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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Le prix de la reconnaissance ”

La Santé reste une préoccupation dans un pays où l'état de maladie et le besoin de sécurité conduisent respectivement au droit pour le premier, droit à réparation ou compensation, et à l'interdiction pour le second, avec les sanctions qui en sont une expression que l'on croit naturelle.

Après que la Souffrance ait été promise à l'opprobre par un ministre qui, depuis, s'attribue les mérites de sa disparition (s'il vous en reste un peu, pensez à le lui faire savoir), c'est le cancer qui est l'objet d'une attention se parant des allures de la volonté, en affirmant haut et fort une dotation de moyens.

On connaît la démarche, qui tendrait un peu à devenir une habitude, selon laquelle un financement est prévu spécifiquement en faveur de telle mesure, explicitement voulue par le gouvernement, ou, en l'espèce, le Président de la République. Le dispositif institutionnel du financement repose alors sur des associations, précisément crées pour l'occasion, qui vont mettre en place le cadre des intervention, et toute l'organisation qui va avec. Dès lors qu'argent public il y a, on se doute que les modalités de fonctionnement devront être rigoureuses, voire rigides. En outre, et de façon semblable à ce qui se fait dans le domaine des formations relevant plus ou moins directement des Directions Départementales de l'Emploi et de la Formation Professionnelle (tout ce qui touche par exemple les interventions d'aide au retour à l'emploi), on va mettre en place tout un dispositif d'évaluation. Chacun des intervenants dans le cadre de la mesure sera donc astreint à un retour quant au travail qu'il a fourni. Nous sommes véritablement ici dans une démarche d'agrément continu. Il suffira de comparer avec le secteur, déjà évoqué, des aides au retour à l'emploi, pour s'interroger sur la nature de ces retours, leur fiabilité, puisqu'il s'agira de restituer des éléments propres à proroger l'accord ou à l'interrompre.

Le cadre va donc être tel que les possibilités seront inscrites par avance et codifiées. La capacité d'évolution d'un tel cadre reste, jusqu'à plus ample informé, affaire de conjecture, ou encore d'optimisme.

Ne boudons pas cependant l'initiative, louable, à laquelle il faut souhaiter d'heureux destins.Pour autant, on peut éventuellement réfléchir à partir de là sur un certain nombre de questions.

La première série de questions va concerner les rapports que l'on entrevoit entres les affections cancéreuses et l'univers de la psychologie. Il semble en tous cas s'agir ici d'une psychologie comprise comme une aide, voire un soin. L'idée de "prise en charge" n'est pas loin, témoignant de la forte prégnance de l'environnement médical. De quel soin s'agit-il? Beaucoup d'idées sont en réalité un peu convenues, et souvent implicitement. Parmi elles, l'idée que parler, ou encore s'exprimer, fait du bien. Mais il n'y a pas qu'une façon de parler, pas plus que n'existe une manière d'entendre et une seule. Admettons que la parole a des vertus, mais est-elle pour autant vertueuse? N'a-t-elle que des vertus?

D'un autre point de vue, on peut aussi penser à des démarches plus codifiées, plus construites et techniques, où ce qui est dit s'inscrit dans un cheminement, qu'il soit d'évolution ou de démarche personnelle, ou psychothérapeutique.

Dans l'éventail ainsi ouvert entre des modalités de parole, on en vient rapidement à s'interroger sur ce qui est souhaité, mais aussi ce qui est souhaitable. Quels sont les rapports possibles pouvant s'instaurer entre la vie psychique et une affection somatique, en l'occurence ici particulièrement redoutée sinon sévère? La psychologie a-t-elle en charge de redonner des raisons d'espérer? Ou doit-elle faire oeuvre d'assistance, en offrant chaleur et compassion? Quels sont les rapports entre le devenir des souffrances, la vie psychique et le monde des significations?  Mais en fait, si l’on regarde au plus près, l’offre que fait le plan cancer est celle de 4 entretiens, éventuellement renouvelables (mais la durée du bail n’en reste pas moins brève), dont la rémunération horaire est moindre que celle de tout mécanicien.  Autant dire que l’on est dans un espace dont l’exiguité garantit quasiment qu’il n’y saurait être question de transfert. Vous savez, ce truc qui se produit lorsque l’un que la dépendance accable élit pour destinataire un autre qu’il implique dans la formation de nécessaires significations. Mais, après tout, il s’agit de psychologue, et non point de psychanalyste.

