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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Quelques réflexions et au-delà dans la marche vers l'institution ”

Je m'étonnais d'abord d'une assistance que je trouvais modeste à ces journées de l'AIHP consacrées au « statut et règlementations de la psychanalyse en Europe ». Et puis, assez vite, la simplicité du ton de propos très documentés et l'absence de tout effet allaient retenir l'attention d'une assistance qui eut tout le temps d'intervenir, chose rare.

Les questions ressortissant de statut, de conditions et de droit d'exercice, que ce soit d'une activité ou encore d'une profession, relèvent du juridique, ou encore du règlementaire, ou encore du législatif, voire du politique. Même s'agissant de « psy », la question reste dans le champ du fonctionnement social, et des règles le régissant.

Ce fut sans doute l'une des raisons pour lesquelles la présidente, Sophie de MIJOLLA-MELLOR, rappela à l'occasion le souci d'histoire, et donc de ne pas glisser vers les discussions quant au bien-fondé de telle ou telle position, institutionnelle, clinique ou théorique.

En tous cas, les justifications de la réalité actuelle (poussant vers la réglementation) sont à peu près invariablement les mêmes : protéger les usagers, éviter le charlatanisme et les dérives sectaires. Les perspectives non plus ne diffèrent guère : combler les vides juridiques, harmoniser les législations, rendre les pratiques transparentes, évaluables et profitables en terme de santé et de gestion de la santé.

La matinée s'est déroulée un peu à la manière d'une introduction, rappelant les différents moments de l'évolution récente en France allant vers une législation en matière de psychothérapie. Au passage, la psychanalyse stricto sensu paraissant laissée en marge des préoccupations légiférantes, on souligna l'importance stratégique d'une formulation consistant précisément à éviter le terme de psychothérapie : ce qui conduisit à préférer les termes de « psychanalyse de face à face » à ceux de « psychothérapie psychanalytique », ou encore « d'inspiration psychanalytique »[1]. Le travail du « groupe de contact » fut largement évoqué, avec quelques commentaires sur les choix faits, comme ici en matière de terminologie. On en comprend les raisons, ou tout au moins la raison principale : ne pas se prêter à ce qu'existent des formations « au rabais »[2], et moins encore des accessions latérales, non autorisées par les associations « reconnues » intervenant en matière de psychanalyse, et précisément de formation des psychanalystes : en fait les associations habilitées à produire une liste. Car c'est bien à cela que l'on peut au moins s'attendre en France : la production d'une liste, celle des analystes ; et celle d'une liste des listes : celle des écoles et groupes habilitées à établir des listes.

Au demeurant, cette notion même d'association reconnue, comme il fut dit, ne répondra pas à l'objectif visé, puisque rien n'interdit à un collectif de se constituer en association de psychanalystes pour se trouver prétendant à la position, désormais enviable, « d'association implicitement reconnue ».

Mais, en tous cas, on ne s'interrogea guère sur les connotations et conséquences pouvant résulter de ces glissements sémantiques ? Après tout, on n'allait pas discuter ni débattre ni d'une position convenue au sein de la SPP, ni d'un accord au sein du groupe de contact, qui me semblait avoir un peu fonctionné comme un mouvement interassociatif, même si on se souvient des avatars des mouvements se nommant ainsi, ou à peu près. On en vint à mentionner les évolutions des critères admis par l'IPA pour spécifier ce qu'est la psychanalyse, à partir et en fonction du nombre et des modalités des séances.

Admettons que soient préservées les conditions de formation du psychanalyste idoine, et ce respectant la diversité des versions voulues par les divers mouvements et écoles. Cela suppose d'une part que soit mis en place, implicitement ou explicitement, un minimum commun permettant par tous la reconnaissance de chacun, mais aussi d'autre part que n'existe aucun critère d'exclusion entre ceux qui se réclameraient de la psychanalyse. On pourrait en venir à ce que cette garantie de qualité de formation autorise ledit analyste à dire « psychanalytiques » chacune de ses activités, par-delà les conditions pouvant singulariser chacune de ces prestations dans chacun des cadres où elle s'organise. Serait donc psychanalytique (tout ?) ce que fait un psychanalyste. L'aspect tautologique de cette définition laisse à désirer, flirtant avec une équivoque voilée par un statut d'évidence. Si cette définition satisfait les intéressés, est-elle pour autant claire et lisible puisque, rappelons-le, nous sommes dans le champ social, et non dans l'espace psychanalytique.

Mais enfin, cette spécification, voire la singularité, d'une dénomination, si elle est en effet usuelle dans le champ de la pensée ou encore le domaine scientifique, où l'on a coutume de rappeler non seulement un concept mais aussi telle ou telle acception (selon l'auteur, l'époque ou l'école), peut-on penser qu'elle soit validée dans le champ commun ? Si l'on se réfère à un dictionnaire, voire, justement, au sens commun, on pourrait fort bien se rappeler que « psychothérapie » désigne étymologiquement un traitement PAR l'esprit[3], et non DE l'esprit, tout comme on soigne par l'eau de mer, le mouvement, la chimie et bien d'autres choses. La technique de soin n'est pas l'objet du soin. Dans cette acception générale du terme, il faut se résoudre à accepter l'idée que soigner PAR le psychisme est très précisément l'une des perspectives proposées par la psychanalyse, même si on relativise cet aspect pour (n') être (qu') une conséquence, principale ou accessoire, d'un ensemble de finalités. Le recours au dictionnaire montre bien qu'il ne valide pas la distinction radicale entre psychanalyse et psychothérapie, mêlant au contraire, par l'histoire par exemple, la contribution de l'une à la formation de l'autre.

L'acception de la terminologie proposée par les psychanalyses viendrait donc à demander une sorte de reconnaissance en étant exonérée du sens commun. Mais les lois sont-elles rédigées dans la langue du domaine qu'elles visent à organiser ?

Pour mesurer l'écart dont il s'agit, on peut prendre un exemple qui, après tout, n'est pas si éloigné. On fit en effet plusieurs fois référence à l'université, et de différentes manières. Pour autant il ne me semble pas que la diversité des recours à elle ait été explicitée, singularisée.

Son nom l'évoque autant qu'il le signifie, l'université valide et confirme l'introduction dans l'univers cumulatif des connaissances universelles. Peut-être est-ce d'ailleurs pour cela qu'elle a eu du mal à se pencher sur la délivrance de compétences professionnelles.

L'exemple est celui, précisément, d'une personne qui, à force mérite, serait arrivée à obtenir un « doctorat de psychanalyse ». Cela désigne quelqu'un et quelque chose de précis. Il s'agit en fait, et en l'absence d'autres titres, de quelqu'un qui n'est ni médecin (« docteur » comme on dit), ni psychologue, ni psychanalyste. Je ne suis pas vraiment persuadé que ce soit spontanément évident, à tout citoyen, comme à tout législateur ; qui doit pourtant veiller à ce que les choses soient intelligibles par le premier.

S'agira-t-il d'une nouvelle profession, d'une position d'expert, d'un statut universitaire... ? Ou bien tout simplement d'une voie aboutissant à la condition d'enseignant, en psychanalyse bien sûr.

Je ne suis donc pas certain que l'on puisse associer uniment l'inscription que l'université aura donnée à la psychanalyse dans ses murs, fussent les enseignants psychanalystes, aux différents processus et modalités conférant droit d'exercice de, comme on voudra, une profession, une activité, ou même un art.

Au passage, la notion d'art fait un peu problème, puisque nul, à ma connaissance, n'a encore songé à réserver l'appellation d'artiste à ceux qui ont suivi tel ou tel cursus pour le devenir. L'artiste est promu tel par l'existence d'une œuvre reconnue par des tiers, public et connaisseurs. L'art est donc bien « profane », alors que nul ne songe à ce que la psychanalyse, même voulue profane, soit désinstitutionnalisée, formation et conditions d'exercice conjoints.

