelle région ! - un mouvement pouvait naître. A l'évidence, de tels collèges[11] se multipliaient. Pourquoi donc eût-il fallu rester en réserve d'une réalité naissante ?

S'agissait-il, déjà et encore, de fonder monastère ? Dieu seul le sait ! Les frères anciens, ceux-là mêmes plus familiers du lieu, objectèrent la triste perspective. Il n'est qu'à chacun de connaître sa foi, et de l'inscrire, de son fait, là où il déclare, selon le Saint Patron de son choix, pour y faire allégeance. Le fait que tel ou tel ait à confesse tel ou tel collégien ne mérite d'attention que d'avoir été dit.

En tout cas, couvent n'est pas convent ; et tout Franc n'est pas libre. Qu'il ne soit que de l'un son propre témoignage. Voilà qui, tout d'un trait, réassociait parole, confession, vocation et foi.

 

Plus tard naquit l'idée de feuilles paroissiales.

 

Bien sûr, ami lecteur, tu peux penser qu'il y a là résurgence, ou reprise, sous une autre forme, de la même intention. Ne sois donc si pressé à vouloir tôt conclure. Car à tout mouvement il est maintes racines. Seraient-elles du même arbre qu'il le faudrait trouver.

 

Du reste, notre moinillon n'en fut pas. Par contre, comme chacun des collèges, qu'il soit au petit ou au grand séminaire, qu'il soit clerc, ou moine, ou ordonné, le moinillon fut convié. Il ne tint qu'à lui de n'en pas être.

Ce furent scholastiques, humbles parmi les humbles, qui firent proposition de ces feuilles. A leur appel furent sensibles plusieurs de divers collèges, venant en leur nom propre. Si moine confirmé y fut aussi[12], ce ne fut nonciature. Quiconque, en quelque point qu'il soit de son chemin, pouvait répondre.

Pour autant, toute cléricature emporte, à se rencontrer, le risque de susciter l'apparition du nonce.

Mais le possible ne doit se différer sous le prétexte d'incessants préalables.

* Nous devons veiller, François. Toute exégèse ne se suffit pas de l'être. Elle doit rejoindre le corps même du dogme.

** Je crois en la parabole. La parabole ne s'entend que comme regard sur d'autres paraboles. Je ne sais comment une parabole pourrait être traduite.

* Pas traduite, François, mais indiquée.

** A la neuvième heure, le Christ Lui-même douta.

* Tout le monde n'est pas fils de Dieu !

** C'est bien pourquoi Il vint ; endosser les pêchés du monde.

* Réagis, François ! Il faut montrer le chemin.

** Comment saurais-je ce qui, sans cesse, est au-devant de mes pas ?

* Il faut encadrer ces tentatives porteuses d'espoir, avant que la corruption ne s'en mêle.

Rien ne se fait de soi-même. Et il faut du courage à qui s'avance pour tendre la main afin que se nouent les liens de l'écriture.

Les initiateurs[13] de l'idée des feuilles paroissiales s'exposèrent au risque d'une suite, rédigeant quelques premiers termes d'un projet, afin qu'une réunion soit possible, à partir d'un support.

La réunion eut lieu. Pour lever l'équivoque avec tout lieu de culte, il pouvait s'imposer de trouver un lieu de rencontre n'évoquant ni les collèges, ni un monastère, ni le séminaire. Par bonheur, un lieu qui n'évoquait en rien le dénuement[14] fut retenu ; quoique propice, par son calme, au recueillement.

Certains des assistants pouvaient, entre eux, se connaître ; mais il n'y avait là nulle intention, puisque l'ouverture, même si elle fut sélective, avait présidé à la tenue de la réunion. On sait bien que le sacerdoce ne se mesure pas avec une horloge. C'est pourquoi l'on attendit que ceux qui furent pressentis aient le temps d'arriver.[15]