Et c’est bien là où cette offre fait problème, puisqu’elle institue une forme, mineure, de reconnaissance de la souffrance des malades, en laissant une profession accroire en celle de ses mérites, alors que le cadre proposé permettra au mieux d’en mesurer les limites à court terme : c’est-à-dire certaines.  Car la réponse, si elle existe, transformant la souffrance en expérience du monde et en significations, demande du temps ; et le temps le moins gérable qui soit qui est celui de la distanciation, de l’élaboration.

Mentionnons, en la laissant là, l’éventuelle querelle que les uns des psychologues, tenant de thérapies brèves, ou encore de neuro-connaissances, ou encore de TCC, ne manqueront de susciter auprès des autres, tenant de thérapies existentielles, relevant nécessairement de la temporalité d’une démarche.  Il se pourrait que cette divergence trouvât en la circonstance présente une (autre) occasion de s’alimenter. Que cela plaise ou non, les différences sont fécondes. Il ne reste à chacun qu’à affirmer la voie de sa propre viabilité. Ce qui fera problème est que l’offre actuelle, ou ce qui est présenté comme tel, va fonctionner comme négation.

Celui dont la rencontre du diagnostic transforme le destin en aléa, se trouve devant un paradoxe relevant d’un imposant silence. Il va devoir, et à son insu et contre son gré, revisiter tout ce qui, pour lui, a constitué d’une part un sentiment suffisant de sécurité, et, d’autre part une expectative ouverte envers l’avenir dont une solution approximative est la formation du désir. Entre un sentiment inexprimable de solitude et la formation réactionnelle et revendicative d’un sentiment d’injustice, il va devoir osciller entre quête d’amour, angoisse actuelle, et formation de ce que tous attendent de lui sans l’aider en rien : l’existence d’un espoir.

Souvenons-nous de la manière fréquente dont les soignants du corps qualifient la ténacité de ceux qui, contre probabilités, et parfois contre pronostic, « s’accrochent », « se battent », « luttent », et autres images guerrières alors qu’il n’y a pas d’adversaire réel, mais seulement une adversité. Alors que l’allopathie a promu la lutte contre les cellules malignes en modèle, on laisse accroire que la manière dont l’organisme va survivre tant au mal qu’aux violences chimiques, à celles du « stress », comme on dit, et de l’angoisse, ou encore à l’exacerbation  des conflits (préexistant) psychiques (personnels, familiaux et autres), … que cet organisme là, et l’être qui en procède, doit absolument se soumettre à une fixation réductrice revenant à la lutte absolue contre le mal ; et tout un chacun à terme devrait s’en porter mieux. Le paradoxe est que l’on n’accorde aucun statut réel et effectif au travail psychique, alors qu’on ne manquera d’expliquer, ou de commenter, les destins particuliers par un commentaire vital (« il s’est laissé aller », « elle n’a plus lutté » …) faisant de tout état d’abandon l’annonce d’une mort prochaine.

Il y a donc bel et bien un modèle psychique sous-jacent justifiant que la mobilisation à court terme de toutes les énergies est justifiée sans réserve. Exit l’espace souffreteux des équivoques existentielles.