N'en demeurent pas moins deux évidences :

  • La première consiste à penser que, somme toute, il valait mieux être là, autour de cet esprit de mise en commun, voire de concertation, et ne pas laisser la chaise vide au risque que d'autres s'en emparent. Mais on ne peut pour autant renoncer à l'idée désobligeante que ce n'est pas certain.
  • La seconde est celle que la pression de la réalité a conduit les uns et les autres de la psychanalyse (sans exclusive ?) à s'asseoir à une même table ; et ce serait là une bonne chose, ainsi que le répéta à deux reprises Sophie de MIJOLLA-MELLOR. Mais, là encore, ce point de vue est une option, que l'on peut dire réaliste, mais que l'on peut considérer aussi comme optimiste.

N'en demeure pas moins un constat :

Il y a eu un choix d'intelligence, consistant à formuler le minimum vital, et une volonté de passer outre différences et divergences.

Mais cette même idée n'est pas, en soi, psychanalytique. Il s'agit d'une réalité et d'une communauté, plus ou moins réelle, d'intérêts. On est devant une réalité négociée, qui n'est sans doute pas consensuelle.

Si l'on se retourne pour regarder, plus loin en arrière (mais j'y reviendrai précisément), ce que fut la difficile formation du mouvement psychanalytique, c'est une histoire de ruptures, de séparations, allant à chaque fois de pair, comme d'ailleurs il fut dit, avec la formulation conceptuelle d'une métapsychologie qui n'a jamais eu à devenir une idéologie ; le franchissement faisant basculer la conviction dans la croyance.

La différenciation fut souvent l'occasion de divergences.

Est-ce d'ailleurs là si étonnant ?

On aima à rappeler, et l'orateur parlant avec humour de la situation en Belgique ne se priva pas de le faire, que les assemblées de psychanalystes parviennent difficilement à assumer la devise selon laquelle « l'union fait la force ». Ces gens-là seraient donc plus faits pour le particularisme que pour la réunion.

Mais oui, précisément, et pourquoi l'ignorer, même si, en effet, cela pose de nombreux problèmes.

Le premier exemple à ce sujet renvoie au texte même concernant la « psychologie des foules et l'analyse du moi ». On n'y vit aucunement FREUD s'interroger sur la formation agrégative d'une communauté, les conditions favorables ou défavorables à la formation d'un collectif. Mais, à l'inverse, Il déduit du travail de Le BON l'individualisation d'une conceptualisation de phénomènes intrapsychiques, et, en particulier, il va s'agir de l'identification et du moi ; dont on s'accorde à dire aujourd'hui que ce n'est pas, si j'ose dire, le vif du « sujet ». C'est vraiment prendre le (rapport au) groupe à l'envers, à rebours.

Un deuxième exemple : je n'ai pas connaissance que la psychanalyse consiste à formuler les règles communes d'accession à une position subjective, et moins encore leur catégorisation, et moins encore l'édiction des conditions, externes et internes, favorisant l'amélioration de l'équilibre individuel et la santé de tous. A l'inverse, le travail psychanalytique, avec ou sans adaptation, n'a de cesse de se différencier pour contribuer à produire la formation d'un discours (individuel), corrélative à une organisation psychique plus ouverte, stable et souple, et un mouvement individuant un sujet prêt à assumer les contraintes du devenir sans renoncer à ce qu'il soit le sien, par définition non écrit par avance. Autrement dit, il s'agit de transformer une vie en existence, et pas uniquement qu'elle soit meilleure ou moins douloureuse.

Les psychanalystes ne sont donc pas des adeptes du sens commun. Ils en sont même parfois, par exception sûrement, devenus des apôtres de la singularité.

Cela doit-il, et peut-il être banni lorsque le sens commun nous rappelle à lui ?

Après tout, il y a une autre manière de dire les chose, anecdotique et, je l'espère, signifiante.

A l'une des pauses de cette journée, j'entendis un participant débattre avec d'autres sur ce que lui semblait être une fautive méconnaissance (par les psychanalystes ou certains d'entre eux) de la poussée actuelle vers la légifération. Il choisit une expression particulièrement forte et expressive ; de mémoire, c'était « il faut avoir des œillères pour ne pas voir l'autoroute qui est devant nous ! » Le propos est fort, tout comme l'impact signifiant.

Et pourtant !

Les œillères sont précisément faites pour ne pas voir, non pas ce qui est devant, mais ce qui est de côté. Et l'on sait pourquoi. Les chevaux (ces montres fabuleux qui furent parfois objets de phobie) sont peureux, et l'on redoute leurs réactions intempestives puisque le premier acte qui leur vient à l'esprit est moteur, et consiste dans le désir de fuir. On leur met donc, pour parer aux effets indésirables d'une éventuelle surprise, des œillères pour que leur vision particulière d'alentour ne les alerte pas indûment, et qu'ils restent, aussi sagement que possible, disponibles à l'œuvre qui leur est assignée.

Aussi bien, le participant eût pu dire : « il faut n'avoir pas d'œillère pour ne pas voir l'autoroute ». Mais le propos en eût souffert.

Je présume que les psychanalystes, même non libertaires, n'aiment guère les œillères. J'augure même que c'est par des portées associées qu'ils pensent que peut venir l'ouverture, malgré l'illogisme, voire l'irrationalité, par lequel il faut se résoudre à passer.

Cela ne fait aucunement disparaître ni le propos ni le souci dont il s'agissait. Mais se trouve posée la difficulté de passer d'un champ à l'autre, et de quitter des attitudes d'ici pour trouver là des attitudes différentes, espérons-le plus opportunes ; mais apparemment inverses.

Certainement que bien des psychanalystes trouvent dans les conditions indéfiniment individualisées de leur pratique de quoi conforter l'illusion, plus que l'espérance, qu'autant de vertu saura résister aux lois de normalisation et de transparence ; deux concepts profondément adverses à la psychanalyse, et paraissant désormais tant à la mode.

L'après-midi, en tous cas, fut riche et diverse, mais on pouvait au besoin y entrevoir des raisons de perplexité.

La situation pouvait apparaître inverse, à certains égards, entre l'Espagne et l'Allemagne. Dans la première, la psychanalyse se trouve en marge, un peu méconnue, avec des accents émouvants pouvant faire penser à un renouveau, ou encore, quarante ans après, à des effets pouvant faire penser à une certaine levée du refoulement à propos d'une réalité sociale inhérente à un état autoritaire. Alors on pense à l'adversité que constituerait l'état autoritaire à la psychanalyse ; ce qui, après tout, serait pour elle gage de qualité.

Dans la seconde, on voit l'adversité parée des avantages de la reconnaissance. L'institution est passée par là depuis longtemps, et trois formes de domaines de psychothérapie coexistent, l'une étant la psychanalyse. Mais on parlera aussi de « psychologie des profondeurs ». D'où la question qui est peut-être venue à l'esprit de plusieurs : Où sont les jungiens ?

Si le mal, l'inquiétude que l'on peut avoir pour la psychanalyse et son exercice, nécessairement libre, est le même dans ces deux pays, les raisons seraient inverses.

Et pourtant, si on y réfléchit d'un peu plus près, on peut s'étonner de deux destins apparemment opposés, dans la forme au moins, dans deux états qui, naguère, étaient typiques de l'état autoritaire.