Il se trouva - les voies du Seigneur sont impénétrables ! - que ce fut à la Vox Populi que l'on réserva la première attention, en ce temps d'une attente que les propos se chargeaient de tromper. Il faut dire que, dans la cité, à ce moment-là, avait lieu un vaste mouvement de consultation populaire. L'enjeu en était, je crois, que le Monarque[16] retrouvât ou non auprès de lui les zélateurs prêts à s'immoler en de ministériels offices. Les risques étaient grands que la sédition des uns et l'opposition des autres, la déception d'autres encore, ne renvoient au Monarque d'antiques bourboniens mal remis d'une ancienne défaite. Ces derniers avaient revêtu à grand peine leurs mêmes discours de nouveaux oripeaux. Les oripeaux séduisant le peuple étaient assez faciles à trouver ; ne fût-ce que du fait que les monarchistes eux-mêmes avaient plusieurs fois changé de costume.[17]

Tel clerc fit donc question, en plaisant jeu de prédiction, non point de prédilection (mais qui sait ?), de qui serait vainqueur.

* Souviens-toi de Pilate. Il se garda bien de prononcer la peine. Ce sont les zélotes qui choisirent Barabbas. Aucune des questions, ni aucune réponse, ne dérogeait à cette puissance qu'il eût fallu combattre.

** Le Temporel, Dominique, n'est pas vraiment ce qui m'anime. Sans doute y eut-il drame. J'eus pu être Judas, Pierre reniant, ou Pilate, un juif, ou bien un romain, trempant l'éponge dans le vinaigre. Je sais seulement que le spirituel est au-delà. Sans quoi l'Eucharistie ne serait pas communion.

* Le vigneron est comptable de sa récolte. La force qu'il met à travailler la terre n'est pas impie, même si elle n'est pas dévote.

** Le Seigneur t'a peut-être voulu vigneron.

Pouvait-on négliger que, selon le verdict populaire, le Monarque trouvât ou non son soutien ? On peut être croyant, on n'en est pas moins homme. Et puis, il faut reconnaître que l'ordre de l'esprit, selon les plus ouverts, est toujours infléchi des effets du pouvoir.

Ce ne fut que plus tard qu'on vint au codicille que les initiateurs proposaient au débat.

* Tu ne parles, François, que de recherche, d'énonciation ; mais il faut aussi prononcer. Je t'avoue même que je pense qu'il faut aussi savoir dénoncer. Tu sais combien renonceraient à la Félicité pour le bonheur. Il faut inscrire les lois, en porter les tables, et les déclamer. Il faut en enseigner la lecture.

** Tu sais bien, Dominique, que les Tables du Seigneur furent brisées ; à cause du veau d'or, justement. Sur les secondes, il ne porta qu'un doigt de feu. Sans doute est-ce le piège de l'écriture, même Sainte.

* Il faut énoncer, prononcer, soutenir.

** La pérennité est un fruit. Nous n'aurons jamais que des graines[18]. Pour l'arbre de vie, combien seront morts ?

* Il faut être au verger, et ne pas ménager sa peine. N'écoutons pas les sceptiques, serviles épicuriens.

** Ensemencer la Vierge n'est pas la besogner. C'est la Parole qui l'a fécondée. Sans celle que Gabriel porta à sa future mère, même Jean ne fût pas né de Zacharie.

Est-il un franciscain pour révérer au texte ?

Pourtant, il se trouva que le plus clair propos fut d'en établir un. Organiser fut donc l'essentiel de la tâche. Et tel qui s'y soustrait, ou voudrait y redire, ne sera que sceptique, perdu, égaré, au sein des fidèles.

Il y a en tout Chœur quelque voix discordante. A défaut qu'elle trouve les voies de l'unisson, sans doute vaut-il mieux qu'elle se taise. Mais mourir sans un cri n'est pas chose facile ; même au pied d'un autel.[19]

Fut-il donc opposant celui qui fit du pré-texte l'occasion d'y entendre de redondants émois ne se lassant de dire combien et comment ils n'avaient pu naître ? N'était-ce pas là pire violence pour qui portait son vœu à l'épreuve des autres ?[20]

Il fallait donc modifier, amender, remanier un texte, construire les formes d'un propos par lequel naîtraient les feuilles paroissiales ; dispensées du sceau de l'évêque. Le vœu de cette naissance ne devait-il pas vaincre tout obstacle, en s'abreuvant de la contribution d'autant de fidèles ?

