accessibilité | contenu | menu
 
pas encore enregistré ? Inscription | mot de passe oublié ? | Aide
mon compte   connect
Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Les violences faites aux femmes? ”

Aujourd’hui, les choses semblent assez entendues en la matière. La violence, quoique l’on hésite à en affirmer les causes, est un mal en progrès, contre lequel par conséquent il semble légitime de mobiliser les moyens les plus grands. Parmi les victimes, les femmes, à en croire par exemple les associations de femmes battues ; mais aussi des enfants, victimes de sévices, de maltraitance, ou encore d’atteintes à connotation pédophile. Le mal, pourrait-on en déduire, affecte donc les hommes. Ils sont les batteurs, les violeurs, les violents. L’intempérance serait donc masculine, dans la mesure où il serait aujourd’hui pensable que des différences existent encore entre les sexes.

Dans le contexte social, on peut avoir envie de s’intéresser aux rapports existant entre les contraintes sociales croissantes et la violence que, implicitement, on s’attendrait à voir venir de ceux qui ne parviennent pas, ou difficilement, à s’inscrire au sein du monde commun. Les exclus seraient donc associés à la violence, victimes pour les uns, mais aussi fauteurs de troubles pour d’autres.

Aujourd’hui, dans le monde hospitalier, on affiche des obligations légales s’imposant à ceux qui y sont conduits, et l’on porte plainte contre les fauteurs de troubles. Naguère symptôme, la violence est (re)devenue un vice, objet de plainte, de condamnation.

Dans le monde de l’éducation, le souci n’est pas moindre puisque, à ce jour, on n’a échappé que de bien peu à une loi de prévention consistant à dépister dès l’âge de 3 ans les trublions présumés fauteurs devenir asociaux ou antisociaux ; on convoquait une connaissance réputée scientifique pour trier précocement le bon grain de l’ivraie. Ainsi la violence est-elle liée à l’urgence, annulant tout écart entre le sentiment de l’urgence et sa réalité factuelle. On sait pourtant qu’il ne faut pas se précipiter lors des incendies et autres drames, puisque la panique est souvent plus meurtrière que le drame ou le mal initial. Mais, en matière de morale, la panique a raison.

La quête de sens

La violence serait donc devenue une adversité, un mal contre la vie ; pourtant plusieurs, de Freud à Gandhi, la considéraient comme liée aux forces de vie, tout en en reconnaissant l’adversité que peuvent constituer certaines de ses configurations. Pour le Mahatma, il fallait accepter de s’exposer au risque de la sexualité pour s’en affranchir, étape préalable à tout renoncement décisif à la violence. Ainsi devait on accepter de s’exposer à ce que l’on redoute, comme pour se défaire de son emprise imaginaire, toujours démesurée.

Dans des interprétations néo, ou pseudo freudiennes, on peut aisément dire la violence comme le moyen d’obtenir par la force ce que l’on n’obtient pas par des moyens légitimes ; la violence devient paradoxalement aveu et preuve de faiblesse, son expression agie sur l’autre devenant le moyen de la dominer, la nier. On agit la violence pour dominer l’autre, prouvant ainsi aux yeux de tous lequel est, apparemment, le plus faible, le vaincu. Cette domination aux accents machistes puise aux sources phalliques dans l’illusion de la force, mais son maniement avéré et dangereux devient pour l’homme violent l’antidote de sa propre impuissance, ses propres limites.

L’homme violent serait donc, finalement, hypoviril, impulsif, ne sachant se tenir ni se contenir, éjaculateur précoce en somme, énergumène (au sens littéral) éructant et primaire.

Mais il me semble, dans les explications de cette veine, que l’on en reste dans un système moral de représentations, et que l’on sent en filigrane les représentations du bien et du mal, du permis et du défendu, du licite et de l’illégal. La sexualité n’est conçue que comme un besoin génital qui doit avoir une expression, élaborée, ou bien brutale. Il faudra donc contenir ce qui ne pourra être retenu, et l’on va entrer dans des problématiques de maîtrise, sans voir ce que cette idée doit précisément à la violence puisqu’elle vise à instaurer des voies sans déviation, des autoroutes de l’être. Et ces réductions normatives font la litière des revendications en souffrance qui, désespérant de pouvoir s’émanciper pour accéder à une réalisation partielle, trouvent dans leur adversité la cause magique de toutes les impossibilités, les échecs et les déceptions.