Si l'on se penche sur le destin des psychothérapies en Allemagne, et accessoirement celui de la psychanalyse, on peut passer par la consultation de l'ouvrage de Geoffrey COCKS[4]. S'il est vrai que la tradition sociale, en Allemagne remonte à Bismarck, en pas seulement la République de Weimar, il n'en est pas moins vrai que l'état nazi n'a pas tout repoussé en la matière, éradiquant toute judéité, mais n'objectant rien, par exemple, à la psychologie des profondeurs qui devait, puisqu'elle se voulait scientifique, reprendre les connaissances avérées, d'où qu'elles viennent.

Je poserais bien la question, à Claus Dieter RATH, de revenir sur la pertinence ou non de faire une distinction, aujourd'hui en Allemagne, entre psychanalyse et psychologie des profondeurs. Il s'agit bien ici des places respectives de FREUD et JUNG, et donc sur les raisons de leur séparation, voire les effets du procès qui consacra la séparation entre deux théories désormais distinctes. Mais je reviendrai sur des propos voisins un peu plus loin.

Il y aurait donc bien des formes de reconnaissance s'accompagnant d'une mise hors jeu de la psychanalyse.

Revenons aussi sur l'histoire des « quarante ans » : quarante ans, après, en Espagne, la levée d'une forme de refoulement. Mais n'a-t-on rien à penser de ce qui me semble parallèle dans ce qui fut observé, précisément en Allemagne, mais aussi en Israël à propos de l'interdit ? Il me semble que l'on a observé, ici et là, de manière tragiquement convergente, que la levée du silence pesant comme une chape de plomb sur des années de terreur a demandé deux générations : soit un peu plus de quarante ans. Cela me semble, pour qui veut, à mettre en rapport avec les positions mutuelles des parents et grands-parents, à mettre en perspective pour comprendre les phénomènes liés aux secrets invalidants.

D'ailleurs, a-t-il fallu moins de temps en France pour que soient reconnues les effets et réalités liées à des formes de terreur d'Etat, de Vichy jusqu'aux « évènements », comme on disait alors, d'Algérie.

Deux générations ! Quarante ans.

On parla aussi de l'Italie, de la Belgique, mais aussi de la Suisse, grâce à une participante qui est venu nous parler d'une organisation rationalisée que l'on sait aussi hygiéniste.

Il m'a semblé que de partout venait une inquiétude quant à l'avenir de la psychanalyse. Ici elle se perd, là elle régresse, et là on l'encadre. Les instances posées exercent un pouvoir et le souci d'extraterritorialité de la psychanalyse semble menacé.

Je le crois aussi.

Il y avait, je crois, de la tristesse et du regret, même si, çà et là, on voyait réagir, détermination, volonté et/ou optimisme.

Parmi les causes de l'adversité, on cita aussi, une participante au moins, dont le propos suscita, je crois la sympathie, l'économie, le négoce et la mondialisation. Lorsque tout se mesure, se pèse, se compare, et pour moins cher au plus court terme, comment en effet ne pas s'inquiéter pour la psychanalyste, investissement lourd s'il en est, dévolu précisément à l'origine et au sens des investissements humains.

Mais est-ce si sûr que nous ayons plus à craindre de l'Organisation Mondiale du Commerce (qui, après tout, n'existe jamais que depuis 1995) que de l'Organisation Mondiale de la Santé ? Nous pouvons rapidement nous rejoindre dans un élan de sympathie contre un économisme triomphant, et un mondialisme galopant. Mais, en France par exemple, l'ANAES, l'INSERM ou encore le CNRS ne semblent pas nécessairement plus mesurés à l'égard des prescriptions, comparaisons, procédures et autres. Et pourtant, de tels organismes ne doivent pas réunir que de serves gestionnaires. Ces organismes me semblent même plus directement menaçants pour l'avenir d'un exercice ouvert de la psychanalyse que des structures se préoccupant davantage de l'élevage industriel des chats que de fouetter tel ou tel d'entre eux.

Mais enfin, est-ce qu'on ne peut pas s'étonner d'une chose ?

Comment une telle assemblée arriva à ne pas penser une seconde que l'état des lieux pouvait, en partie au moins lui être imputable ? Non pas à elle directement, pas plus qu'à aucun de ses membres personnellement, mais imputable pourtant à cette communauté, indéfiniment morcelée, que constituent les analystes. Pourtant, nous ne sommes pas ici loin d'une postulation commune à tous les analystes : on ne saurait se trouver dans une situation, surtout récurrente, surtout persistante, sans que rien de soi, sciemment ou inconsciemment ne s'y trouve impliqué.

N'y a-t-il donc rien, de ce que nous connaissons concernant actuellement la psychanalyse, et son exercice, qui ait pu, ici ou là jouer un rôle dans la mise en œuvre de ce qui, au fond, nous déplaît, porteur à nos yeux de menaces ? Les psychanalystes ne sont-ils donc qu'innocents de ce qui menace de leur arriver ?

Il me semble que, si l'on veut parler de « résistances » à la psychanalyse aujourd'hui, elles n'ont plus les mêmes formes. Est-il d'ailleurs pertinent de parler de « résistance », appliquant un concept psychanalytique à ce et ceux qui, précisément, entendent rester en dehors d'elle ? On pourrait parler plus simplement d'opposition, voire d'adversité.

Quoi qu'il en soit, nous avons pu constater l'existence d'attaques diverses contre la psychanalyse, et souvent très directes. Par-delà leur existence, et bien qu'il ne soit pas question de les minimiser ni leur sens, il me semble que l'on peut réfléchir dans quatre directions à ce qui a pu, à partir de la psychanalyse, l'exposer plus particulièrement à des effets en retour particulièrement négatifs pour elle.

La banalisation du discours

Historiquement, la psychanalyse a choqué en particulier en raison de ce que l'on peut appeler l'étiologie psychosexuelle des névroses. Du reste, c'est précisément en maintenant l'ancrage de la psychanalyse dans cette dimension que Freud va réagir aux scissions que constituent les départs et l'opposition théorique de ADLER, puis JUNG.

Aujourd'hui, la sexualité ne choque plus, et pas davantage son implication dans la formation de bien des conduites et comportements. Cependant, il s'agit, dans le monde actuel, d'une sexualité comprise dans sa réalité, et souvent confondue avec la génitalité.

Certains aspects du discours psychanalytique ont bien été entendus, mais dans leur littéralité. La psychanalyse a été sollicitée pour lutter contre diverses formes d'oppression et de répression sexuelle, mais la reconnaissance du soubassement inconscient dont procède la sexualité n'a pas eu la même faveur.

Les psychanalystes eux-mêmes ne sont pas étrangers à ces effets. Parlant ici ou là en tant que psychanalyste et hors de ses conditions d'exercice, ils ne parlaient pas d'elle mais, au mieux, de ce qu'ils considéraient comme des conséquences externes que l'on pouvait ou devait tirer de son expérience. La psychanalyse est sortie de son champ intrinsèque, allant de fait vers une extension par l'extrapolation que tel ou tel de ses praticiens pensait faire.

Dès 1970 en Allemagne, Alexander MISTSCHERLICH se demande si la psychanalyse n'est pas en voie de disparition en Allemagne, et précisément du fait de son succès, sa banalisation[5], le souci de rationaliser, d'adapter la durée, les modalités et/ou le nombre des séances aux « exigences du temps ». Naturellement, ces craintes remontant à 1970 peuvent aussi bien exprimer la capacité de survie de la psychanalyse, qui existe encore, qu'une vision portant sur un processus intégrateur plus lent que l'auteur ne pensait. Mais la « capacité d'absorption et de digestion de l'idéologie libérale » aura été formulée.