Les scholastiques débattirent de qui ne devait pas écrire dans les feuilles, afin qu'elles restassent dans la ligne qui ne pouvait que résulter d'une telle assemblée. Il fallait en effet instaurer des digues pour qu'y circule le flux nourricier de la culture. Il ne devait pas s'agir d'épandage, mais d'une irrigation fertilisante. Toute eau, à certain moulin, peut le faire tourner. Mais, dans ce moulin-là, le meunier[21] ne fait pas que moudre. Il se doit de veiller à l'entour. Il doit ordonnancer le ballet des mitrons, choisir le grain, et ne pas le recevoir de quiconque.

* Il faut défendre la Maison du Seigneur. Le cathare renaîtra. Laisse-le entrer, et c'en sera fini du temple. Les portes de la nef sont ouvertes ; mais il faut y veiller. Et plus encore à celles de la sacristie.

** Du mot de l'Ordre, tu fais mot d'ordre.

* François, mieux vaut un ordre, même imparfait, que le désordre.

** Le désordre n'est qu'un ordre à connaître.

* Crois-tu donc que féconder puisse advenir n'importe où ?

** On ne féconde que le fertile. Je ne me garde pas du stérile.

* Tu préfères la friche à la culture ?

** Il y a la main de l'homme. Il y a la main du Seigneur. Et il y a Sa manne. Ce n'est pas la corne d'abondance.

* Tu refuses d'être le berger du troupeau ?

** Je ne méprise pas le pâtre. Pas même le gardien.

* Mais tu laisserais le troupeau dépérir, François !

** Comment puis-je Croire, et tellement me méfier, ou me défier ?

* Rejoins-moi à la tâche, François !

** Toute mon aide ne pourrait te dispenser de ta solitude. Mais je sais bien que plus d'un sera ému à t'entendre. Il y a plus de gardiens que de bergers.

Il fallait briser là de cette dissidence, dont le moindre effet fut déjà dilatoire. Il fallait se consacrer au corps du texte, sa et ses formes. Qui s'étonnera qu'un dissident suffise à détourner à son endroit les énergies qui auraient gagné à s'employer ailleurs, dans une construction ?

Dès lors, on put se consacrer à ce jeu d'assemblées où chacune tenait sa légitimité à la tenir d'une autre. Pouvait-il être preuve de plus de clarté que d'un seul collectif de fidèles découle le jeu de chaque assemblée fonctionnelle, tenant un rôle propre dans la constitution des feuilles ?

C'est bien là le modèle le plus éprouvé que l'on puisse connaître. Les effets de pouvoir se porteront bien de cette concordance, et de ce concordat. D'autant qu'ils ne peuvent qu'être amendés de ce que chacun est ici par référence indirecte à sa foi. De cette forme d'assemblée, qui se formalise en son sein pour se consacrer à ce qui est son centre, d'intérêt, on voit bien la différence d'avec je ne sais quel centralisme, fût-il démocratique.

D'ailleurs, de cette forme illusoire d'organisation temporelle, il fut bien débattu. Tout un chacun des séminaristes sait bien que de telles formes ne sont que le fait d'incroyants. Comment, dès lors, s'étonnerait-on de la faillite du modèle ?

* Les fidèles eux-mêmes demandent à être organisés.

** Je ne vois rien là de fautif, Dominique. Mais rien non plus d'essentiel.

* Il faut diffuser la Parole de Dieu. Il faut être le gardien de sa rigueur. Il nous faut porter du Père l'image qui nous en fut léguée.

** Chacun a eu père, et l'a méconnu.

* Justement, François, il faut y pourvoir !

** ...

* Nous devons veiller au maintien de l'Eglise.

** L'Eglise est à l'image de Pierre. Pierre est à l'image du Christ. Et le Dieu-fait-homme est à l'image du Père. Mais ces images ne sont que des icônes. Ce qui s'y trouve n'est pas ce qu'elles portent.

* Tu te soustrais à la réalité, François.

** Si elle se laisse distraire de mon destin, Dominique, Lui y veillera.

* Tu es donc pour que rien ne se fasse ?