La quête de sens peut avoir des accents de désespérance, et alors elle invoque tant ce qui doit être que ce qui doit ne plus être. Les figures du mal tracent les contours, à contrario, des chemins du bien, dissimulant à peine que le dessin est le même, avec des valeurs inversées.

Les mots des maux.

Etymologiquement, il semble que le terme de viol soit bien plus récent (et plus précisément encore au sens moderne d’agression sexuelle) que celui de violence ; deux ou trois siècles au mieux pour le premier, le double pour le second. Le radical est peu fécond et n’offre que peu de glissements sémantiques. Par contre, on peut noter, assez rapidement, que le terme de violence est repris dans bien des déclinaisons juridiques. Il y a donc bien une notion d’abus, l’effraction devenant infraction. Quelque chose est obtenue sous contrainte, et cela annule toute forme de consentement. Il faut donc annuler ce qui s’est passé, le rendre impossible à nouveau, pour lutter contre la violence ; ce qui ne laisse de reproduire une partie du processus même de la violence : l’annulation par exemple, que j’illustre ici.

Mais, valeur juridique par excellence, la violence est la nomination par un tiers, ou même la qualification par ce tiers d’actes commis par les uns sur d’autres mis en situation de victimes. La violence est un jugement formulé, conférant un statut, soulignant un dommage, imposant une fin, et demandant une sanction. Il n’est donc pas de violence sans « violeur », il n’est pas de faute sans coupable.

En fait, le terme de violence naît du champ social. L’expression violente vient d’un individu, et sa dénomination résulte d’un regard porté là-dessus, au nom des autres et la société. Il n’apparaît pas dans la psychiatrie, et ce n’est que de manière récente, psychosociale, que l’on insiste sur les comportements qui seraient violents ; avant peut-être d’en faire un tableau avec ses sous catégories, l’enfichage tenant lieu de compréhension.

Du reste, il est difficile de concevoir une violence sans pouvoir, une violence sans domination. Il faut au moins un faible, et bientôt une victime.

Mais cela s’entend surtout dans le registre de la réalité. Et ce n’est pas ici ce qui va m’intéresser. A l’inverse, c’est le chemin du fantasme qui m’intéresse, mais aussi et surtout son origine, l’histoire antérieure.

Le corps.

Telle est en effet la première des notions dont j’ai besoin, puisqu’il me semble que ne saurait être de violence sans corps ; la violence est une contrainte consistant à assujettir le corps de l’autre à la réalisation d’un besoin, d’un désir, d’un fantasme, d’une exigence portée et agie par le corps propre de l’agresseur. L’objet de la violence consiste précisément à ce que l’autre ne dispose plus de son corps, mais soi, devenu son maître, LE maître. La violence ne consiste pas nécessairement à assouvir un comportement génital ; mais il est probable qu’elle ne se conçoit que dans le cadre d’une excitation complexe et paradoxale en ce sens que l’excitation de l’agresseur se nourrit de son contraire chez la possible victime.

Ce corps à corps de l’un remettant l’autre en situation de plus ou moins totale impuissance renvoie à un moment de l’histoire où l’on n’était même pas ou même plus en position d’être deux ; bien avant que l’entre-deux débouche sur des jeux, des échanges ou des élans.

Celui qui ne peut rien est l’enfant, le petit enfant, le nourrisson peut-être, ou encore l’infans, comme on dit, ce petit être non encore pleinement humanisé. L’autre, en vis-à-vis, ne peut être que la mère ; je parle bien entendu du personnage, de la position maternelle, et non pas tant ni seulement de la personne, homme ou femme, géniteur ou non, …, je parle de cette entité humanisante, de cette indispensable présence qu’il faut bien nommer, et qui va assurer la vie de cet être futur, dans le meilleur des cas, trouvant l’occasion d’une puissance sans limite dans le dénuement d’une dépendance totale.

On ne peut pas parler d’équilibre dans cette situation et ce moment où la mère régit le corps, le rapport à l’espace environnant, la réponse au besoin. Elle fait la nuit et le jour ; elle est la nuit et le jour. Il n’est de pouvoir et de possible que par elle. Pourtant cette situation, cette domination sans partage, n’est pas nécessairement ni seulement heureuse ni parfaitement aisée ; espérons-le, tout au moins ! Parce que sinon, il faut craindre que l’ascendant de l’une sur l’autre ne puisse constituer une raison d’exister, de trouver là une mission définitive, une raison d’être.