Passée au grand, puis au petit écran la psychanalyse s'est inscrite dans l'espace laïc de l'évolution culturelle des pensées ordinaires. Après avoir voulu « libérer » l'éducation et les mœurs, les recours à la psychanalyse se sont inscrits dans de nouvelles bienséances, et l'idée même de « subversion », après avoir été le nec plus ultra d'une nouvelle intelligence du monde devant ne transiger sur rien de l'essentiel, devenait consensuelle dans des milieux réunis par des gloses éclairées.

Dans le même temps, et après que bien des psychiatres influencés par la psychanalyse aient tenté d'ouvrir les murs institutionnels au monde extérieur, et réciproquement, après des expériences pilotes de psychothérapie et d'adaptations de la psychanalyse aux pratiques institutionnelles, on en est venu aux « psychanalystes » dirigeant des services de psychiatrie de moins en moins riches en moyens de soins relationnels, et de plus en plus pauvres quant aux ressources soignantes usant de moyens psychodynamiques. La DMS et les progrès de la chimiothérapie allaient transformer les pratiques institutionnelles, en centre hospitalier général au moins, bien plus sûrement qu'une volonté de rationalisation et d'objectivation.

En ces lieux, la psychanalyse est devenue au mieux une culture, au pire un discours, restant peut-être une modalité de formation.

Mais il me semble que, au quotidien, la prise en compte des contre-attitudes soignantes, expression institutionnelle du contre-transfert, a considérablement régressé, tout comme l'investissement soignant dans les médiations relationnelles à vocation psychothérapeutique.

Les milieux soignants se sont considérablement structurés, et le discours psychanalytique me semble être souvent devenu une couleur, une parure, une parade, une posture, pour ne pas dire, quelquefois, une imposture.

En particulier les phénomènes de pouvoir ne se sont pas trouvés ni mieux compris, ni moins actifs ; qu'il s'agisse du pouvoir régissant le soin ou du pouvoir qui le met en œuvre.

D'un mot, je dirai que parler de psychanalyse n'est pas nécessairement y contribuer.

L'université

Du temps de Freud, enseigner la psychanalyse était un gage de réussite et de reconnaissance. Mais aussi pouvait-on attendre alors que cet enseignement soit novateur, mettant à jour de nouveaux horizons, et, par là même, transformant les perspectives ouvertes à la compréhension des affections mentales et leur traitement. On sait combien FREUD fut satisfait d'un poste de Privat Dozent, et l'on comprend qu'il ait été attentif à féliciter les nouveaux promus qu'ont pu être ABRAHAM ici, JONES là, FERENCZI ailleurs.

Mais devient-on universitaire en enseignant à l'université ? Où commence la différence entre universitaire et psychanalyste ? Il me semble s'agir là d'une autre forme de pouvoir, que l'on pourrait aussi bien comparer à ce qui se déroulait entre les murs des hôpitaux.

Le pouvoir se repère aux effets de dépendance, conduisant à des filiations par allégeance.

Tel enseignant de la psychanalyse a-t-il toujours imposé une distance d'avec la pratique ? Par exemple, les étudiants ont-ils, de manière générale, inscrit leur démarche personnelle ailleurs qu'auprès de leurs enseignants, tout comme on peut penser à l'importance qu'ils forgent leur parcours didactique, si tel était leur chemin, en dehors des sphères enseignantes qu'ils ont fréquentées ?

Qu'un enseignant soit objet d'identification me semble chose naturelle. Mais je ne suis pas certain que le statut réservé à l'identification soit le même en et hors le champ de l'expérience psychanalytique.

Qu'il en aille selon le discernement et les choix de chacun.

Mais il me semble que d'indéniables effets, institutionnels naturellement, sont venus coloniser le monde de la psychanalyse, à proportion directe de sa reconnaissance constituée par son succès dans l'université.

Je n'en veux pour exemple que l'histoire récente que j'eus à connaître de quatre parcours de jeunes professionnels. Trois d'entre eux avaient été en réaction ouverte contre ce que leur semblait être l'hégémonie et le dogmatisme d'une psychanalyse universitaire, dont la typicité du discours, se voulant rigoureuse, disqualifiait toute autre approche. Ils ont donc, et chacun pour ses raisons propres, infléchi leurs parcours en sortant d'une psychologie clinique monolithique. « Résistance » ! C'est en effet le cas de le dire, puisque tous trois arriveraient au divan par d'autres voies. Deux payaient leur parcours psychothérapiques antérieurs d'une sorte de raideur théorico-clinique dont leur pratique souffrait ; et eux aussi. Le troisième arrivait devant des conditions d'exercice pour y retrouver un dénuement, largement évocateur d'un autre plus ancien.

Quant au quatrième parcours, celui-là trouva mieux que son compte dans une psychanalyse savante et éclairée. L'étoile brilla, guidant le berger, vers le succès universitaire et la reconnaissance confraternelle. Telle école ouvrit ses bras, ses bancs et ses estrades, conduisant peu à peu au sérail plus intime où se font les choix, comme d'admettre ou non un postulant. Mais l'intéressé se demandait à quel titre émettre un avis quant à l'orientation d'un professionnel patenté (« payant patente », comme on disait avant ce que ne soit la taxe professionnelle), alors qu'il n'avait lui-même aucune pratique, et s'interrogeait même sur l'adéquation de son parcours à ses propres représentations de la psychanalyse.

J'ai tendance, et cela n'engage que moi, à penser que la psychanalyse, ou au moins les conditions qui lui ont été faites par plusieurs de ses adeptes, a formé parfois les conditions mêmes qui ne pouvaient mener qu'à l'opposition.

Lorsque la psychanalyse exerce la séduction, elle se tire une balle dans le pied.

Le remboursement des séances

En France, il n'y a pas de remboursement de la psychanalyse. Par contre, des psychanalystes ont pu user de leur qualité de médecin pour considérer les séances à l'image des consultations qui, elles étaient remboursées. Il semble, selon les époques et les régions, que les caisses de sécurité sociale aient eu parfois la curiosité de voir de quoi il s'agissait, refusant quelquefois des prises en charge. Mais il semble que cela n'ait été qu'assez marginal. En tous cas, à ma connaissance, aucune donnée quantitative n'a, en la matière, fait l'objet d'un travail de réflexion.

Est-ce que cela n'a été pris en compte que dans le cadre du fonctionnement de la psychiatrie en exercice libéral ? Comment la psychanalyse a pu, en ce domaine, coexister avec d'autres moyens, d'autres pratiques ? Gageons que les instances gestionnaires ne soient pas restées totalement ignorantes ni indifférentes à des pratiques de soin financées par la protection sociale.

Pourtant, ce n'est pas à la psychanalyse particulièrement que l'attention du législateur s'est consacrée. Elle a sans doute jouï d'une assez grande notoriété pour bénéficier d'un droit d'exception.

Faut-il s'en réjouïr ?

Rappelons que, lorsque la gestion financière des dépenses publiques justifie des économies en matière de politique de santé, cela fait longtemps que l'on ne prend plus des mesures globales, trop exposées au risque de faire contre elles l'unanimité des professionnels concernés. A l'inverse, on prend des mesures spécifiques, et l'on fait le tour des différents champs professionnels. A terme, on arrive à des spécifications que chacune des minorités concernées a dû accepter en fonction du précepte que tout se négocie, puisqu'il faut bien s'adapter.

En fait, le remboursement des séances a inscrit la psychanalyse de plain-pied dans les actes de soins, et les pratiques de santé. Pour autant, aucune conséquence n'en a été tirée comme si cela n'avait au fond rien changé. On pouvait pourtant présager qu'à faire payer la collectivité, celle-ci ne finisse par s'intéresser à ce qui se passe.

