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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ O Fortunatos Agricolas ”

« O Fortunatos agricolas… »  

Personne n’a connu le Petit Prince, si ce n’est Antoine de Saint-Exupéry.

Le petit prince n’est pas un être, c’est un spectre. Il hante les déserts, où va se perdre celui qui ne tient au monde  que par de vagues volcans éteints et y vit dans une telle solitude, un tel éloignement qu’il finit par croire qu’il vient d’une planète lointaine.

Celui qui marche, étrangement étranger aux autres, sans amis ni réponses.

Il était arrivé à la Villa un matin d’avril. Le temps était doux, les arbres fruitiers dans le parc de la Villa fleurissaient et l’air en était tout parfumé.

Cette « villa », tenue par trois prêtres, était située sur une hauteur de l’Estérel, vaste surplomb de porphyre pourpre au-dessus de la mer, d’une beauté saisissante. Elle accueillait des jeunes en rupture de vie sociale pour les rééduquer par le travail agricole et une vie communautaire, simple et réglée. C’était une institution chrétienne, et les évangiles disent charité et amour. Le prêtre, homme d’une quarantaine d’années, à l’allure moderne, intelligente et bienveillante, qui se chargeait du groupe des « jeunes » accueillis à la Villa, était venu le chercher en voiture.

Il était impressionné que quelqu’un se dérange pour lui et, dans la voiture, il avait parlé plus qu’à l’ordinaire, lui qui ne parlait pas depuis fort longtemps. Il fut conduit à sa chambre. On lui remit une feuille imprimée indiquant l’emploi du temps à suivre, puis on le laissa seul. Il se demanda longtemps quel pouvait être le sens des mots « temps de réflexion », à faire avant de descendre au petit déjeuner pris en commun dans le réfectoire.

La nuit lui parut brève. Il n’y avait que peu de temps qu’il dormait sans drogue, et dans un lit. Il venait de vivre un mois dans un centre de cure, dont l’enjeu s’était tout entier ramassé dans ces jours pleins et intenses, dans le fait d’avoir à se trouver au milieu d’autres personnes, d’être nommé et regardé. D’être vu. De dormir dans un lit. D’être touché par les mains des infirmières. De se tenir debout en face des autres, au lieu d’être accroupi dans un recoin.

Il arriva au petit déjeuner, le lendemain matin, et on lui reprocha de ne pas être descendu pour le « temps de réflexion ». Il  ne savait pas, mais il ne dit rien. On décida de lui attribuer comme emploi l’entretien et le ménage des bâtiments dans lesquels étaient logées des personnes âgées, en résidence hôtelière.

Le reste du groupe des « jeunes » travaillaient à l’horticulture, et le prêtre avait entrepris avec certains d’entre eux la construction d’une grande serre. Ils partirent tous, le groupe avec le prêtre vers les terrains sur la hauteur, et lui avec l’intendante chargée de lui remettre le matériel indispensable, seau, balais, serpillières.

Il s’arrêtait à midi pour rejoindre les autres au réfectoire, s’asseyait à un bout de table tout isolé, mangeait peu, et ne disait rien. Il ne savait comment faire pour se mêler à eux, pour devenir un membre du groupe, lui aussi. Il n’avait jamais su faire cela.

Puis il retournait à son travail jusqu’à la fin de l’après-midi, dans les couloirs des bâtiments, les ascenseurs, les salles de bains et  les dépendances. Il descendait maintenant, comme il se devait, assister au « temps de réflexion », pendant lequel les « jeunes », rassemblés dans la crypte à demi souterraine de la chapelle, écoutaient les paroles prononcées par l’un des prêtres, dans un silence religieux. Cela durait environ une demi-heure, après quoi l’on disait bonjour en serrant la main des trois prêtres alignés près de la porte.

Quelques jours avaient passé.

La fête de Pâques sembla une bénédiction. Après une messe, les prêtres, les hôtes de la Villa et les « jeunes », tous rassemblés dehors dans une nuit limpide éclairée par les flammes tremblotantes des bougies rouges que chacun tenait à la main, avaient entonné un chant.

Et c’était si joli, ces petites lumières, et cette nuit claire, et ce petit troupeau qui chantait. Tu seras humble. Heureux les pauvres, heureux les miséreux et les doux. Pures  les voix qui montent, et les lumières qui tremblent dans la nuit.

Belle image. Celle d’une religion qu’il n’avait pas reçue, celle que les autres avaient reçue, desquels il était resté étranger. Et comment se détacher de cette vision douce et chaude, et de ce qui lui avait manqué ? Lui, il flottait, ainsi qu’une écharpe dans le vent.