Si l’infarctus véhicule éventuellement un message implicite de modération en suggérant à l’hyperactif, excité, fumeur-jouisseur-buveur-mangeur et épris d’affairisme le sentiment qu’il va falloir calmer le jeu et que la manière de vivre a des effets sur la vie, les pathologies cancéreuses véhiculent un autre imaginaire moraliste selon lequel il faut faire ce qu’il convient, ne pas se disperser, ne pas se laisser aller, et moins encore se hasarder à chercher du sens là où il n’y en a pas. Il serait donc temps que l’on trouve des psy sans sens. Ce seraient en quelque sorte des psy-scientifiques, sans idée qui les engage, prêts à s’aligner sur toute preuve pour croire en une vérité dont l’objectivité dissimule la crédulité. Anonner que deux et deux font quatre (si jamais ce regard est dénué d’à-priori) ne fait pas du crétin dogmatique épris de convention une humain tolérant, ni intelligent. Répéter à l'envi la vérité chimiothérapique, la nécessité chirurgicale, l'affirmation radiothérapique produisent un effet analogue.

La mort est, par définition, irreprésentable au vivant, et à l’humain qui en serait, de manière un peu convenue, le maillon le plus noble. La plus grande menace va, et beaucoup dont Freud l’ont formulé, imposer un déplacement, un repli de toute l’attention du monde vers soi. Le malade est un tyran. Même si, comme chacun sait, il faut ne pas le lui dire. En termes plus choisis, c’est le repliement de toute l’énergie vitale et vivante sur soi. Le monde des objets (et donc des autres) est relégué, renvoyé ; ce qui ne veut dire ni rejeté, ni aboli. L’angoisse est sans doute à entendre aussi comme effet secondaire de ce (nécessaire ?) isolement. Le monde de l’autre existe-t-il encore lorsque l’on s’en détourne ? L’autre peut-il continuer de vivre, et en maintenant notre propre existence, au moment même où nous ne pouvons que tout rabattre sur nous ? Demandons-nous donc de la complaisance, par la démesure des exigences ?

Ce qui se vit est ici un point extrême, dont l’au-delà ne nous est pas connu, puisqu’il s’agit de la mort. Permettre à l’être malade de se mobiliser comme il peut, et y compris en respectant ses ambivalences, ne suppose pas que, comme lui, on se détourne de tout ce qui fait la vie. Cependant, pour être à son chevet, il se pourrait qu’importe la capacité d’accepter qu’il dispose du peu d’espace qui lui reste, si on le lui tolère : celui d’accepter ou de refuser, de crier ou se taire, de pleurer ou souffrir.

Cet espace restreint gagne-t-il à être inscrit ou associé dans une autre espace psychique : celui d’un tiers qui ne soit pas directement impliqué dans les décisions à prendre ? Quatre séances pour ce faire ! Et puis, on va ne pas manquer de juger de la pertinence des choix par une mesure : d’efficacité ?

Beaucoup de larmes pendant le premier rendez-vous, et bien moins dans le dernier. Voilà qui emportera le label de la lutte contre la « dépression ». Comme s’il se pouvait d’ailleurs que soit pertinente l’apposition d’une grille diagnostique à des états en réalité secondaires.

Peu de larmes au premier, et beaucoup au dernier devraient être un indice d’aggravation. Et s’il s’agissait de l’éclosion d’une souffrance jusque là interdite !

Naturellement que de mauvais esprit à anticiper l’expérience, et recenser par avance des avatars fâcheux, alors que la moindre des confiances devrait être de laisser le progrès faire la preuve des bénéfices qu’il apporte. La logique de l’évaluation implique que des tiers, par définition moins suspects de connivence, évaluent sur des critères dont le choix serait d’aucun, ou de tous, ou du plus grand nombre. La divergence hétéroclite des vies mises à mal par la rencontre extrême d’affection convenablement nosographiées, en fonction des progrès de la science, sera donc passée au tamis du mieux-être par l’évaluateur neutre, sinon neutralisé, qui, sans juger de rien, décidera de tout.

A moins que, pour le dispenser d’un tel fardeau, on ne lui adjoigne le décideur, qui n’aura lui plus à charge aucunement de comprendre ; mais seulement de gérer.

Sera-t-on donc plus rassuré quant à la navigation, lorsque tout port aura son factionnaire ?

