accessibilité | contenu | menu
 
pas encore enregistré ? Inscription | mot de passe oublié ? | Aide
mon compte   connect
Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Henri-Jacques ”

C’était, je crois la fin de l’été. Il me téléphonait, et je reconnus sans peine la voix gouailleuse et traînante de l’ancien du Suquet, le plus vieux quartier de Cannes, comme il aimait à dire. Sa faconde provocante me disait que tout allait bien, ou presque.

Deux ans avant, ou trois peut-être, il m’avait fait signe. Il parlait avec la désinvolture que je lui connaissais, aux accents d’indifférence, de ce cancer qui n’aurait pas plus raison de lui que les turpitudes de sa vie, et les conséquences qu’il avait eues à en subir, après les avoir endurées. Nous nous étions vus, et il me montrait le confort de son installation hospitalière. Désormais, il avait une compagne. Il me la présenta, et je la croisai à l’occasion des visites. Effectivement, il se rétablit. Il insista pour que l’on se vît encore. Et puis la vie reprit son cours ; un temps au moins.

Cette fois, il me disait qu’il faudrait que nous nous voyions sérieusement. J’étais prévenu.

J’avais d’Henri-Jacques une ancienne connaissance. Et puis, à chacune des étapes de la reconstruction de sa vie, il m’invitait en quelque sorte, et l’on se voyait. Je ne mettais d’ailleurs aucune condition, persuadé que j’étais qu’il avait investi dans notre relation une singulière valeur, unique. J’étais devenu, plus qu’un témoin, le seul tenant de lui des choses jamais dites ; le seul, en quelque sorte, à connaître ce qu’il ne supportait pas que l’on connût.

Ce ne fut pas tant la détresse qui m’étonna que le fait qu’il ne la contenait plus. Elle déferlait, par ses mots, sur son visage, crispant ses gestes, hachurant son discours de ces balbutiements qui n’avaient plus rien de bonhomme. J’avais beaucoup de mal à saisir ce qui se passait, et lui ne se privait de dire l’incohérence du monde, et des autres. Il faisait merveille à décrire les discordances ; bien plus qu’à en entrevoir les raisons, ou les signes. Il m’invita à prendre soin aussi, dans la mesure du possible de sa compagne, m’ayant toutefois fait comprendre l’absolue prévalence du lien entre lui et moi. Elle me disait se dévouer à lui, et combien c’était dur. Il me disait comment elle était seule, comment il la rassurait, s’inquiétant malgré tout de ruptures, d’humeur et de sens, qui lui faisaient craindre pour elle. Parfois, elle ne savait plus ce qu’elle disait.

L’un pour l’autre souffrant.

Tout se passait comme marqué d’une gravité insipide, souffrance banale et froide entre des accès brûlants. Tout devait aller mieux, malgré des soins intrusifs, et rien ne venait.

Je demandai à l’un, je demandai à l’autre s’ils souhaitaient que je m’enquière de quelque explication. Cela les soulagea, comme si la sortie de l’incohérence, la méconnaissance et la négligence allaient lever la chape pesante d’un mal insaisissable, les médecins ne manquant pas tant de mots pour désigner la chose que de moyens pour la résoudre.

Mon statut de professionnel, ma connaissance de l’hôpital facilitaient évidemment les choses. Et puis l’un des spécialistes, qui était au centre des traitements et investigations, était un ancien camarade de lycée. Il me parla simplement d’un pronostic fatal, de soin palliatif, mais aussi de l’importance du suivi psychiatrique ; et puis le problème social ; et puis encore la difficulté, tant pour l’un que pour l’autre, d’accepter ce qui était dit. Le comprenaient-ils d’ailleurs ?

Je retrouvais là tout ce qu’Henri-Jacques avait, de longue date, refusé. Et sa compagne aussi de son côté, et pour d’autres raisons.