On sait que Piera AULAGNIER parle de violence à propos de cette inévitable et indispensable situation. On pourra préférer la douceur relative d’un WINNICOT, qui nous parle d’une mère suffisamment bonne ; mais on comprend bien de ce fait qu’elle n’est pas que bonne. L’art de la mère va consister à ouvrir un espace, trouver des oscillations entre les deux termes, et revenir dans la mesure du possible à un moyen terme. Sans cette stabilité et ce mouvement, il n’y a ni apaisement, ni identification possibles.

Le petit d’homme est issu, entre autres, de l’expérience foncière de cette asymétrie originelle. La violence y retourne, abruptement.

Le corps à corps

Le violent, homme ou femme, sera ici pour moi celui ou celle que tout pousse, à son insu, à recréer cette asymétrie originelle. Mais, plus précisément, il se met à la place de la mère, et dans le rôle d’une mère dominatrice, ou, plus clairement encore, cette mère ayant le pouvoir de vie et de mort, cette mère dont la colère fait trembler, l’origine même de la plus ancienne menace, celle d’être détruit. Cette mère qui sait non seulement ce que son enfant doit manger, mais aussi quand et combien ; cette mère qui sait ce qu’un enfant doit « faire » (déféquer), et sera juge de la manière et du résultat. Gestionnaire des trous du corps dès avant que le petit d’homme ne puisse s’en approprier l’usage, elle s’en veut vérificatrice, régulatrice, et instauratrice de l’ordre vital. Et un corps, quel qu’il soit, sans le bon usage de ses trous, meurt. La mère garde barrière est le nécessaire précurseur, mais aussi le modèle emblématique de toute image de domination ; mais surtout d’une domination du mal et de tout par le bien. Elle est à l’origine de la formation de l’angoisse, alors que la prescience de sa démesure n’a encore trouvé aucun moyen de s’y soustraire. Tout comme on pourrait dire, dans l’autre sens, que l’angoisse est le moyen de sa quête, du recours craintif à Elle.

Que l’on m’objecte de (ne) faire état (que) d’une figure bien triste, épouvantable de la mère reviendrait à dire que n’existent ni les autres faces de la mère, ni, surtout, que cette position, au fond terrible parce que vitale, est soutenue par un être, et le plus souvent précisément par une femme. En l’espèce, je veux dire qu’il s’agit d’un être dont on peut espérer en particulier que les images du corps, ses représentations inconscientes, ne soient pas quelconques.

Mais que la figure de la mère puisse exister sans aucune partie liée avec la condition de femme (c’est-à-dire comme être marqué d’une condition sexuée et partielle), et l’on se trouve alors soit devant une image mariale, soit devant la sorcière. Les deux, comme je l’ai dit plus haut, sont le même dessin aux valeurs inversées. Marie, la Vierge comme on dit, est considérée comme désistée de cette condition ; qui donc la considère comme ayant commerce charnel avec Joseph ? Du reste, elle suivra son fils ; et lui survivra. Par lui, par son histoire à lui, elle deviendra celle qui trouvera place dans les églises, avec ou sans l’enfant : toujours sans homme, et plus précisément sans mâle.

La sorcière non plus n’a pas besoin de mâle.

Les deux ont des pouvoirs sans limite, indéfiniment protecteurs et bienveillants pour Marie, mystérieux et menaçants pour la sorcière. Tout puissants dans les deux cas.

Du reste, une fois la violence commise, le violeur est un enfant ; c’est souvent ce qu’ont l’air de dire les femmes battues qui peinent à se résoudre à quitter leur tyran : « je sais qu’il souffre ; il n’est pas mauvais, ce n’est pas de sa faute ». Des fois, il s’excuse, se repent, promet que plus jamais… d’autres fois, ce seront d’autres destins, plus funestes, réservés à un sentiment de culpabilité qui reste tenace et ravageur même s’il est occulte ou occulté.