** Je ne peux me soustraire à ce qui m'anime.

* C'est le doute qui t'anime !

** S'il m'anime, .... Je n'ai rien à craindre de la mort.

L'essentiel fut que la réunion ait survécu au tumulte, et son objet. On peut imager qu'il en résultat une sorte de diaconat, à mi-chemin entre les ordres et le peuple. Cela ne peut en rien faire injure à l'épiscopat.

Du reste, pour couper court à toute équivoque, il fut admis que la direction première que devait prendre l'esprit des feuilles paroissiales était celle de l'esthétique ; la qualité culturelle, et non pas cultuelle.

Nul doute que l'esprit religieux s'y trouve. Les pièges de l'esthétisme seront bien déjoués en leur temps. Il n'est déjà pas si mal que l'on soit parvenu à se prémunir contre toute incursion de maligne écriture.

Enfanter du texte dans la douleur sera bien preuve de son origine.

* Tu sais, François, nous sommes tous à la suite d'Augustin. Mais il a fallu que Benoît ouvre la voie. Il a fallu marquer la terre du soc de la Foi.

** Sauf à ce que la Terre n'en fût déjà la preuve.

* Nous entendrons-nous jamais, François ?

** Entendre ...

Car enfin, n'était-ce pas confusion que d'associer la création de feuilles paroissiales avec les problèmes de la vocation sacerdotale ? Il ne s'agissait que d'écrire, d'inscrire ; et non pas de s'inscrire. Encore qu'à toute feuille, il faille bien une audience. A chacun de se commettre ! L'esthétique sera le travail même de l'élévation. Ce qui lèvera là ne devra rien au dogme :

Levant n'est pas Orient.

* Vois-tu, François, comme toi, je pense que chacun, selon sa foi, et là où elle le mène, doit porter témoignage. Nous ne divergeons que par la force et les moyens que nous voulons donner à ce témoignage, ces témoignages.

** Chacun a sans doute à entendre l'appel. L'un entendra là où, pour l'autre, n'est que silence. Mais qui, de par son vœu, peut certifier ce qu'il entend ? Parmi les appelés, qui sera apostat ?

Froide était la nuit quand ils sortirent, nos futurs ecclésiastes, de leur longue session. L'air soufflait par moments, avivant la fraîcheur, comme humide. Ce n'était pas le serein ; il était bien trop tard. Devant un pas de porte, l'assemblée s'égailla, renouant les liens propres où chacun reprenait le cours de sa vie. Il fut déjà convenu que suite serait. Le chemin est long, du désir à la naissance. Que n'invente-t-on, en ces temps de savoir, de quoi connaître avant terme ce qui naîtra ! Quiconque se pliera au temps de la gestation. Mais d'autant mieux qu'il pourrait, par anticipation, augurer de l'enfant qu'il voudrait tant connaître. Comment peut-on défendre un maintien d'ignorance qui laisserait en chacun l'espoir à ses errements ?

Rencontre à venir fut convenue. L'histoire, selon les uns, se fera d'autant mieux, et sûrement, qu'on l'anticipe.

La saison du printemps tardait cette année-là. Les surgeons, amoindris en leur frêle croissance, espéraient la clémence du temps, pour se débusquer. Que n'a-t-on des saisons une claire conscience afin que le verger soit travaillé à temps !

S'il faut au laboureur une obscure patience, pourquoi lui infliger sanction de l'aléa ?

 

Que n'en est-on au temps où le semeur saura pourquoi il sème !

 

Que le fanatique se détourne de ces lignes, qui ne s'adressent qu'à l'enthousiaste. Il ne peut être question ici de conforter quelque secret dessein, de quiconque ; et d'arguer de ce qui n'est qu'un conte pour infléchir le choix de son Patron.

En fait, ce qui frappe le conteur est la question de la Foi ; dont le conteur ressent plus le doute que l'illumination. Tous, du petit au grand séminaire, n'iront à leur terme, même s'il semble aisé de mener celui-ci au sien.