La maladie ni la souffrance n’arrangent le caractère. Henri-Jacques avait été insupportable. On le disait dément. On supputait donc l’effet des métastases ; ou bien encore ce diagnostic qui transforme la misère en symptôme. J’arrivai, nous parlions. La plupart du temps, c’était de choses sans importance. Il me fallait un moment pour me retrouver dans le temps de ces échanges par bribes. Et puis, au détour d’une phrase, un mot, un souvenir, un aveu, une demande. Le silence est une chose terrible pour celui dont la souffrance est béante. Je trouvais n’avoir rien à dire, mais trouvais aussi de quoi parler. Très vite, j’avais compris qu’il était impensable de transmettre ou traduire ce que les médecins tenaient pour être la réalité. Tout avait été entendu, et reconstruit dans un entendement que tous les deux ne pouvaient partager, qui les opposait ; chacun disant sa peine de ce que l’autre n’entendait pas. Chacun avait sur l’autre le regard embué par la conscience d’une souffrance méconnue ; mais laquelle ? Et de qui des deux ?

Palliatif, cela veut dire que l’intéressé n’a plus rien à faire dans un service de soin. On ne transige pas avec la DMS : la durée moyenne de séjour qui, dans le monde hospitalier se voulant devenu comme une entreprise, est devenue critère de qualité.

Il fallait donc trouver un lieu, ailleurs… Mais lequel ? Un lieu médicalisé, avec suivi psychiatrique, soins réguliers…..

Henri-Jacques rentra chez lui, où il m’avait demandé de continuer de venir le voir. Je n’avais mis aucune condition ; je n’en mis pas davantage.

Parfois, je recevais un appel téléphonique, modifiant le rendez-vous ; à cause d’un soin, d’une hospitalisation, toujours brève, d’une consultation…

La difficulté d’articuler, puisque le mal affectait la gorge, était telle que nous passions de longs moments dans des échanges implicites. Parfois, les mots échappaient à mon début de surdité ; le sens me rattrapait, plus tard et autrement. Il faut dire aussi que la voix n’avait plus de timbre, tout comme le corps s’émaciait. Les souvenirs disparaissaient sous l’emprise du présent, tragiquement vide, désespérant. Je survivais, dans ma tête, au désespoir, veillant à ne pas déranger.

La compagne profitait de mes venues pour partir, au début au moins. Un temps aussi pour elle, pour souffler. Il n’était pas seul. Elle me parlait à mon arrivée, très peu, sachant que la maître de maison m’attendait, dans cet appartement minuscule. Elle me parlait à mon départ, pour me dire des choses actuelles, réelles, qui faisaient basculer les images que Henri-Jacques et moi tentions de soutenir dans le précaire et l’incertain.

Elle se souciait de le voir partir, et s’épuiser ; ou encore de le voir prendre la voiture, dont il ne payait plus l’assurance, et qui n’avait plus de frein. Henri-Jacques pensait qu’il était temps de la changer, et puis il s’en servait si peu. Une de ces choses encore dont il fallait qu’il s’occupe. Il fallait trouver le temps, et la disponibilité. Il me rappela qui la lui vendit, un de ces alter ego qu’il avait rencontrés dans ce lieu où je le connus. Elle était contemporaine, cette voiture, de sa vie retrouvée, mais elle n’en pouvait plus. Il attendait des nouvelles de l’héritage dont il eut la surprise d’apprendre qu’une tante l’avait gratifié. Alors, il changerait la voiture.

Il attendait une amélioration que lui promettaient les traitements, et peut-être ceux qui les prescrivaient, et ceux qui les assumaient. Elle ne venait pas.

Une fois seulement, nous évoquâmes son fils. Henri-Jacques avait refusé de donner quelque signe de vie que ce soit. Il ne s’en était jamais, ou presque, occupé. C’était ainsi. On ne refait pas l’histoire. Alors, cela ne rimait à rien de faire signe au moment de je ne sais quel besoin. Et puis, il l’avoua, une fois et une seule, il avait honte.

J’étais devenu un notaire des affects et des sentiments, recevant les mots comme des indications qu’il faudrait préserver. La compagne, elle, avait son point de vue. Mais elle n’avait jamais rompu avec ses enfants ; et elle avait toujours sa mère.

Henri-Jacques ne mangeait plus. Et puis il n’en avait plus le goût. La perfusion apparut. Derrière le comptoir de la cuisine américaine, les couteaux de cuisinier avaient disparu. Ses couteaux de cuisinier, puisque ce fut le métier qu’il exerça, dans l’une de ses vies.

Henri-Jacques avait des moments d’emportement, de colère, de confusion… Il m’en parlait parfois, et les liens simples qui apparaissaient d’eux-mêmes indiquaient à mes yeux comment il ne supportait de se voir dépossédé de lui-même, de ses objets, de ses habitudes.

