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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ portrait ”

Cette personne-là, voyez-vous, cette personne se tait. Et les rares mots qu’elle peut se hasarder à prononcer ne sont là que pour souligner ce qu’elle tait. Et son regard est creux, yeux enfoncés dans leurs orbites, dont les pupilles ressortent, comme avides. A vide.
Quelque chose qui tourne à vide.
Et elle prend vos mots pour les répéter, comme toute heureuse que vous lui ayez fourni de jolies phrases, de jolies idées.
Un peu surpris, vous l’écoutez proférer des paroles que vous lui aviez dites quelques jours ou quelques mois auparavant, comme si elles étaient devenues siennes.
Alors vous vous demandez si vraiment, dans sa tête, il y avait un tel désert qu’elle se saisisse de vos paroles comme d’une oasis désirable, ou bien si les parois entre elle et le monde sont si étanches qu’elle ne puisse rendre à l’extérieur que ce qui en vient.
Vous vous demandez aussi peut-être si son seul rapport avec autrui n’est pas de l’ordre du phagocytage ; si vous la connaissez un peu, et savez comment elle est envieuse et jalouse des autres, et comment cet envi et cette jalousie dictent son retrait méprisant, peut-être pouvez-vous penser qu’elle se saisit de vos mots parce qu’elle ne supporte pas que quelque chose appartienne à autrui sans aussitôt se l’approprier.

Elle a fermé ses volets et vit dans l’obscurité.
Elle est ainsi : un monde clos, fermé, une étendue désertique.
Elle ne prend en compte votre présence que pour exsuder sa haine.

Dans ces moments-là, vous restez frappé d’étonnement devant la malveillance de ses paroles, leur perfidie, non sans dénoter une redoutable intelligence qui sait frapper juste et renvoyer à autrui la pire image qu’il a de lui-même (il n’y a que la vérité qui blesse) dans ses pires craintes, qui sait fouailler l’âme d’autrui du côté de sa pire angoisse, afin qu’il soit dé-constitué et qu’elle, de son côté, se reconstitue.

Et cet être-là est un être attachant au possible, à condition de ne pas se laisser attacher.

 [Mais ne s’agit-il pas d’aller vers l’autre autrement ? Justement en ne sachant pas comment l’atteindre, ni comment l’entendre ? Puisqu’il est autre, justement… Avouer enfin que l’on ne sait pas l’autre ?]

Mais elle, elle prétend savoir. Elle prétend la connaissance. Une prétention exorbitante l’habite, dans laquelle elle s’abrite sans doute. Elle s’abrite du doute. Elle ne peut pas ne pas savoir. Elle est donc fermée à l’autre, à tout.
Elle a été professeur, celle qui enseigne des connaissances, des certitudes rigoureuses, des vérités immuables. Celle qui répétait sans en changer un iota ce qu’on lui avait appris, celle qui prononce les mêmes phrases depuis cinquante ans, les mêmes arguments, les même raisonnements, et les mêmes mots. Celle qui n’a eu qu’un seul acquis et en a fait son monde, sa totalité.

Alors vie, ou non-vie ? Ou marche sur place ? Une inlassable marche sur place entre un concert de Mozart et un texte de Racine ?
Il vous semble qu’elle n’a pu survivre à une telle mort qu’à condition qu’elle parvienne à la verser sur autrui. En intimant à l’autre de mourir pour elle, afin de la délivrer ou lui donner pendant un instant l’illusion d’être délivrée de sa mort, et croire un instant qu’elle vit.
Et vous vous dites qu’elle n’a pu vivre qu’au prix de contempler sa propre mort entre les mains de l’autre, qu’elle n’a su désirer que de pousser l’autre vers la mort, accomplissant ainsi sa mort à elle, pour en être délivrée.

Et c’est ainsi qu’elle vit encore et, lorsqu’elle exprime quelque chose, cela ressemble à une infamie, une abjection. Et cela laisse à penser que ce qui est replié et renfermé pourrit en-dedans, que l’obscurité est malsaine, et son âme ignominieuse et malpropre.
Que l’ignominie se trame dans la pénombre de sa chambre close, que la fermeture est morbide.

Et si sa seule façon de trouver un peu d’air tout de même, afin de pouvoir encore respirer, était de  vous coller à vous cet enfermement morbide, de vous acculer à une clôture définitive, de vous mettre dans un piège où le moindre mouvement devient blessure, et si l’issue qu’elle vous indiquait alors comme étant la seule issue possible était de prendre le chemin de la haine…
C’est bien sa clôture et sa haine que vous porteriez, sans que jamais, pourtant, elle ne vous ait laissé la moindre possibilité qu’elles soient vôtres, même si vous avez essayé de le croire.

Et peut-être, souvent, l’avez-vous crue vôtre, cette haine, et tous ces sentiments, peut-être avez-vous cru qu’ils émanaient de vous, et que vous existiez ?
Non ! Là encore, vous avez été floué… Ils n’étaient pas les vôtres, dira-t-elle, vos souvenirs sont faux. Votre mémoire n’est pas vôtre, et rien de ce que vous aviez cru n’est vrai.

Alors vous gisez, lamentable, tout démembré, sous ce regard pénétré, souverain qui vous terrifie, et vous n’êtes qu’une plainte, un déchet, une erreur, vous implorez ces yeux afin que, de leurs prunelles vides, ils vous donnent un peu d’existence.

Et à ce moment-là, ce moment où votre vie est en jeu…
Elle s’en va, elle se détourne, elle se retourne.
Elle ne vous voit pas. Vous êtes devenu transparent. Rien.
Elle est fatiguée de jouer ? Non, elle se tait, elle est loin, elle s’est retirée, le désert s’est reformé.

Publié dans théorie, adulte, psychopathologie, psychanalyse | Réagir | Commentaires fermés