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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Léon, le poisson paranoïaque ”

Léon était, pour son espèce, de belle taille. Mais encore fallait-il, pour y atteindre, avoir su tirer parti de l’expérience. Il aimait assez, sitôt le jour levé, partir roder çà et là, se dégourdir les nageoires et, pourquoi pas, s’offrir une ou deux pointes de vitesse. Mais l’utile n’est jamais loin de l’agréable, et le petit tour matinal allait renseigner sur la présence d’une possible pitance. Ce n’était jamais déplaisant de voir loin, mais la nourriture serait plus abondante, et variée, s’il pleuvait, l’eau charriant avec la boue insectes, vers et vermisseaux, et autres animalcules.

L’odorat remplaçait d’ailleurs avantageusement la vision. On faisait plus maigre, lors de belles journées ; mais on pouvait toujours espérer tomber sur quelque jeune congénère pour un repas convenable. La vie de la rivière apporte maintes surprises, tout comme ces lieux familiers où la moindre différence saute aux yeux, puis intrigue. C’est aussi bien à sa propre prudence que l’on doit d’avoir la vie sauve.

 

Léon ne pouvait repenser à cette affaire sans s’énerver. Ce matin-là, le repas semblait servi au seuil même du gîte, un ver superbe et gras se dandinant à l’entrée même du trou. L’aubaine ne laissait aucune place à l’hésitation, et c’est avec une gourmande résolution que fut happé l’imprudent baigneur. Mais aussitôt, quelque chose d’inattendu suscitait une désagréable impression avant qu’il ne sentît tirer sur sa gueule avec violence un harpon métallique qui lui déchirait la lèvre. Fiché à la lèvre, l’hameçon avait fixé le chasseur devenu proie, ferré par le rappel violent exercé par une canne nerveuse. Léon se sentait retenu, puis tiré, lentement, puis violemment. Il se laissa aller plutôt que de se faire arracher la gueule, attendant une sensation de mou avant de chercher un biais. Si seulement il pouvait aller jusqu’aux racines ! Là, il pourrait s’insinuer au tréfonds, là où les bois entremêlés rendent l’endroit inexpugnable. Mais, à peine commençait-il à gagner un peu, qu’il se sentait ramené dans la direction où il entrevit un fil, un câble de nylon, que les rayons du soleil rendaient tout à fait visible. Il était piégé ! Il était foutu ! Sans savoir ce qui lui arrivait. On dit que l’on revoit passer à toute vitesse le film de sa vie, au moment d’une mort imminente. Léon, lui, ne désarmait pas. Aidé par l’intuition et l’héritage de son espèce, il s’était éloigné du trou ; il apprenait, d’une violence à l’autre, à résister à moindre effort, à utiliser le courant pour accroître la résistance, à onduler de biais, profitant du moindre relâchement du lien mortel.

Le temps ne passe plus lorsque chaque seconde peut être la dernière. Il n’y a plus ni douleur ni patience, ni place pour la moindre sensation, la moindre émotion. Tout n’est qu’une effervescente vigilance dissimulée par la ruse d’un espoir malin. « Je suis foutu, mais alors ce ne sera pas à moindre frais. On va voir ce qu’on va voir ! »

Les luttes ne sont épiques qu’après coup, lorsque témoins ou hagiographes prennent la parole.

Rien de tel ici, où l’ordinaire d’une vie s’obstine à se défendre. Nul ne connaît Léon. Nul ne s’en inquiètera. Et des filets d’une bonne demi-livre suffiraient à consoler tout honnête homme.

Léon sentait bien la commissure de ses lèvres se tirer vers le haut ; et il entrevoyait au-dessus osciller le rameau flexible et résistant de la gaule qui assujettissait son destin. Gueule béante, il engamait parfois l’air à en crever, lorsque ses coups de queue ne parvenaient pas à lui faire retrouver la voie de la descente. Et il voltigea même, suspendu dans les airs, ne sentant plus sa gueule meurtrie. Image d’un instant aux violentes clartés. Il se crut un instant revenu aux eaux torrentueuses que le printemps apportait. Il sautait les rocailles pour passer le rocher, retombant dans une eau profonde et glacée. Mais ici, chaque fois, le fer le déchirait. Il n’était qu’une feuille dont le vent s’amusait. Il n’était plus dans l’eau que le temps de la perdre, trouvant un bref appui ne lui servant à rien.

La bataille dura, et encore et encore, et fatale l’issue semblait inexorable.