Pour s’en remettre à une femme, il fallait être un enfant, ou un mourant. Il resterait donc phallocrate, jusqu’au bout. Elle, de son côté, insistait pour que je lui fasse comprendre, un peu comme les mères attendent du père une aide qui ne les satisfait jamais.

Le périmètre de la circulation avait bien diminué, et recouvrait à peine l’appartement dans son entier. Le plus souvent, les alentours du lit suffisaient.

Au fond, l’amenuisement de ses forces rendait service. Il n’avait plus assez d’énergie pour se lancer dans des déterminations farouches, ainsi que je l’avais connu. L’intransigeance aussi le quittait ; et c’était, à mes yeux, mauvais signe.

Sur plusieurs mois, un des enjeux, une des batailles va être celle de l’hospitalisation à domicile. Il n’était pas question de maintenir une hospitalisation : sitôt entré, sitôt sorti. On ne pouvait trouver de lieu adapté. Alors… ! Et lui voulait rentrer chez lui. Elle aussi, naturellement, mais elle ne le supportait pas, puisqu’elle avait peur. Bien sûr, l’insistance assidue de sa préoccupation me faisait penser à autre chose, et je tendais à y voir la face cachée de cette sollicitude qui ne parvient qu’à mettre l’intéressé hors de lui.

L’hospitalisation à domicile allait donc être mise en place ; le plus délicat étant de la faire accepter.

La compagne oeuvra patiemment. Ne pas provoquer de colère !

Dans ce petit et modeste appartement, une petite pièce était le bureau. Il y en avait un. Dans ses tiroirs, sur le plateau et autour, quelques photos, dont celle de sa mère, en couleurs. Et des papiers aussi. C’était l’antre où tout se décide, le bureau d’Henri-Jacques. Il y avait là tout ce qu’il avait gardé : l’essentiel d’une vie. On n’y entrait que sur son invite. On n’y touchait à rien.

C’était, dans la grande pièce, un canapé qui servait de lit. Il n’y avait plus de place pour que le soleil entrât. La plupart du temps, le volet roulant restait aux trois quarts baissé.

La compagne trouvait que ce n’était pas bien pour lui. Unique, le lieu devenait triste, et elle ne pouvait plus même le tenir propre. Et ce bureau qui ne servait à rien !

Têtu, Henri-Jacques ne voulait rien entendre.

Cependant, les choses avançaient, au fur et à mesure du déclin.

Ce jeudi-là, j’arrivai dans un lieu modifié, mais je ne m’en rendis pas compte. Le canapé était fermé. J’hésitais à trouver mieux cet homme décharné, qui ne portait plus son corps, et que son corps ne portait plus. Je le regardais, comme d’autres fois, affairé à ordonner ses gestes pour faire circuler les conduits autour de la potence où pendait la perfusion. C’était un cérémonial qui durait quelques minutes, et qui paraissait l’énerver un peu, au fur et à mesure que croissait son envie de pisser, ou sa crainte. Parfois, il l’appelait. Et ses gestes à elle faisaient passer les conduits de l’autre côté. Henri-Jacques avait cette économie et cette intelligence du geste qui fait que l’on cherche, peu à peu, quel est le meilleur. Puis, on s’y tient. Pour les autres donc, c’était un emmerdeur.

Il revint faire mine de s’asseoir, remuant à nouveau les fils autour du portique. Ni sa tête ne tenait, ni ses paupières. Il me dit son besoin de s’allonger, et se dirigea vers la petite pièce.

Je vis bien qu’il n’y avait plus de bureau, mais un lit médicalisé, rutilant. La compagne me dit les difficultés considérables qu’il y eut à le mettre en place, le matin même. Maintenant, çà y était. C’était quand même mieux, et on retrouvait une pièce à vivre, laissant dans l’implicite le nom que l’on eût pu donner à l’autre.

Je laissai un moment, le temps qu’il se mît au lit. Je demandai. Du geste et la mimique, il me fit signe. J’entrai, et m’assis près de lui. Je le touchais à nouveau, comme il m’arrivait, rarement, de le faire. Quasi inaudible, il murmura : « çà me fait du bien ; çà me détend ». Je le sentais en effet s’abandonner, mais moi, je n’y voyais aucun mal. Je regardai un moment sa main, que j’avais sur la mienne, et ses doigts, longs, fins et soignés. « Tu as de jolies mains ». Il sourit, prit un temps, et d’un souffle me rappela : « C’est ma mère ».