Et c'est pourquoi l'exposé sur la situation en Allemagne avait à mes yeux un intérêt tout particulier, puisque la logique du remboursement y est ancienne. L'orateur a mis en évidence la lourdeur des procédures, la logique diagnostique à soumettre aux caisses de remboursement pour accord, le contrôle qui en résulte, le contingentement des séances... pour dire sa propre pratique en dehors de ce remboursement auquel il avait renoncé.

La situation serait donc à la fois comparable, entre une psychanalyse aux séances remboursées et une psychanalyse aux séances pondéreuses. Mais les mouvements en seraient opposés, la France ne cessant d'aller vers le financement public, alors que l'Allemagne accepterait une psychanalyse hors cadre.

Dans tous les cas, il demeure que le financement par un tiers comporte des charmes, cependant que la gestion comptable préfèrera les pratiques que l'on peut évaluer et quantifier. Et on pourra penser à la Suisse pour penser que c'est là une raison possible du désenchantement.

L'analyse profane (à la lecture des statuts des différentes associations)

Quelle époque !

C'est en tous cas ce que l'on peut se dire lorsqu'on pense aux conditions que la petite communauté, qui avait mis en place les réunions du mercredi chez FREUD, fit au jeune et inexpérimenté ROSENFELD qui allait devenir Otto RANK. Il reçut l'accueil que l'on réserve à un jeune premier, et ceux qui faisaient déjà de lui un confrère lui ouvraient les bras, puisque « le père » avait ouvert les siens, et le chemin d'une formation universitaire qu'il n'avait jusque là pas envisagée.

Autant dire que l'on n'en était pas à une succession de conditions d'admission. De facto, la psychanalyse, plus que profane, était ouverte à ceux qui étaient perçus comme des intelligences profitables venant à sa rencontre. Il trouva même place au sein de ce qui allait devenir le Comité Secret de cinq membres (élargi à six avec EITINGTON), avec JONES, ABRAHAM, SACHS et FERENCZI. Par son trajet, son parcours, ses diplômes, il était différent, et parmi les autres.

Il n'y eut pas que REIK, même si FREUD fut prompt à venir à son aide. Le père fondateur accepta de recevoir ceux qui venaient d'autres horizons. Ne faisait-il qu'en espérer la caution ?

Le père fondateur s'était sans doute trop senti en marge de la communauté professionnelle de son temps pour reprendre à son compte des attitudes institutionnelles. Du reste, FERENCZI rappelait au besoin que la condition de juif était somme toute favorable pour faire l'expérience de la solitude envers son époque ; ce qui, selon lui, s'avérait favorable pour soutenir une position analogue nécessairement faite à la psychanalyse.

Sans être, ni vouloir être, marginale, la psychanalyse était en marge.

Désormais, on peut penser que la diversité des écoles, groupes, instituts se réclamant de la psychanalyse constitue un espace suffisamment ouvert pour qu'aucun ostracisme, aucune exclusive ne règne uniment d'un bord à l'autre de l'éventail. C'est la situation qui serait devenue laïque.

Cela ne répond pas à la question de savoir le destin que réserve chacun de ces groupes à la question de l'acceptation de l'analyse profane. Il ne s'agit pas ici seulement de l'éventuelle acceptation au droit à l'exercice d'une pratique d'un non médecin, ou encore d'un ni médecin, ni psychologue. Il s'agit en fait, et dans chacun de ces groupes, de découvrir le statut d'accession qui soit accepté pour quelqu'un qui, précisément, ne soit à priori dans aucun des cas de figure statutairement définis : Tout comme c'était le cas pour RANK.

Pour faire image, rappelons que LE CORBUSIER n'était pas architecte diplômé, et c'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles ses vues ne recoupaient pas les points de vue académiques de son époque. Ce qui revient à se demander si la psychanalyse préfère les accessions idoines à l'assomption de la singularité du devenir.

Quels sont donc les dispositifs de formation incluant la possibilité d'intégrer au besoin quiconque serait arrivé dans le champ par des chemins traversiers ? Et combien de groupes s'en sont soucié ?

A ma connaissance, chacun d'entre eux a mis en place un dispositif de formation, d'accession, et il s'impose à tous, en son sein. Les uns, de ces groupes, sanctionnent diversement les statuts des uns et des autres, selon des modalités définies. D'autres veulent éviter les stratifications, se méfiant des hiérarchies implicites. Mais dans tous existe une problématique d'accession avec des rituels prédéfinis.

Et c'est là qu'il est bon de se souvenir que, précisément, les scissions ayant eu lieu dans le mouvement psychanalytique ont toujours eu pour objet les questions de formation ; même si les raisons étaient à chaque fois plus nombreuses et intriquées.

L'histoire de la psychanalyse n'a pas encore trouvé son MICHELET, ni une histoire moderne où la narration viendrait interroger autrement la formation du sens par sa genèse, pour en dessiner à posteriori les ombres portées.

Souhaitons à l'AIHP de maintenir ouvert l'espace de cette dimension historique.

Mais l'histoire d'une discipline est-elle la même selon qu'elle est écrite par ceux qui l'exercent ou des tiers ?

Pour cela, je propose de faire un petit détour par deux moments de l'histoire :

  • Le début de l'année 1914
  • L'année 1924

De la promotion de Karl ABRAHAM...

C'est au Burgholzli qu'il se forma, auprès de BLEULER et JUNG, à la psychiatrie et, partant, à la psychanalyse puisque, en 1907, c'était par l'une que l'autre s'affirmait.

D'une manière qui semble assez soudaine, ou au moins que rien ne laissait prévoir dans la précédente lettre[6], il demande à FREUD le 6 octobre sa recommandation, annonçant son prochain départ pour l'Allemagne, sans en dire les raisons autres que la certitude de devoir rester assistant des hôpitaux en tant que non-suisse.

« ... l'Allemagne n'était pas en 1907 ce milieu totalement hostile à la psychanalyse que FREUD se plaisait à décrire... » précise Jacques LE RIDER dans son article concernant le psychanalyse en Allemagne[7]. Mais, par-delà ce qu'était ou non exactement la réalité de l'époque, il n'empêche que : « A Berlin, Karl ABRAHAM prend à cœur ce qu'il considère comme sa tâche primordiale : propager les idées de la psychanalyse, et leur gagner de nouveaux soutiens. »[8]

Vers la fin de 1913, ABRAHAM se dit converti à « un point de vue radical » par l'alerte du « Cher Professeur », et il dénonce le travail de « minage » auquel JUNG se livre, alors qu'il préside encore l'association, pour prendre en main le Jahrbruch.

Le 18/7/1914, FREUD écrit : « Je ne peux réprimer un hourrah. Nous voilà donc débarrassés d'eux ». La guerre déclarée aura duré moins d'un an. Elle couvait depuis deux ans.

La guerre de 1914-1918 commençait.

Plusieurs mois durant, FREUD souffre de douleurs intestinales, et au point qu'un « examen rectoscopique » ait été jugé nécessaire, quitte à redouter un carcinome (13/5/1914).

Mais FREUD a été heureux, la semaine précédente, qu'ABRAHAM ait été élu Président ; mais président intérimaire, comme le précise JONES[9]. Dans le même mouvement, le médecin berlinois prend en mains un nouveau journal. Fidèle parmi les fidèles, puisqu'il a choisi le Maître contre le disciple, il est le nouveau gardien du temple. Ce qui semble d'autant plus nécessaire que la rupture avec le suisse n'est pas sans évoquer celle avec ADLER, fraîche dans tous les esprits, même si les raisons comme les circonstances en sont fort différentes.

Pour organiser la résistance, la survie du mouvement, le « Cher Professeur » et le fidèle auront dû sonder les uns et les autres des proches. Les anglo-saxons apporteraient une alliance au moment de la défection des suisses.