Le violent qui se voit tel abolit la scène où il se voit, mettant un terme décisif, définitif à ses yeux, à ce qui l’insupporte ; les choses doivent cesser, il n’y a pas d’alternative. Car c’est le regard qui est insupportable ; la violence somme de baisser les yeux. Je ne sais si « l’œil était dans la tombe et regardait Caïn », mais j’ai bien peur que le regard d’Abel ne lui fût, juste avant, devenu intolérable ; et pas seulement sa présence. J’imagine volontiers que Caïn ait tué Abel parce que, précisément, il le regardait. Mais l’absence de ce regard ne crée qu’un vide.

L’asymétrie a basculé dans le déséquilibre. Elle n’ouvre plus l’espace où l’apaisement mène à l’intemporalité. Le corps sans borne est aussi sans bord. Il cherche sa limite par une sorte de plaie. Le trou n’est que souffrance, preuve exultante et insupportable de l’incomplétude, puisque ce sont les trous du corps qui nous ouvrent au monde pour entretenir notre vie.

L’image latente sous l’égide de laquelle se déploie la violence est celle de la mère idéalisée, entière, complète, dévouée à son fils parce qu’il est son Bien (entendons aussi son bien propre). Nul, et nul homme en particulier, n’accède à elle et moins encore ne la souille ; elle n’est pas seule, elle est unique. Aucune autre jamais ne sera son égale, ni même son ombre. Elle est intouchable ; le mot évidemment étonne de son paradoxe, lorsqu’on pense au sens de ce mot aux Indes.

Je pense à cette femme qui disait sa satisfaction que son fils soit mort à la guerre contre les ennemis jurés, et qui promettait la mort de ses autres enfants, présents et à venir. Elle criait, elle hurlait, menaçant du geste, ou psalmodiant ; comme on voudra. Mater dolorosa, imprécatrice, identifiée à une matrice, au service d’un état.

A contrario, on pourra penser que la difficulté même de la position maternelle consiste en sa contradiction intrinsèque, en cela qu’elle est omnipotente, autant que provisoire. Sans cela n’est possible aucune séparation ; et cela n’est possible que parce que cet être là, en charge de la fonction maternelle, est pris aussi sur d’autres scènes que celle de mère. Quelle que soit sa solution quant au partage, elle est partagée, parfois tiraillée, et donc bienheureusement hésitante. Dans cet intervalle naît l’espace, qui croîtra, indéfiniment.

En contrepoint naîtra sans doute la nostalgie, selon laquelle exista jadis un monde merveilleux : l’Atlantide sûrement, ou mieux. Mais ce monde est perdu ; à jamais, pour qu’un autre soit, pour que d’autres soient.

La nostalgie et le désir que rien ne change, l’obsession du réversible (y compris ce qui est présenté comme « écologique ») sont autant de moyens de refuser l’irréversibilité du vivant, l’inéluctabilité de la mort, l’indéfinie recomposition de la vie.

On peut évidemment penser au thème des trois Parques, cher à Freud, où les figures de la femme sont avant, pendant et après la vie. Mais c’est au fond une vision optimiste puisque même celle qui coupe le fil de la vie est une femme, de telle sorte que, victime à nouveau, on n’est à nouveau plus seul. Il me semble en tous cas que toute reconnaissance du nécessaire et exorbitant pouvoir de la mère impose d’avoir à se trouver dans une dynamique à (au moins) trois termes, quelle que soit la manière de les concevoir. Il ne se peut pas que n’existent que la mère et l’enfant ; sauf, comme je le disais, à adorer la figure mariale.

L’être violent en serait en quelque sorte idolâtre, fanatique. La mère est la vierge, et donc toutes les (autres) femmes sont des putes. Il n’y a aucune place pour un homme ; sauf à la rigueur un être aussi violent qu’éphémère, menaçant que menacé. Toute sexualité devient une sorte d’affaire de sexe.

Lorsque vient ou survient la réalité génitale, le schéma psychique de l’intéressé, l’être violent, reste figé dans des représentations au mieux binaires, des alternatives strictes : on subit le monde, ou on en devient maître. Mais il en est des versions aussi redoutables, sectaires, qui se donnent un air plus doux, plus raisonnable ou plus vrai ; par exemple : « s’il n’y a plus de croissance, on meurt ». Surtout ne pas changer ! Surtout, ne rien perdre !