Léon volait, et n’était plus lui-même. Il n’était plus poisson, déjà plus, et pas encore un autre. Il avait des visions comme celle d’un monstre, qui parfois se dressait pour mieux manier la canne. Les arbres s’élevaient, plus près qu’il ne vit jamais, en hautes frondaisons qu’il n’eût jamais imaginées. Comme une ivresse s’emparait de lui, des moments de torpeur succédant aux violences et aux déchaînements où sa vie s’accrochait, il était hors du temps, quasiment hors du monde, au seuil du grand Royaume où survivent ceux qui n’ont pas cru en la mort.

Et encore, et encore, ordinaire et homérique, la lutte dura.

Jusqu’à ce qu’un spasme de tout le corps eût raison, non du piège, mais de la lèvre qui céda.

C’était la liberté… ou une mort vulgaire, solitaire et blessée. Sans demander son reste, Léon filait à son trou.

 

Il ne s’avisa pas tout de suite que cette histoire l’avait marqué. Survivre est une chance, mais il y a des traces. De cette histoire, il gardait la gueule cassée. Mais aussi une hésitation, parfois imperceptible, au moment de sortir ; ou un doute au moment de fondre sur une proie.

Léon apprit à distinguer les volutes libres et amples des victimes emportées au fil de l’eau des mouvements plus fixes, mais aussi saccadés de proies en réalité captives qui constituaient une menace.

S’il ne tarda à retrouver son plaisir de bouger, de goûter la nervosité de ses élans, au moins les jours de forme, le mal s’insinuait en lui à bas bruit. Il apprit a repérer, au-dessus de son domaine, ces branches trop droites pour en être, des ombres sur la rive, ces miroitements suspects d’une lumière remontant l’âme plastique de ces câbles de nylon, ces flotteurs immobiles fendant l’eau du courant, ces éclats métalliques trop proches de la proie convoitée, ou encore sa raideur gauche et suspecte… Il fallut apprendre à vivre avec cette attention nouvelle, et méfiante, envers un monde qui, toujours familier, devenait plus inquiétant.

C’était plus difficile lorsque la faim tenaillait ; il fallait lutter contre l’instinct du chasseur qui poussait à fondre sur la proie. Apprendre à tourner, toujours, autour d’elle, devint une précaution, un apprentissage, mais jamais une habitude.

La colère envahissait lorsque la rivière finissait à ressembler à un étalage où l’on pouvait comparer entre les pièges, sans pouvoir trouver de nourriture saine.

Il était donc là, Il revenait. Il était partout.

Ce « Il », Léon s’en fit une image sans avoir vraiment réalisé. Ce n’était pas tant œuvre de mémoire que d’image. Léon avait gardé en lui, comme une empreinte, l’image de ce monstre confusément aperçu. Une image tantôt massive, tantôt dressée, parfois inerte, d’autres fois agitée. Et cet accoutrement, cet attirail, cet appareillage, ce harnachement ! Léon ne savait pas ce qu’était une casquette, mais il en voyait le souvenir sur une face monstrueuse avec des parois de verre et de métal dissimulant les yeux. C’était une forme. Et il l’avait construite, ou reconstruite, au fil des nuits.

Un jour, il s’amusait à surveiller quelques insectes volant trop près de la surface. Il sautait, avalant sans modifier sa trajectoire parfaite, et fatale. Et puis, il vit « Il », un peu plus loin, à peine, avec ses engins. Léon se crut à nouveau piégé, fuyant sans même se rendre compte que sa fuite témoignait de sa liberté.

Changer de trou ? Léon y avait répugné. Et puis, au fil du temps, un rien d’embonpoint le lui imposa. Il s’en trouva soulagé. Au moins, il n’aurait plus à se méfier des ses appétences distraites lorsque « Il » était encore venu harceler au bord même du repaire.

Et Léon avait mis du temps à se loger ailleurs, après avoir tourné çà et là, et même être revenu en arrière, comme pour vérifier qu’il fallait bien partir.

Il ne faut pas loger trop grand, mais il faut aussi trouver un endroit libre et confortable.

Léon avait-il pensé qu’il serait à l’abri ?

« Il » me traque. « Il » m’en veut. « Il » me harcèle. Voilà ce que Léon se disait lorsqu’il tombait, inévitablement un jour ou l’autre, mais, lui semblait-il, de plus en plus souvent, dans ses ballades sur ces invites mortelles trahissant la présence de « Il ».

« Il » était partout.