Dans le même temps (juillet 1913), JONES avait caressé l'idée d'une « vieille garde », dont il avait parlé avec FERENCZI. Et encore, c'était à défaut de « l'idéal... un certain nombre de médecins, analysés à fond par FREUD lui-même, .... dans diverses villes et divers pays. »[10]

Il faut bien dire, et l'on se penchera de manière instructive sur les circonstances de la rupture avec ADLER, et surtout les propos tenus, pour voir comment les échanges entre analystes de l'époque passaient souvent par des interprétations, quant à soi comme quant aux autres. On passait de l'auto-analyse à une sorte de co-analyse, et les diverses correspondances ne sont pas exemptes de ces écarts, entre propos personnels et propos « scientifiques » où l'on voit apparaître telle ou telle interprétation, à propos de soi, du destinataire, ou bien d'un tiers. Ainsi est-il difficile de penser la rupture avec ADLER sans la connotation de difficulté de caractère dont FREUD faisait après coup un diagnostic définitif[11].

A contrario, il est frappant de constater que FREUD ne fera pas, tout au moins pas aussi publiquement, le même type de mise en cause personnelle pour JUNG, alors qu'il disposait de la connaissance de tout un matériel pour ce faire[12]. Il justifie la rupture par des discussions qui sont davantage liées à des représentations théorico cliniques.

JONES donc s'attribue l'antériorité, voire la paternité, à propos de ce qui allait devenir le Comité secret. Il avait échangé à ce sujet avec le Maître qui, quoique se montrant enthousiaste, ne se comptait pas parmi les membres possibles puisqu'il voyait en particulier comme une de ses tâches de gérer l'héritage après sa propre disparition.

Il sera composé de cinq membres : Karl ABRAHAM, Sandor FERENCZI, Ernest JONES[13], Hanns SACHS et Otto RANK. Sa tâche serait de protéger le mouvement de tout déviationnisme, et il aurait à fournir textes, travaux et arguments pour garder le cap. En 1919, FREUD propose un sixième membre, qui est Max EITINGTON.

A chacun des membres, FREUD offrira « une intaille grecque, prise dans sa propre collection »[14], lors de la première réunion qui eut lieu le 23 mai 1913.

A l'été 1914, ABRAHAM est membre du comité secret, rédacteur en chef du journal, et président de l'Association.

Début 1914, au temps fort des tourmentes, sur quoi travaille FREUD ? Ou encore, de manière plus moderne, qu'est-ce qui travaille FREUD ?

« Pour introduire le narcissisme » est esquissé en septembre 1913, et sera achevé le 16 mars 1914. La rédaction définitive est faite juste après avoir terminé, mi-février 1914, celle de :

« Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique »[15].

La conception, l'écriture des deux textes est parfaitement imbriquée.

Du reste, ils paraîtront dans le Journal de Psychanalyse nouvelle formule, dont il n'y aura pas d'autre publication avant la fin de la guerre.

Il s'agit donc de faire histoire, mais au sens de trier le bon grain de l'ivraie. C'est une histoire raisonnée et conceptualisée, singulière et volontaire. L'autre texte inscrit la bataille sur le terrain scientifique. Mais, sur l'un comme l'autre de ces deux terrains, c'est une seule et même bataille. La guerre idéologique finit au son du clairon.

Le texte sur le narcissisme débute par une image de corps, comme objet d'amour, et rappelle ce qui fut au point de départ de sa postulation : c'est le point de passage obligé entre l'amour de soi, au sens de l'autoérotisme, et de la libido d'objet. La question est celle du moment où les représentations, images et fantasmes cessent d'être nécessaires pour devenir propres à rendre compte du monde. La question a toujours préoccupé FREUD de soustraire à l'empire des croyances une pensée pour qu'elle devînt scientifique.

Au centre, une question se discerne en filigrane : qu'est ce qui sépare, et qu'est-ce qui conjoint ? Qu'est ce qui distingue et qu'est-ce qui réunit ?

Les deux textes consomment la rupture avec JUNG, et entérinent celle avec ADLER.

L'un est sur le terrain social, ou sociétal, et l'autre s'adresse à la communauté, à l'intérieur.

La « contribution » commence en associant la psychanalyse à sa propre personne, se poursuit en insistant sur la notion de « résistance », et se referme sur une maxime : « Les hommes sont forts aussi longtemps qu'ils soutiennent une idée forte ; ils deviennent impuissants quand ils s'y opposent ». Il me semble que l'on pourrait inverser la proposition, en considérant qu'il faut être fort pour soutenir, dans l'adversité, une idée à laquelle on ne veut ni ne doit renoncer ; comme il faut être faible pour ne pas pouvoir le faire (ce qui semble conforme à l'idée que FREUD se fait de ADLER). Ce commentaire sur l'idée de résistance fait penser à une malédiction.

Retenons le principe : c'est la force d'une idée qui lui assure sa descendance, et la pérennité.

Autant dire que, lorsqu'on est mortel, une solution est de s'accrocher aux idées fortes.

Comment pourrait-il s'agir de séparation sans que l'idée de mort ne s'en mêle ?

... à sa réussite...

Le 14 février 1919 est inaugurée la policlinique psychanalytique de Berlin et, dès la fin de l'année précédente, ABRAHAM espère que soit créée une chaire de psychanalyse. Dans le même temps, il insiste plusieurs mois durant pour que le VIème congrès de psychanalyse se tienne à Berlin. Mais la réalité politique du temps suggère à FREUD, comme du reste à JONES et d'autres, que l'avenir de la psychanalyse doit se déplacer à l'Ouest, et que le caractère allemand pourrait constituer un obstacle à la venue des occidentaux, américains en tête. Ce congrès-là aura lieu à La Haye. Mais ce n'était que partie remise, la ténacité du berlinois réussissant à ce que le VIIème congrès international se tienne à Berlin en septembre 1922 ; non loin d'ailleurs des locaux de la policlinique.

En tous cas, un an à peine après son ouverture, la clinique « est bien fréquentée », alors que ABRAHAM trouve que son cours n'a pas eu le même succès.

Lors du congrès de Berlin, Max EITINGTON[16] fait « un premier bilan des les activités de la policlinique ». La réalité des honoraires fait cependant problème et les « patients paient ce qu'ils peuvent ou pensent pouvoir payer ». On n'est est pas (encore ?), dit-il, à la perspective que FREUD promettait aux centres psychanalytiques où les traitements seraient gratuits. Et « nous ne pouvons pas dire que le fait de payer ou de ne pas payer soit un facteur qui influence le cours de l'analyse ». Des données chiffrées attestent du succès et les analystes de la policlinique sont débordés. De ce fait même, des novations, des évolutions seront expérimentées, comme le raccourcissement des séances à ½ heure, et surtout « l'analyse fractionnée », interrompant l'analyse à des seuils d'amélioration de l'état des patients, « pour mettre celle-ci à l'épreuve »[17].

A cette date, 25 personnes ont été formées, et « SACHS conduit les analyses didactiques »[18].

Quelques années plus tard, leur nombre sera de 66. Un peu plus tard encore, nombre de psychanalystes réputés, occupant une « position », viendront compléter les enseignements ; et parmi eux, Anna FREUD.

La policlinique est bien devenue le banc d'essai de la psychanalyse, mettant en place l'analyse didactique, l'accès de la psychanalyse à tous, et un laboratoire d'essai où la rationalisation des modalités et la validation des améliorations cliniques figurent en bonne place des préoccupations. La guérison ici n'est pas du tout « de surcroît ». Nous sommes, après le congrès de Budapest, en plein cœur de la question du choix entre « l'or pur » de la psychanalyse, et les évolutions, les alliages, devant accompagner le succès de la psychanalyse vers la diversification de ses modes d'accès et ses modalités de pratique.