A corps perdu

J’en profite au passage pour préciser que, par être violent, j’entends aussi bien le chef de bureau acariâtre et dominateur que le tyran domestique, ou le persécuteur hypocrite, ou encore le harceleur ; ou encore l’agité impénitent qui est peut-être une forme atténuée du même mal. La figure la plus abrupte de l’être violent qui commet les actes les plus monstrueux ne saurait exister hors la diversité des autres formes d’inaccomplissement qui transforment les situations de domination en occasions paradoxales d’initier la proie devenant victime aux identifications les plus dévastatrices ; quitte à en devenir phobique ou hallucinée. Sans l’humiliation, sans la terreur, sans la frustration, sans les menaces, sans les réprimandes, sans la quotidienneté d’agissements infériorisant, il serait évidemment beaucoup moins aisé de mener les candidats tyrans à devenir des êtres ordinairement malfaisants. C’est là que l’idée même de répression trouve son origine ; il faut veiller à ne pas manquer la transmission des figures et initiations sadiques : On donnera le martinet à celui qui s’identifie à l’agresseur. On lui donne du grain à moudre et, souvent, un discours de justification.

Fort heureusement, de telles vicissitudes ne suffisent pas à ceux qui ne sont pas assez aliénés (qui appartient à l’autre) à devenir leur propre caricature. Ils n’y puisent qu’une certaine connaissance de l’imagerie inconsciente, du traitement social qui en est fait, et en conserveront peut-être quelques restes inconscients qui distrairont leur sexualité adulte. Par le corps, ils chercheront le corps de l’autre, l’au-delà du corps, à corps perdu ; c’est-à-dire par une recréation énamourée d’un état où l’on n’est plus seulement soi.

Mais chacun ne peut accéder à la sexualité, à l’état adulte ; puisque c’est la même chose.

Alors, à corps perdu reste marqué de la perte du corps, qu’il faut sans cesse retrouver, posséder, maîtriser ; avec la terreur que même de lui naissent des choses qui nous dépassent.

Relâché, le corps devient proie. L’être violent a besoin du corps bandé et turgescent, tout autant que, dans d’autres dispositions, il peut n’en pas faire montre, privilégiant alors un état infantile comme intouché, mais aussitôt fascinant, affriolant ; comme l’ombre portée de la mère sur les traits de l’être aimé. Innocent des pulsions qui le déchaînent, l’être violent est le témoin d’un état qui s’impose à lui. C’est pourquoi n’est aucune limite, puisque ce n’est même pas de lui qu’il s’agit.

Il n’y a pourtant pas de déterminisme univoque, de causalité linéaire, ni, par conséquent, de réalité humaine réellement prédictible. Il ne suffit pas d’avoir vécu ceci ou cela, ni telle relation d’emprise, pour que l’être violent trouve les conditions de sa réalisation.

Il faut aussi qu’échoue son individuation, qu’il ait renouvelé dans maintes situations, plus ou moins socialisantes, les impossibilités auxquelles il avait été initié et promis.

C’est bien là que la scène sociale est plus qu’un simple environnement ; tout autant qu’une famille est plus qu’un entourage.

Il faudra des réalités réitérées, mais aussi des images redondantes, confirmant qu’il n’y a de pluriel que malheureux ou rival, qu’il n’y a de partiel que souffrant, qu’il n’y a de mélange que douteux, qu’il n’y a d’autre qu’adverse ou bien même inverse ; pour ne pas dire inverti.

Images du corps et corps social

Je crois délétères les images du corps consistant à refuser l’image délétère d’un corps.

On ne vieillit plus, mais on est au troisième, quatrième, énième âge ; on n’est plus aveugle, mais mal-voyant. Et on va s’évertuer de faire croire que tout corps peut être beau, qu’on devrait avoir le cancer avec le sourire et que la prothèse du sein sera plus belle que l’original, et qu’on ne meurt plus que par lassitude ou désespoir. Toute perte doit être relativisée, niée, ou encore doit-on en minimiser les conséquences, à moins qu’elles n’ouvrent droit à réparation, compensation. Le corps ne serait donc plus atteint que par le mal, et encore disposera-t-il de paradis artificiels, même si le botox interdit le sourire.

Devenues insupportables, alors qu’elles ne sont qu’inéluctables, les atteintes du corps sont à leur tour niées, inversées, conduisant aux versions idéalisées ; ce qui signe à contrario qu’il n’y a plus de trajet, plus de parcours dans une vie, et que la quête instante de l’avenir comme la revendication du présent confinent à abolir la valeur et la nécessité du passé.