Ce n’était pas, ce ne pouvait être vrai. Mais ce qui était vrai, c’est qu’il fallait sans cesse avoir en tête que le risque était partout. Un moment de distraction pouvait être fatal, comme un geste impulsif. « Il » se multipliait aussi et il valait mieux, bien souvent, rester à la maison.

Lors de ces forts orages si formidablement riches d’aubaines, grâce au ruissellement, tout devenait pire. Plus question de voir quoi que ce soit. Il fallut apprendre à se laisser porter par l’eau, trouver la même vitesse que le courant, pour vérifier que ce ne fût pas une esche.

Plus question de se laisser aller à festoyer sans vergogne.

La nuit peut-être.

« Il » avait transformé une vie en misère, un monde en autant de dangers qu’on y voit d’occasions, des envies en menaces. Vivre allait de plus en plus consister à ne pas mourir.

Le monde de Léon se mua peu à peu en univers couvert par le regard intrusif et menaçant d’une puissance mystérieuse qui avait pris corps en formes monstrueuses, toujours plus à chaque fois que l’image en revenait.

 

Léon acquit la certitude que « Il » le traquait, que « Il » le suivait, que « Il » ne quittait pas sa trace. « Il » le cherchait, et n’aurait de cesse que de l’avoir trouvé.

 

Dans le monde des hommes, on disait bien la rivière plaisante à pêcher ; il y avait bien quelques habitués ; mais surtout ces moments de vacances attiraient bien plus de monde que les autochtones ne souhaitaient. A vrai dire, les prises se faisaient rares, mais la rivière était jolie.

 

Léon arriva à ne plus sortir qu’avec le souci de « Il ». Léon cherchait « Il », et ne trouvait de quiétude, un moment, qu’après l’avoir trouvé. Une fois « Il » localisé, Léon revenait en deçà, ou au-delà s’il venait de l’amont. Après seulement, il faisait sa tournée.

Et puis il revenait, vérifier si « Il » était toujours là, ou si « Il » avait bougé.

 

La vie de Léon apprit ainsi à tourner autour d’un maître qu’il refusait, et qui devenait jour après jour pour lui, indéfiniment plus proche et plus certain, garant de l’inéluctable drame que serait un jour sa fin.

 

« Il » hantait ses jours, et « Il » hantait ses nuits.

Au matin, Léon quittait le « Il » de sa nuit, pour à nouveau avoir peur de « Il » du jour.          

Contre la peur, Léon érigeait le monument de sa haine, commémorant un passé dont la trop grande nostalgie faisait douter de la réalité. « Il » expulsait toujours plus Léon de son présent.

Le soir venu, épuisé, Léon tombait dans un sommeil dont « Il » le relevait.

Ne restait que l’entre-deux, entre rêve et réalité, où la rêverie permet subrepticement de maîtriser son destin. Le monstre vert aux yeux de verre connaissait mille morts, dont aucune ne suffirait.

 

Léon ne savait même plus ce qui était bon pour lui, puisqu’il devait se méfier de ce qui l’attirait. Veillant sans cesse, mais à quoi ?

« Pourquoi-moi ? » s’était-il demandé jadis, lorsqu’il sut qu’ils ne furent que 63 à avoir atteint un âge adulte parmi sa fratrie de 75 612 œufs. Çà ne l’avait pas empêché de fouir, la saison venue, herbes et graviers, en quête de cette nourriture facile, et abondante. Pas plus du reste que cela ne lui avait interdit de goûter à quelques jeunes imprudents.

Que la vie soit dérisoire est déjà difficile à accepter. Si, en plus, il s’agit de la sienne, alors quelque chose ne va plus.

 

Il n’y eut pas de retour en arrière, de recouvrement de la paix.

Sans s’en rendre compte, Léon finissait à l’image d’un poisson rouge, tournant en rond dans son bocal, certain de voir les mêmes alentour, et n’ayant plus d’espace où vivre qu’un monde confiné.

 

Entre l’anonymat, ou la méconnaissance, d’une vie ignorée et libre dans la vacuité d’une rivière sans mémoire, et la certitude assurée d’être au centre d’un monde où l’essentiel a aboli tout espace, qu’aurait choisi Léon, s’il l’avait pu ?

La différence tient sans doute entre deux rapports opposés à l’éphémère : celui de la contingence, et celui de l’épopée.

Cette différence pourrait avoir l’épaisseur d’une illusion : celle d’un destin.

Publié dans conte, sémiologie, psychopathologie, psychologie dynamique | Réagir | Commentaires fermés