Une psychologue venait s’installer à la Villa chaque mois, et y passait une quinzaine de jours. Le reste de son temps, elle le consacrait à des consultations à Paris. Pas très grande, grosse, elle était très autoritaire et sûre d’elle-même. Elle semblait composer, avec le prêtre, le couple qui dirigeait les âmes de la communauté : pour elle les consciences, pour lui les âmes et le travail. Il allait la voir, dans le petit cabinet installé dans l’un des bâtiments, non pas comme les autres pour être "bien vu", mais parce qu’il lui prêtait compréhension et bienveillance.

Mais elle montra qu’elle en était dépourvue.

Chaque fois, elle l’accablait de reproches, considérant qu’il leur était tellement redevable, à eux, à cette institution, qu’il était bien coupable d’être là, de profiter honteusement d’être nourri et logé. Il ne comprenait pas tant d’acharnement contre lui. Il n’en saisissait pas la raison, ni ce qui, en lui, pouvait être à réprouver, ce qu’elle lui reprochait. Il s’en allait, anéanti par tant de haine et de dureté. Il noyait sa rage dans le travail, s’acharnait sur les vitres, afin que nulle trace n’y demeure. 

Les autres, eux, travaillaient à l’horticulture, ou à bâtir la serre. L’un des jeunes, un jour, eut les tendons de la main sectionnés par la chute verticale d’une grande vitre. On voyait bien que ce jeune était en difficulté, et comment, à se blesser ainsi lui-même de façon répétitive, il mettait en scène sa propre destruction. Un autre s’en alla de lui-même, quelques jours après son arrivée parce qu’on ne voulait pas lui permettre d’acheter son tabac habituel.

On ne sortait jamais de l’enceinte du jardin. La ville la plus proche était trop éloignée pour s’y rendre à pied, dans le temps du dimanche de repos. Lui, le dimanche, il rendait visite aux lapins.

Un jour, enfin, il fut convoqué par le conseil des prêtres.

Il entra dans une grande pièce complètement vide. Seuls, au fond, devant la fenêtre, les trois prêtres assis derrière une table. Et au milieu, une chaise, sur laquelle on le pria de s’asseoir. Puis chaque prêtre prenant la parole à tour de rôle, on énonça tous les griefs qu’on avait contre lui. Chacun exposait son grief sous la forme d’une question, à laquelle il ne savait comment répondre, du fond de son désert. Il fallait qu’il change radicalement sa conduite, on lui laissait encore sa chance pendant une semaine, après quoi, si cela n’était pas mieux, il serait renvoyé.

La psychologue se fit plus dure encore : elle lui prodiguait force paroles violentes, menaces et reproches. Elle lui reprochait de ne pas avoir de reconnaissance envers ceux-là même qui, au cours de sa vie, l’avaient exilé. Il y avait une erreur, une injustice. Il était désigné coupable. La décision de le renvoyer était prise. Elle le rejetait, ainsi qu’il l’avait déjà trop souvent vécu, loin, plus loin encore.

Il monta vers les terrains cultivés par le sentier escarpé, pour tenter de parler au prêtre. La terre était humide, une herbe à l’odeur fraîche poussait sur les talus, les arbres luisaient et l’on voyait des pots éparpillés, des bêches, des sacs de terreau agricole. La serre était presque achevée, et les jeunes travaillaient à creuser pour pouvoir installer les plants. Personne ne leva la tête.

Le matin suivant, pendant le « temps de réflexion », un disque avait été programmé. Il s’agissait du texte du Petit Prince de Saint-Exupéry, dit par Gérard Philippe.

Sous les voûtes sombres, dans cette crypte souterraine, dans cet état d’arrachement entre le dernier sommeil et le proche lever du jour, avec cette sensation de vide cosmique à repeupler, la voix de Gérard Philippe s’élevait chaude et douce, chargée de toute l’âme tragique de la disparition. Et ces mots qui disaient le désert et la solitude avec une voix d’enfant, comment ne pas chercher à s’en défendre et à les repousser comme on repousserait un leurre ?

Au moment de sortir et de serrer la main de la psychologue, cette main molle et maniérée, il éprouva une telle sensation de fausseté… Et elle, elle levait vers lui un œil embué qui se voulait tragique, et dit :  « Cette histoire, je ne peux l’écouter sans avoir les larmes aux yeux ! » 

Publié dans témoignage, société et contexte, travail de soin, psychologie dynamique | Réagir | Commentaires fermés