Il se laissait aller, glissant dans les limbes, je crois paisiblement. Je restai un moment. Il respirait lentement. Je sortis. La compagne me confirma que, désormais, les choses seraient mieux.

Le vendredi, en fin de matinée, j’avais un message sur mon téléphone mobile ; Henri-Jacques avait été hospitalisé. Un peu plus tard, la compagne me rappelait. Il était dans le coma, en fait depuis la veille ; je l’avais quitté, et il n’avait pas refait surface. Je répondis que je passerais le voir, sitôt qu’il me serait possible, et je savais être le mardi dans les lieux hospitaliers.

Mardi, je me mis en quête du service qui l’avait reçu. Un temps de gêne dans le regard d’une infirmière qui se demandait qui j’étais. Henri-Jacques était mort au petit matin, sans avoir repris connaissance. L’infirmière me parla plus simplement quand elle me situa parmi les professionnels. La compagne était venue, et s’était occupée de ce qu’il fallait.

Je savais qu’elle y tenait. Jusqu’au bout.

  Penser les choses. 

N’est-ce qu’une manière d’accéder au deuil par le refus de l’oubli ?

Je ne comprenais pas vraiment moi-même quelle avait été ma place. Je me souviens avoir pensé, avec dérision il est vrai, que le plan cancer offrait 30 € aux professionnels assistant psychologiquement les malades et leur famille ; il fallait procéder par séries de 4, sous couvert d’en faire renouveler l’accord. Pour moi, en la circonstance, cela n’avait aucun sens.

Ce fut un travail qu’il nous fut donné de tenter de soutenir, Henri-Jacques et moi, lui à sa place, à peu près, et moi à la mienne, plus attentivement. Il estima s’en être mieux porté. Je le pensais aussi. Mais sans doute n’y avait-il rien là qui fût, vu de loin, ou de l’extérieur, bien spectaculaire ou bien notable.

Ce travail fut interrompu, brutalement. Des raisons institutionnelles, dirai-je. C’est-à-dire le moment où quelqu’un décide que çà suffit.

C’est pourquoi je ne mis aucune condition, lorsque j’acceptai de répondre aux invites. Je pensais avoir à assumer ce qui s’imposait à lui, plutôt que lui donner une nouvelle occasion de penser que rien jamais ne tient.

Je fus pour lui contemporain de son retour à la vie, contre l’évidence.

 

Mais cela ne répond pas aux questions que l’on peut se poser sur, comme on voudra le dire, la fin de vie, l’accompagnement, le soin psychologique des personnes malades du cancer...

Il me semblait que ce qui donnait sens à ma présence était, très directement, l’existence d’un passé relationnel commun, et ma connaissance d’une partie au moins de son passé à lui, sa vie. Il avait enfoui violences et trésors. J’avais cherché les aromes persistants. Dans l’intervalle, des sensations, un corps en partie retrouvé, une mobilité, un espace, puis un lieu, puis des gens.

Aucun de ceux qui avaient compté n’étaient plus. J’occupais une place où les choses connues n’ont pas à être dites, puisqu’il suffit, d’une remarque, d’en vérifier la présence. « C’est ma mère ». A nulle autre pareille en effet. Dévouée qu’elle fut, et fidèle, à l’homme qui ne la reconnut jamais, ni son enfant, mais assuma à sa manière sa responsabilité devant une vie de doublure.

 

Il y a là un travail de pensée, et pas seulement une présence humaine. Du reste, s’il fallait une humanité, aidante et chaleureuse, ce ne fût sans doute pas moi le mieux à même d’y répondre.

Est-on seul de la même manière lorsqu’une présence humaine peut concevoir ce qui fut, sans y rajouter le désordre de questions que l’on ne se pose qu’en silence ?

Est-ce un travail ?

Cela vaut-il rémunération, même si l’on dit que cela en vaut la peine ?

Suis-je arrivé ici à exprimer quelque chose ?

Autour demeurent des places nécessaires, incontestables, soignantes quoi que l’on en dise, des décisions à prendre, des réalités, et …   une telle méconnaissance !

 

Juillet 2007

 
Publié dans témoignage, adulte, travail de soin, psychanalyse | Réagir | Commentaires fermés