La réalité du temps l'emporte même nettement sur les principes, puisqu'il sera même proposer de regrouper dans un seul et même ensemble les théories de FREUD, JUNG et ADLER pour arriver à un modèle comportant de 150 à 200 h de traitement[19].

Enfin, tout occupé qu'il est par la question de la diffusion des idées de la psychanalyse, Karl ABRAHAM sera à l'origine du premier film qui entend les illustrer, et ce même si le père fondateur apparaissait assez réservé en la matière. Mais enfin, puisque c'était dans les désirs du nouvel homme de confiance ! C'est son décès prématuré qui fera passer la mise en œuvre de ce projet dans d'autres mains.

« En codifiant dans des Directives pour l'activité d'enseignement et de formation les réflexions inspirées par l'expérience de la policlinique, l'équipe de Berlin joua un rôle important dans le développement international des institutions psychanalytiques »[20], mais aussi dans la formulations de règles et de standards.

Cette idée est d'ailleurs corroborée par le témoignage de JONES, qui ne manquera d'atteste de sa participation et son propre rôle, puisqu'il qualifie de « prometteuse » l'idée convenue avec le berlinois de fonder des succursales de la maison d'édition de la psychanalyse en Angleterre, tout en se souciant de la pérennité du Journal, comme des ressources dont le mouvement avait besoin. On organise et structure.

ABRAHAM était présent sur tous les fronts, sans quitter celui de sa contribution aux travaux scientifiques, toujours sérieuse, novatrice comme prolifique, rigoureuse et clinique.

L'évident glissement vers la préoccupation scientifique objective et le primat donné à l'amélioration de l'état clinique signaient une médicalisation qui me semble n'avoir pas été étrangère au succès rencontré, mais aussi aux accommodements qu'il aura fallu trouver.

Mais tout ce chemin là ne sera pas pour rien dans l'intégration d'une psychanalyse en Allemagne, qui, malgré la perte de son nom et quelques symboles, malgré l'éradication de toute trace de judéité durant les années noires du nazisme, perdurera pour renaître, avec quelques remous, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Et la référence jungienne aidera d'ailleurs à ce que soit préservé de cet édifice l'essentiel des conditions pratiques, nonobstant le rejet recouvrant tout le freudisme.

... et à la fin du Comité.

En 1923, la psychanalyse allemande est devenue un fer de lance.

En ce début d'année 1923, l'état de santé de FREUD n'est pas brillant. Les choses sont sérieuses. Il y faudra des mois de soin, une opération, pour que la récidive, une tumeur maligne affectant la mâchoire, n'ait pas les plus fâcheuses conséquences.

Dès l'organisation du Congrès de Berlin, on pressentit les signes d'une nouvelle discorde. RANK, secrétaire de l'AIP, intervint dans la mise en place, alors que ABRAHAM, son Président était le responsable désigné de ce congrès. Le secrétaire s'adressa par circulaires aux diverses sociétés, « à notre insu » dit JONES[21], alors que c'était « du ressort du Comité exécutif ».

« La réaction d'ABRAHAM fut bien plus vive qu'aucune des miennes, et FREUD nous adressa à tous deux une lettre personnelle où il défendait RANK contre nos susceptibilités soi-disant névrotiques »[22].

A la suite, deux interventions suscitèrent des réactions au moins mitigées ; il s'agissait, pour RANK, de celle concernant le « traumatisme de la naissance », et pour FERENCZI de ce qu'il continuait à explorer comme « technique active ». Mais, pire encore sans doute, au terme d'une collaboration de deux ans, et après un mois de juillet passé ensembles au Tyrol, les deux collègues achevaient « Le développement de la psychanalyse », qui sera publié avant la fin de l'année. Comme JONES le relève, il « parut soudainement sans qu'aucun membre du Comité, à l'exception de FREUD, en eût été informé »[23]. Encore que, pourrait-on objecter, FREUD n'était pas, à proprement parler, membre d'un Comité qui devait assurer la survie et la bonne gestion de la psychanalyse après sa mort.

En effet, la logique du Comité secret, gardien du temple et de l'orthodoxie, dont on ne sait pourtant s'il fut toujours et en tout point informé des « avancées » du groupe de Berlin, était que chacun des membres devait œuvrer en harmonie, si ce n'était en syntonie, avec les autres, et s'astreignait donc à consulter ses pairs à propos de tout travail notable.

JONES souligne assez volontiers que RANK est en train de basculer, non seulement hors de la psychanalyse, mais aussi dans la récidive d'une sienne pathologie cyclothymique. Est-ce une excuse qu'il lui trouve en le disant très inquiet du mal qui affecte FREUD, menaçant sa vie, puisqu'il en dépend directement pour ses propres subsides ? RANK est en effet en train de jouer son autonomie et son indépendance, pour finir par se décider et pour New York et pour la rupture.

La lettre circulaire que FREUD adresse le 15/2/24 essaie de calmer son monde, et de remettre les choses dans le cadre de « notre bonne entente » et du « respect que vous me manifestez ». Il fait de ce différend une histoire d'hommes, et revient au débat scientifique.

Six jours plus tard[24], ABRAHAM réagit. Il fait profil bas, empressé dans la déférence dont il ne se départit pas envers le « Cher Professeur ». Puis il revient sur ses craintes, majeures : « Je discerne les présages d'une évolution funeste, qui est pour la psychanalyse une question de vie ou de mort... je me vois acculé à jouer le rôle de celui qui prodigue des avertissements. » Il est bien devenu le garant de l'avenir.

Le fait est que le père fondateur n'avait pas du tout la même réaction, ni la même approche, que ses deux fidèles des travaux des deux futurs hérétiques. Osera-t-on remarquer, en outre, que les liens affectifs avec eux étaient bien plus forts que ceux qui liaient FREUD à ceux qui se voulaient déjà ses légataires ! C'est implicitement formulé par le père fondateur lorsqu'il renvoie aux deux Cassandre des interprétations en termes de rivalité.

On sait ce qu'il advint par la suite, même si l'on peut retenir les divergences d'interprétation. Il n'y aura pas d'apaisement. FREUD formulera après coup à ABRAHAM que rien n'eût été pareil sans sa raideur de caractère, et ce dernier lui dit comprendre la peine que lui font des atteintes de deux personnes aimées. De son côté, JONES est plus expéditif, considérant que c'est FREUD qui a tout déclenché. C'est un peu comme si avec un père juste les sentiments de rivalité ne sauraient exister.

En fait, l'amour du père reste un enjeu, l'amour (prétendu) envers lui appelant un retour du sien que l'affection qu'il porte aux autres éclabousse.

Au sens strict, on ne peut pas dire que le Comité disparaît. Il va, cahin-caha, continuer une vie qui ne connaîtra plus d'unité réelle, ni l'espoir d'une unanimité.

Mais quittons la narration pour repérer autrement ce qu'est la réaction de FREUD.

Rappelons que son état de santé reste très précaire, et, du reste, « on annonce ma mort à peu prés tous les 15 jours »[25]. Dans la même lettre, il dit entreprendre le « remaniement » de « l'interprétation des rêves », cependant qu'il en est au corrigé de « l'autoprésentation », traduite en français par « Ma vie et la psychanalyse ». Le Parcours est balisé entre d'une part l'ouvrage princeps de la psychanalyse, et d'autre part un texte actuel qui fait le point et dont la substance pourrait se résumer, à la manière d'un DALI, si l'on veut bien me pardonner cet anachronisme, par un : « La psychanalyse, c'est moi ! ». Le trajet est marqué, du début à la fin. On retrouve ce souci d'histoire, en même temps que d'institution, comme moyen de la survie.