Fi donc de la douleur de ces états intermédiaires où l’indécision de ce qui se passe nous conduit à l’orée de former un désir par sa résolution !

Le droit au Bien, au Beau et au Bon devient le plus sûr moyen d’imposer le silence à ceux qui s’en trouvent éloignés.

L’être souffrant d’un sentiment d’irréalisation qui le tenaille pourra donc n’avoir pas à se séparer de ses mirages. La mère dira qu’il n’a pas tort, qu’il mérite autant que les autres, qu’il n’a pas eu de chance, et qu’il est au fond méconnu. Et il est en quelque sorte victime des conditions qui lui sont faites. Que de malchance en effet pour cette jeune femme qui me disait qu’on « ne lui avait pas appris à lire à l’école ». Que d’injustice ! Mais, à ce stade, c’est de la violence, puisque c’est précisément un dû que d’accéder à la lecture et l’écriture. C’est d’ailleurs bien la question qu’elle posait : « Pourquoi ? ».

Il n’est plus de faiblesse, de vulnérabilité, de souffrance qui ne signe la présence de violences dont on se soit trouvé victime.

Et ce n’est pas faux !

Faut-il donc une mère dénuée de toute violence pour en être exempté, et s’en trouver protégé ? Je crois que c’est précisément l’inverse. C’est bien la connaissance de ce qui est, puis sa reconnaissance, qui permet le dégagement contemporain de la formation du sens. La négation de la violence est un bon moyen d’y conduire.

Mais alors, en ce cas, et pour ne pas renoncer aux images idéalisées, on dira que c’est un vice. Aux victimes tous les moyens de nier l’atteinte, et à ceux qui s’y complaisent la menace des sanctions les plus définitives ; et sans même besoin d’avoir à les prononcer. On pensera à la « rétention », qui fera l’économie des frais du jugement pouvant décider de la détention. Le caractère précisément anal du mot rétention est pourtant caractéristique de la problématique de maîtrise qui ne connaîtrait plus de limite. On a réinventé la lettre de cachet. Mais il n’y aura besoin de personne pour la signer. Les révolutions à venir n’auront à rechercher que des zombies.

La logique carcérale de la contention va inonder les rues sécurisées, et l’œil d’Abel sera devenu électronique, avec ou sans flash.

Marcher sur les pelouses sera-t-il devenu le premier pas de la délinquance ?

 

Il s’agit bien d’images du corps qui doit rester lisse et propre.

Le plus gênant chez un sans abri serait le besoin qu’il se douche, tout comme l’ivrogne reçu aux urgences était repoussant de mauvaises odeurs et sanies.

L’ordre social gestionnaire s’épuise et se ruine à lisser un bien nécessairement licite, comme à payer les additions de la casse d’une marginalité croissante, dans la diversité des formes qu’elle revêt. L’illicite devenant délictueux, il va falloir distribuer les mauvais points retirant ce qui est permis, tout comme jadis, au temps de l’Eden infantile, c’étaient les bons points qui donnaient les images. La logique est la même ; elle est juste inversée.

Il ne suffit pas de libérer les prisonniers ; si les gardiens ne le sont aussi, ils ne tarderont à trouver d’autres manières de justifier leur emploi.

Soit dit en passant, on ne prend pas même le chemin de la libération des prisonniers, puisqu’on manque de place dans les prisons ; au point que l’on pense à incarcérer chez soi, avec un bracelet mouchard. A moins qu’on n’attende que le taux des suicides et celui des meurtres ne constituent la solution pour libérer des places.

Rien sans doute de cet ordre social contraignant au droit au bonheur et condamnant (par voie de conséquence) le malheur comme une faute ne suffit à déterminer telle ou telle violence. Mais, sans accepter de découvrir le sort, le destin fait à la violence par et dans cet ordre social, on pourrait finir à réfuter toute causalité induisant pour l’être violent la possibilité de l’agir. C’est bien la frustration qui va conduire l’être violent, tout comme vous et moi, à construire le rapport et les solutions qu’il va prôner à ses propres impossibilités. La violence en effet me semble liée à la formation d’un discours, sur soi et sur le monde, qui statue à son sujet. Comme l’être violent le dit volontiers, on « le cherche, le provoque ».

L’homme violent est sans limite ; mais il ne les a pas perdues, elles sont absentes. La violence n’est pas issue de la perte, mais de l’absence. Du moins est l’absence de ce qui doit être, mal comblée par la présence du palliatif ordinaire. De là renaît l’irritation qui pousse à la mise en acte.

