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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Donde tu ibas ”

 

 

 

" Donde tu ibas " *

 

 

 

        J'ai rangé tous mes disques dans une petite armoire. Non, en fait, il ne s'agit pas vraiment d'une armoire, mais du coffre d'une pendule ancienne, avec une petite porte étroite sur le devant, percée d'un petit hublot.


Ces mêmes disques que je ne pouvais acheter, dans les années 70, où la musique était encore une chose rare et précieuse : seules quelques chansons traversaient cette époque, et m'atteignaient. Elles disaient la révolte de ceux qui avaient vécu bâillonnés, et  les voix qui portaient haut et clair le désespoir des opprimés appelaient à la lutte : Paco Ibanez prêtait sa voix aux poètes espagnols victimes du franquisme, Quilapayun, ces chiliens vêtus de deuil depuis le jour du coup d'Etat militaire de septembre 73, qui avait préludé à tant de disparitions, chantaient l'espoir et l'idéal révolutionnaire.
Mon mari était ouvrier, nous vivions dans la banlieue H.L.M. d'une petite ville industrielle à la culture prolétaire, je suivais tant bien que mal des études de Sciences Economiques, tout en travaillant la journée et m'occupant de mes enfants le soir...
L'époque était à la lutte pour la justice et la liberté. On voulait abolir la misère...
Je voulais tellement vivre.
Fuir la "famille" dont j'étais issue, l'univers clos et figé de mes grands-parents maternels petits bourgeois, mauvais comme la peste. Ils n'avaient eu pour moi que des paroles de mépris qui m'avaient laissé un persistant sentiment de honte et d'exil...

 

Je retournais cependant les voir, pour une visite que je me sentais obligée de leur faire, une fois l'an. C'est au cours d'une de ces visites que je remarquai la pendule, tranquille et douce, qui dormait paisiblement, dans un coin de leur cuisine. Mon grand-père, fièrement, me montra l'affiche jaunie collée à  l'intérieur, à demi arrachée : elle datait de la Révolution française. Il me raconta comment une de  leurs femmes de ménage, bête comme ne peuvent que  l'être celles qui font ce "métier", avait commencé à  l'arracher, pour "nettoyer". Et combien avaient-ils eu à souffrir des voleries, des tromperies de ce personnel qui ne songeait toujours qu'à les dépouiller !
Mais la pendule était belle, à mon goût, ni travaillée, ni ouvragée mais simple et tranquille. Le coffrage était d'un beau bois sombre, du beau bois tiède qui, venu du fond des âges, avait vu passer tant et tant de temps, et de vies s'user. Beaux temps anciens qui filez comme des mots dans ces familles où l'on se tait, il ne restera de vous que l'improbable souvenir de pièces sombres aux volets fermés, aux secrets gardés, et cette sensation douloureuse du refus de dire.
Mon grand-père promit de me donner  la pendule, si je réussissais ma licence.

 

Et plus tard, lorsque mes grands-parents ont fini de vivre, je n'ai pas eu de peine. Ils ne m'avaient pas aidée, pas aimée, et je m'étais passée de tout cela, à mon corps défendant. J'avais eu ma licence, perdu mon mari et la raison, l'espoir et la pendule et tout le reste.


J'étais partie très loin du monde. Mon absence dura vingt ans.

 

   Puis je découvris, sur les marché aux puces, quelques-uns de ces vieux trente-trois tours désuets que je n'avais pu acheter autrefois. Une trace ténue, des bribes sonores recueillies comme on ramasse de petites pierres parmi les ruines. Je retrouvais ainsi le disque de Quilapayun, ceux de Paco Ibanez, de Victor Jara et d'autres encore. Ces découvertes me troublaient, ces musiques amenaient, avec l'image d'un monde disparu, la preuve de sa continuité. A la radio, j'entendis parler de ces personnes "disparues", après le coup d'Etat au Chili, de leurs difficultés de retour à la vie, quand elles avaient survécu à la torture. Je vis le film de R. Polanski, " La jeune fille et la mort ", qui traitait aussi de ce sujet, et me bouleversa. J'appris aussi que Victor Jara avait été l'une de ces victimes de "disparition" au Chili, et j'attachai une affection particulière à ce disque qui portait encore sa voix et, sur  la pochette, la photo de son visage comme une énigme, image de mon énigme.
Quelque chose planait sur moi, concernant la disparition. Je rassemblais des pièces éparses, comme autant de points de repère vers  la réappropriation de  moi-même et de mon histoire.

 

C'est alors que ma mère, qui tentait de résoudre la ruine dans laquelle son fils l'avait plongée, me demanda de venir l'aider à vider l'un de ses garages qu'elle vendait. Et c'est là, au milieu de toutes les vieilles choses accumulées par plusieurs générations, que je trouvai la petite porte qui fermait le coffre de cette pendule autrefois promise.
Je l'emmenai chez moi. Elle était jolie, cette petite porte : une petite lucarne en verre épais, ronde comme un oeil, avait dû servir à entr'apercevoir les poids ou le balancier de l'horloge.
Plus tard encore, je découvris chez mon frère, battant de l'aile sur sa terrasse, le haut coffre étroit, à l'abandon. Bien sûr, il n'y avait plus l'horloge elle-même. Mais j'ai demandé à l'emporter chez moi. Je l'ai nettoyé, astiqué, j'ai remis la porte et puis je l'ai regardé.
Voilà ce que j'avais reçu de mes grands-parents, voilà mon héritage : un coffre vide.

 

    La pendule est là, maintenant, dans mon salon, appuyée près de la fenêtre. J'ai fabriqué de petites étagères à l'intérieur, et c'est dans ce coffre, qui ressemble à un cercueil étroit, que je range les disques de Paco Ibanez, de Victor Jara, de Quilapayun.

 

Et un jour, en me retournant au milieu de mon petit salon, j'aperçus, au travers de la petite lucarne de la pendule, deux yeux qui regardaient.
Ils avaient l'air vivants, ces yeux, le regard était sombre, tourné vers le haut comme pour appeler. Je me suis approchée, j'ai ouvert la porte de la pendule : là, sur l'étagère, sur la pochette du disque, le visage clair et beau de Victor Jara regardait le monde.

 

 

* "Donde tu  ibas" : là où tu allais

Ce titre est extrait de la chanson de Victor Jara : "El alma llena de banderas" .

 

Publié dans témoignage, société et contexte, (psycho)thérapie, approche d'inspiration pédagogique | Réagir | Commentaires fermés