On pourra entendre aussi la question des origines. Si nul n'en est maître, sans doute à s'y soumettre commence le chemin qui en dégage, ouvrant, sinon les portes du Ciel, du moins celles du possible. Fonder suppose probablement le désir. Mais peut-il y suffire ? Le dogme, selon les uns, le mythe, selon les autres, de l'Incarnation veut que ce qui suit ne soit que ce qui nous échoit de divine naissance. Qu'il y ait désir et géniteurs ! Mais aussi Parole, et Mère qui se voue au Père, en s'en détournant. Déjà là est histoire : dès ses balbutiements.

Rien qui suscite la réflexion théologique, dans la reviviscence de la Foi, ne peut être écarté, négligé. Mais que risque le culte à devenir objet de culture ?

L'écart peut en être envisagé comme celui qui distingue la maïeutique de la propédeutique.

 

Saint François fut à l'origine d'une première bulle : « Regula Prima ».

Puis d'une seconde, plus tardive : « Regula Bullata ». Cette dernière ayant une tournure bien plus juridique. Pourtant, ce qu'il connut de la supériorité monacale ne le mena qu'à reprendre son premier chemin.[22]

D'autres, plus tard, connurent leur propre chemin.

 

 

Tout cela n'est qu'un conte.

 

Il ne peut emporter que tout possible, en soi, est déjà témoignage. Voilà pourquoi rien d'ici ne peut faire obstacle à rien.

Comme rien d'ici-bas ne se transcende de soi-même.

C'est donc comme prière, que je voue Au-Delà, que j'ai conté la fable d'où le pêché d'orgueil veut dire l'ineffable.

L'ineffable y sera, lecteur, si tu l'y mets.

 

Le reste n'est que conte ; ou mécompte, je ne sais.

 

 

 

 

Edgard THOUY

 

Antibes, du 15 mars au 7 juillet 1986[23]

 


[1] Le titre est à la fois un jeu de mots, évident, et un renvoi au titre « L'éclair », titre de journal par excellence, avec toutes ses connotations. En fait, ce texte sera annoté parce qu'il corrèle des évènements datés, et précis. A distance, temporellement et spatialement, il faut donc restituer certains de ces éléments contextuels, dans lesquels s'origine le texte, pour qu'il soit compréhensible.

[2] Pour la petite histoire, il s'agit de Marc Sévilla

[3] Ce fut bien le Pape Innocent III qui accorda à François de fonder monastère.

[4] Successeur d'Innocent III, Honorius accorda à Dominique ce que son prédécesseur n'avait pas consenti.

[5] Le Docteur Champeaux

[6] Elisabeth Geblesco

[7] le séminaire

[8] Il s'agit ici du fait que s'étaient constitués un, puis deux puis trois ou quatre cartels.

[9] Une réunion des « +1 » s'était mise en place, réunissant Champeaux, Geblesco, Watters, Sévilla et moi.

[10] Il s'agit là u projet de rencontres inter cartels. Et cela fit largement débat.

[11] D'autres cartels

[12] Elisabeth Géblesco

[13] Trois, dont F. Beddock resta seule, assez rapidement.

[14] Il s'est agi d'un salon de l'hôtel « Négresco »

[15] D'aucuns, et non des moindres, arrivèrent en effet avec un certain retard

[16] François Mitterand

[17] Ce soir-là, un vendredi sans doute, était la veille de ce week-end printanier de 1986 où avaient lieu les premières élections des députés du « Règne » Mitterand.

[18] Ce qui rappelle le précepte : « Je peux compter combien de pommes il y a dans un arbre. Mais je ne peux compter combien d'arbres il y a dans une pomme. »

[19] Ce texte en est la trace est la preuve

[20] F. Beddock ne m'a plus jamais, ensuite, adressé la parole

[21] Puisqu'il en fut un, éphémère, qui se prénommait JL

[22] Lacan fut l'un des rédacteurs, sinon le principal, des statuts de l'institut de formation de la SPP. Puis il partit. Puis, il recommença, et plusieurs fois, à partir.

[23] Date fut prise pour une seconde réunion, à laquelle je savais que je n'irai pas ; ce qui déboucha sur la constitution de la revue « Trames », qui eut le destin que l'on sait.

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