Finira-t-on par accepter que le devenir psychique ait besoin devant lui d’espaces ouverts, c’est-à-dire non balisés ? C’est un risque, assurément : celui de vivre.

Proposer telle ou telle aide à l’intention de telle ou telle catégorie de personne en souffrance devrait ne pas contrevenir à cette essentielle nécessité.

Il se peut en effet que les maux de vivre soient les exutoires du besoin d’exister. Les considérations sur tel ou tel type de causalité psychique continueront d’exister avec les débats et controverses qui les alimentent. Mais encore faudrait il que toutes ces questions ne s’avèrent point un jour devenues sans objet.

En définitive, on peut voir dans cette idée visant à "faciliter l'accès des malades et leur famille au soin psychologique" l'embryon d'une double reconnaissance, mais à la manière des faux jumeaux. D'un côté, il y aurait la reconnaissance de la souffrance "psychologique" des personnes, et de l'autre la reconnaissance des psychologues aptes à les soulager. Pourtant, les premiers risquent la déception en présentant leur quête que l'on croit avoir comprise aux seconds qui devront en un temps réduit et compté atteindre au moins à une non-violence dispensant aussi bien de se jeter dans le non-sens que dans son inversion phobique promue par le sentiment de culpabilité en inéluctable destin.

Suffit-il de donner une figure de "héros" à celui dont l'anonymat devient un sentiment de négation, de donner une issue à la revendication affective et existentielle pour recouvrer un mieux-être ou un apaisement? Si tel est le cas, la solution n'est pas du côté des entretiens, mais du côté des tribunes et des estrades.

Il est certes indécent de penser à la notion de "bénéfice secondaire". Mais est-ce une réponse à la souffrance que de vouloir la réduire au plus court terme, et autrement que par le lent travail que l'être humain arrive parfois à produire en puisant en lui-même ce qu'il a tant de mal à retrouver, même en pleine santé: ses raisons de vivre.

Ce qui est en jeu est un ensemble de représentations de l'humain. Le risque est souvent le même: réduire un devenir en lui offrant des réponses technicisées dont la mesure d'efficacité déplacera l'évaluation. Souvenons-nous de l'importance de la notion de protocole, et de la systématisation des procédures, dans le contexte du traitement médical des affections majeures. Ce que la science et l'expérience valident somme tout un chacun de s'y soumettre. Ne pas mourir est à ce prix.

Mais il serait souhaitable de revenir, à terme, vers l'anonymat des vies ordinaires qui se poursuivent, à moins que l'on ne soit convié à rester à jamais membre de la cohorte des rescapés, des militants de la lutte, des légionnaires de la foi.

Retrouver son univers demandera sans doute de pouvoir se séparer de ce qui fut, de ce qui a été perdu, pour réinvestir son univers non pas comme un reste, mais sa vie. Le temps ici n'est certainement pas le même.

Alors, in fine, reconnaissance ou pas?

Pour les malades, reconnaissance il y aura d'un état qui sera lu soit comme une souffrance légitime, qui aura à s'étancher en quelques séances, soit en souffrance plus durable qui sera repérée comme spécifique et, déjà psychiatrique.

Et pour les psychologues? Il y aura l'avantage de se voir offrir une légitimité. Mais il faudra souscrire à la prescription, son évaluation et son contrôle, accepter le cadre imparti, et une rémunération qu'accepterait toute honnête femme de ménage. Ainsi reconduits au statut d'auxiliaire médical que des années de tergiversation avaient tenté d'éviter, ils n'auront ainsi pas à penser des remaniements psychiques qu'ils ne pourront rencontrer dans la durée. De ce fait, ils n'auront guère à se soucier des outils et théories qu'ils utilisent, puisque le cadre imparti les en dispense de fait.

Ainsi va peut-être de toute reconnaissance qu'il faille accepter le menu pour s'assoir à la table.

Quid de ceux qui veulent choisir leur restaurant? Ce ne seront plus, au fond, que des emm...

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