On n’apportera donc aucun devenir en voulant mettre une limite, qui cèdera toujours ou sera toujours dépassée par des formes nouvelles ; pas plus que les réponses closes, fermées n’ont de sens. L’échec de l’ouverture au monde ne peut trouver de réponse dans l’apologie de la fermeture.

C’est à partir de la présence investie et de l’ouverture maintenue que, si elle existe, commence toute alternative.

Le féminin

S’il est une alternative à la violence, elle commence par le féminin ; mais encore faudrait-il en préciser un peu le sens et les contours.

Quel qu’en soit l’agrément, il ne s’agit pas ici de vanter les charmes et séductions de ces formes, tour à tour rebondies ou restreintes, dont les images ornent vitrines et affiches ; la réalité donnant parfois au culte du corps l’occasion de rencontrer des êtres sculpturaux, idolâtres de l’éphémère.

Il ne s’agit pas non plus de complaire avec retard aux images de libération, dont la minorité des adeptes d’un temps n’a fait que la litière des apologues devenus ordinaires.

Il ne s’agit pas enfin de s’en tenir aux images mariales, quel que soit le respect que, bien évidemment, on leur doit.

Peut-être au fond, au lieu de parler du féminin, devrais-je parler de castration ? Mais le malentendu ne serait pas moindre. Du reste, je trouve à ces deux idées une communauté pour mon propos du moment.

Par féminin, j’entends au fond un certain nombre de choses simples, et précisément corporelles. Il s’agit de la singularité que la position féminine entretient inévitablement avec l’intériorité, l’intérieur du corps.

Être femme coïncide avec la venue de cycles dont la personne ne peut que s’étonner de n’y être à la fois pour rien et pour quelque chose. Le corps va parler de lui-même un langage du dedans où la dimension écoulée est une figure majeure du temps. L’écoulement signifie ce qui n’a pas eu lieu, en l’attente de ce qui pourrait se produire ; tout comme on se dispose à la venue d’un hôte éventuel ; échéance incertaine, et de ce fait précieuse.

La substitution à ce cycle d’une régulation anticonceptionnelle où l’écoulement a perdu son sens, n’ayant plus que fonction d’ersatz, est peut-être de nature à faire croire que l’on va pouvoir maîtriser la procréation, alors que l’on ne maîtrise que la non conception. Si l’on peut maîtriser, cela a directement à voir avec le stérile, et non le fécond. La conception est toujours, et par nature, un risque. C’est là l’un des accents du féminin.

Être femme coïncide aussi avec l’opacité ; le contraire de la transparence ; notion devenue code de bonne conduite, parfaitement insipide.

Toute représentation et toute assomption du corps féminin, du rapport au plaisir, du fonctionnement quotidien du corps, de la fécondité… est fondée sur la singularité d’un espace interne, préservé ; et très précisément parce doit être préservé ce qui a fonction de rendre possible. Mais cela ne peut se résoudre par aucun déterminisme, ni aucune équation.

Il est simple aussi de constater que, partout et toujours, ce sont les femmes qui consultent, et pas nécessairement ni seulement parce que mères ; le corps parle, le corps leur parle. On vit son corps et pas seulement avec lui. Il n’est pas à nous : Il est nous.

Être femme est directement impliqué dans un autre rapport au temps, où la circularité de ce qui se répète s’intrique à la linéarité d’un temps vécu qui affecte un corps qui, inévitablement, change. Les étapes du corps vécu s’imposent : règles, grossesses, ménopause, mais aussi expérience ancestrales de ces besognes laissées aux femmes parce qu’elles demandaient un temps indéfini : aller chercher de l’eau, faire à manger, organiser la maison, mais aussi s’occuper des enfants. Autant de choses déniées comme tâches, mais ravalées à être des activités ou occupations faisant que jamais une femme ne travaille vraiment, mais qu’elle ne s’arrête jamais.

Cet Être femme a donc à voir, précisément, avec la méconnaissance ; non pas au sens qu’il soit légitime d’ignorer, mais au sens qu’il est vain d’attendre une reconnaissance.