Mais, il me semble aussi qu'une autre dimension travaille, tourmente.

Achevé le 21 janvier 1924, « Le problème économique du masochisme », le texte essaie d'articuler le principe de Nirvana, le principe de plaisir et le principe de réalité ; le premier exprime la tendance de la pulsion de mort, le second, la revendication de la libido, et le troisième l'influence du monde extérieur. Puis il fait suivre de la formulation des trois formes de masochisme (érogène, féminin et moral). L'article se termine, après mention de la « réaction thérapeutique négative », sur la destructivité inhérente au masochisme moral : « Sa dangerosité provient de ce qu'il descend de la pulsion de mort, qu'il correspond à la part de celle-ci qui a échappé au retournement vers l'extérieur comme pulsion de destruction. Mais d'un autre côté, comme il a la signification d'une composante érotique, même l'autodestruction de la personne ne peut se produire sans satisfaction libidinale.[26] »

J'en propose ma traduction, évidemment très libre : « Ne vous déchirez pas entre vous, mais luttez contre les menaces qui nous viennent de l'extérieur. Qu'est-ce que vous avez donc à vous entredéchirer, et avec passion ou nécessité ? Je suis très fatigué. Résignez-vous à garder ensembles le temple ou à ce que l'intransigeance de chacun assigne la fin pour tous. »

Freud écrit, alors qu'il est au cœur de cette double tourmente, dans son corps et autour de lui. Ses fils se déchirent ; mais, cette fois, il n'a pas envie que cela se termine par l'exclusion.

La mort, mais aussi la question des moyens d'y atteindre, est à nouveau présente. Et la réflexion qui en naît porte autant sur le destin individuel, le destin collectif et le devenir de l'œuvre, comme celui de la communauté, que dans l'acte de pensée que constitue une tentative de poursuivre une mise en ordre conceptuelle.

Pour conclure

La tentative de réflexion que je viens de faire revient à penser que les processus qui ont été impliqués par et dans l'institutionnalisation de la psychanalyse sont présents dès l'origine, et qu'ils ont coïncidé avec la mise en place des conditions d'accession à la fonction de psychanalyste. Mais on trouve aussi, très vite, le souci d'ouvrir la psychanalyse sur l'extérieur, et les effets auxquels le « succès » risque de la contraindre : les adaptations.

Mais on peut penser aussi qu'à la filiation du choix (JUNG, RANK, FERENCZI) succède la filiation de la logistique (ABRAHAM, EITINGTON, JONES), bien plus gestionnaire et instauratrice de règles ; et cela n'a pas été sans conséquence.

FREUD était, aussi, capable de curiosité, comme de fantaisie. Il était venu au devant d'un GRODDECK, dont la liberté et les outrances choquaient, alors que le primat du Çà et du corps aurait pu suffire à faire un déviationniste. Mais il ne suscita à proprement parler les foudres d'aucun, trop occupé qu'il était sans doute à aller son propre chemin, aux destinées erratiques par ailleurs. FREUD aimait les contributions originales, voire audacieuses : Rien ne doit « en aucun cas troubler l'un d'entre vous dans le libre exercice de sa productivité »[27].

Il me semble que FREUD consent à l'institution, sans se résoudre vraiment à en prendre le parti, comme s'agissant d'une nécessité. Mais d'autres que lui ont voulu l'institution, comme gage de légitimité. L'histoire des anneaux n'est pas qu'anecdotique.

ABRAHAM meurt au terme de 1925, mais il a pleinement joué son rôle. JONES, lui, est bienheureux d'occuper la place nécessaire.

S'institutionnalisant, la psychanalyse a ouvert les portes de son implication dans les structures sociales et médico-sociales, dont les politiques de santé, partout en Europe, ont eu une approche d'abord en termes de santé, puis en termes de gestion. Très vite, tout était présent.

Aussi bien, il me semble que l'on ne peut aujourd'hui s'étonner vraiment de ce que le monde qui nous entoure, devenu plus gestionnaire et rationalisant que jamais, en vienne, et sans doute de plus en plus, ici et là, à édicter règles et limites, faisant un pas de plus dans le mouvement que les institutions du mouvement psychanalytiques avaient esquissé.

Il ne peut être de réflexion achevée sur l'histoire ; à l'inverse, l'histoire, par les rapprochements qu'elle permet, suggère des entendements ouverts à de nouveaux regards.

Et c'est pourquoi je suis heureux d'avoir participé à ces journées, organisées par l'AIHP, puisqu'elles ont retenti pour moi, jusqu'à mettre sur le papier ce prolongement.

Mais, deux remarques me tournent encore en tête.

La présidente parla, dès le début de ces journées, de ce qu'est une définition apophatique. Evidemment, on peut regretter de ne pas parvenir à une définition en termes explicites, convenus, sinon positifs. Pourtant, la discorde a commencé ses ravages dès lors qu'il s'est agi d'affirmer ce qu'était la psychanalyse, ce qu'elle devait être. Tout comme on peut repérer l'état de pathologie, le caractériser, et comme il est plus incertain de définir un état de santé dont le premier caractère est la mobilité, l'adaptabilité, et donc, la moins bonne prédictivité. Promouvoir la santé est un exercice normatif. Alors que, si l'on peut, dans une certaine mesure, prévoir une évolution pathologique, par sa rigidité inhérente, ainsi que le suggère la triade du médecin (diagnostic, pronostic, traitement), on prévoit moins bien le devenir.

Aussi, il me semble prudent que la psychanalyse tente surtout de repérer les limites au-delà desquelles elle perd à s'aventurer ; même s'il n'y aura pas, là non plus, d'unanimité.

Et cela me ramène à un mot, que j'ai déjà repris ici, et qu'à deux reprises Alain de MIJOLLA a prononcé : « curiosité ». N'est-ce pas en effet l'un des aspects de ce qui accompagne le complexe d'Œdipe, et qui suggère une fantaisie, évocatrice des rebondissements féconds du travail de la résistance, par exemple envers l'interdit ?

 


[1] En italique sont les citations reprenant des termes explicitement prononcés

[2] Sans italique et entre guillemets figurent des expressions discutables, dont je prends le risque.

[3] Comme le rappelait en son temps D-J DUCHE

[4] (la psychothérapie sous le IIIème Reich, 1987)

[5] LE RIDER

[6] Correspondance FREUD - ABRAHAM, Gallimard, 1969

[7] p 122, Histoire de la psychanalyse, sous la direction de Roland JACCARD

[8] p 124

[9] La vie et l'œuvre de Freud. Tome 2 : les années de maturité. PUF 1979

[10] p 163, Op. cité

[11] Le report à la « contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique » est particulièrement édifiant ici.

[12] Voir ce qui concerne l'histoire de Sabina SPIELREIN

[13] Il sera, comme il le dit lui-même, le non-juif. Et la place n'est pas anodine puisque, antérieurement, c'était celle de JUNG

[14] p 164

[15] Œuvres complètes, Tome XII, PUF

[16] Précisons qu'il sera le sixième membre du comité secret, peu après, et suite au décès de Anton Von FREUND qui avait été pressenti

[17] LE RIDER

[18] Idem

[19] Idem

[20] LE RIDER

[21] La vie et l'œuvre de Freud, tome III. PUF 1975

[22] Pages 60 et 61

[23] Tome III, page 62

[24] Correspondance FREUD-ABRAHAM

[25] Lettre du 17 octobre 1924

[26] Œuvres complètes, tome XVII

[27] Lettre circulaire du 15/2/1924

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