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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Heaven climber ”

 

 

Heaven climber

 

J’ai fait un rêve :

 

 

 

« Je vais partir dans la montagne. Celle où mon fils vit maintenant.

C’est une vaste montagne, pleine de majesté bienveillante, immobile comme un grand dos d’éléphant.

Je suis allée là-bas à l’automne dernier, et j’ai vu des arbres aux couleurs étonnantes : des feuilles vertes, jaunes, rouges, et puis des rousses, et les branches sombres des grands sapins. J’ai ramassé les feuilles tombées, je les ai gardées dans des livres.

 

 

C’est dans cette montagne que mon fils est parti. Il voulait être berger.

Il me disait : « Viens, maman, on déménage, on va vivre à la montagne. »

Et je refusais toujours, parce que j’espérais encore refaire ma vie sur la côte, où il y a tant de gens, et peut-être j’aurais pu enfin trouver, parmi ces gens, quelqu’un pour moi, et un travail…

 

"There a feeling that I get, when I look to the west…"

Cette chanson de Led Zeppelin, je l’ai entendue lorsque mon fils habitait chez moi. Il l’avait écoutée souvent, puis avait appris à jouer l’accompagnement sur sa guitare.

 

"And my heart is climbing to heaven."

 

"Stairways to heaven", c’est le titre de la chanson. Elle est triste, très nostalgique, puis se brise et déchaîne, pleine de rage. Puis revient à la nostalgie, comme dans un élan vers un au-delà.

 

 

Mon fils, il voulait être berger. Il voulait vivre dans la montagne. Il laissait pousser ses cheveux et fumait de l’herbe.

Et moi, je regardais ce grand garçon qui était devenu un homme, et j’aurais tellement voulu pouvoir l’atteindre, et l’aimer.

Lui dont j’avais abîmé l’enfance, lui que je n’avais pas su et pas pu chérir.

Et comme j’aurais voulu pouvoir changer tout cela, et le rejoindre sur sa planète. Et comme j’étais surprise qu’il ait ces goûts si semblables aux miens, qu’il ait cette fragilité, cette naïveté. Il était là, il dormait dans le salon, à quelques mètres de moi, il était en même temps si proche de moi, si ressemblant, et en même temps si loin, si étranger.

 

Puis il est parti dans la montagne. Il a travaillé à la station de ski, il a trouvé un logement.

 

Et quand j’ai pu avoir une voiture et aller le voir, j’ai découvert sa montagne et ses arbres aux couleurs chamarrées, et cette plénitude qu’elle procure.

Je m’approchais tout doucement de lui, j’essayais de me faire un peu accepter, de faire un peu oublier le passé sombre.

Nous étions assis sur le plateau herbeux, l’automne descendait doucement, l’air était parfumé et paisible, tout se taisait, et tout intimait à faire silence. Il ne parlait pas, et je n’osais pas dire.

J’ai fait un croquis de lui, devant la montagne. Tout était pour moi extraordinaire, merveilleux : pouvoir me déplacer en voiture, avoir cette chance inouïe de découvrir cette montagne et ses vallons, et mon fils. La vie allait enfin se lever.

 

Sur le plateau, quelques chevaux broutaient. Ils étaient plutôt massifs, rustiques, d’une couleur si sombre qu’on les aurait crus noirs. Je venais de lire « Trois chevaux » d’Erri de Luca, et je regardais ces chevaux, là, sur le plateau de la montagne, dans cet air raréfié et immobile, dans cet entre deux mondes, entre ciel et terre, et je pensais : « une vie d’homme dure celle de trois chevaux. »

Et tout prenait une teinte si intense, devant cette massivité, devant cette beauté, je n’avais plus envie de bouger. La montagne me ramenait à ma condition, et non seulement me faisait l’accepter mais même me comblait.

 

Et j’aurais tant voulu pouvoir partager cette émotion avec mon fils. Mais comment le lui dire ? Il avait toujours l’air de penser que je ne disais que des bêtises.

Et comment lui dire que je l’aimais sans avoir l’air de mentir, et comment avoir l’outrecuidance de le lui dire ? Et comment aurais-je pu avoir la certitude de l’aimer, si l’amour est quelque chose qui se partage, qui se construit, puisque nous n’avions pas partagé grand-chose sinon des désastres, et rien vraiment construit sinon ce silence ?

 

Comment dire cela sans avoir l’air de mentir ? Puisque c’est une parole, et que l’amour est ailleurs…

Autre chose.

Alors, suffisait-il de partager un peu sa montagne avec lui pour qu’il ait le sentiment que je l’avais enfin rencontré, et reconnu ?

Et si moi, je n’avais pas été vraiment capable de l’aimer, lui, allait-il être capable d’accepter ce que je tentais de lui offrir ?

Alors, je me suis tue.

 

Ce jour-là, je portais à mon cou une croix égyptienne en bronze. Je l’avais achetée à Biot, peut-être bien quinze ans auparavant. Ou même vingt ans. Je l’aimais bien, elle était très belle.

Il l’a vue, il l’a touchée, il a dit : « Mais c’est à moi, ça ! »

Je lui ai dit que non, et puis, soudain, je l’ai enlevée et je lui ai dit : « Je te la donne. »

 

 

………..

 

Comme il n’y avait pas longtemps que j’avais une voiture, il a fallu que je me réhabitue à conduire, et au début, pendant un certain temps, cela a été difficile parce que j’avais beaucoup d’appréhension, et l’estomac tout noué. La route pour aller dans la montagne était magnifique, mais les virages me faisaient peur, et les autres voitures qui roulaient derrière moi, et les grandes falaises de pierre qui surplombaient la route par endroits.

Des travaux importants et réguliers pour l’entretien de ces falaises coupaient souvent la route. Une entreprise spécialisée nettoyait les blocs qui auraient pu tomber. Des hommes les faisaient sauter à la dynamite. Sur le bord de la route, de grands panneaux avaient été posés par l’entreprise : elle se nommait "Heaven climber". »

 

 

Publié dans témoignage, adulte, (psycho)thérapie, approche d'inspiration pédagogique | Réagir | Commentaires fermés