L’homme est trop phallique pour attacher de la reconnaissance à ce qui ne l’est pas. Les femmes sont-elles alors condamnées à risquer de le devenir pour se détromper de cette irrésistible démesure de l’être dont l’inlassable reconstruction lui permet de cohabiter avec un monde trop grand, et souvent très vain ?

Être femme est aussi sans doute en lien avec la diversité des représentations liées à la pénétration ; c’est-à-dire l’accès aux espaces internes, ou, devrais-je dire, une partie d’entre eux. Pour l’être phallique, pénétrer est acte comme preuve de domination, de conquête. Et quel homme en est indemne ? Le devrait-il d’ailleurs ?

L’espace est fondé à s’organiser tant en univers internes qu’en monde externe. Mais ce n’est pas seulement une question de réalité, puisque c’est une condition de toute culture. Au cœur de la répartition de cette organisation, il y a la distribution des rôles dont le féminin est garantie de transmission, et donc de pérennité.

La parentalité

Si le parent est celui qui connaît l’importance vitale du désir de celui qu’il protège, alors que son désir propre n’est jamais que nécessaire ou inévitable, alors le parent est à cette étrange place d’où il répond en faveur d’un avenir, et non de l’idée qu’il s’en fait.

Mais le parent n’a pas non plus à être cet enfant éternel prêt à légitimer toute demande, faisant comme si la demande était du même ordre que le désir.

On ne peut pourtant prétendre que le parent sache préserver l’être qui réside en son enfant ; il y faudrait clairvoyance et magnanimité. Mais, à coup sûr, on ne saurait considérer comme parent celui ou celle qui en méconnaîtrait l’indispensable place.

Si parent il y a, alors il s’agit d’une position mettant celui qui s’y trouve en balance constante entre ce qu’il croit qu’il doit faire et la question d’un bien qui ne s’avère jamais qu’après-coup. Autant dire que la position de parent est incertaine ; le plus simple est précisément que celui qui s’y trouve soit assujetti à d’autres enjeux afin qu’il ne puisse jamais s’approprier le champ de la dépendance infantile. Et cela vaut tant pour le père que pour la mère.

Mais si, comme je l’ai suggéré, être femme est une expérience renouvelée d’un monde partiel dont l’expérience sensorielle et sensuelle restaure les équilibres, alors il y a une sorte de lien organique entre le féminin et la parentalité. Et je n’ai aucunement limité le propos à ce qui concerne la maternité, quelle que soit la valeur fondatrice de cette expérience, plus maïeutique que heuristique. La maternité trouverait une limite naturelle, une différence nécessaire, dans le féminin, et la séparation qui en découle la conduirait à se tourner vers cet être indéfiniment insatisfaisant que sera son compagnon, son époux, le père de son enfant.

Lorsque la mère en appelle au père, ce n’est pas tant de son intervention qu’il s’agit, que de sa présence en elle, dont la nostalgie et les doutes appellent une présence réelle. Elle cherche à se réinscrire, et lui avec elle, dans l’univers d’une parentalité qui donnerait au couple (si cette notion existe, quoique la notion d’entre-deux ne soit pas meilleure) conjugal une extension pérenne par une projection commune sur l’enfant et l’avenir.

Pour l’enfant, et si la parentalité existe, il s’agit de pouvoir retrouver son père dans les mots de la mère, tout comme sa mère dans les mots de son père. Qu’importe qu’ils soient, ici ou là, en accord plus ou moins grand ! C’est le rapport entre leurs différences qui modélise la possibilité d’un rapport fécond et effectif au monde. C’est la manière dont l’enfant reconnaît l’un dans les propos de l’autre qui lui permet d’offrir une assise à ses représentations qui, très normalement, évoluent selon son affect.

Cette parentalité exprime un lien organique entre ces adultes afin que leurs solitudes ne s’opposent pas au commun, et puissent ne pas nécessairement exposer au risque de l’isolement. Elle s’appuie sur les formes d’équilibre que le couple, vaille que vaille, a trouvé pour donner des issues aux désirs dont les avatars exposent aux accès de violence.

La parentalité m’apparaît comme le témoignage par l’un de la présence de l’autre.

Sans doute est-ce la charnière que constitue ce lien que viennent interroger tous les enfants, comme venus vérifier que toute relation n’est pas quelconque ; mais il en est sans doute qui insistent pour mettre à jour une continuité que les parents ont parfois du mal à porter. Ainsi entend-on parler de ces enfants désastres venus agiter les clivages dans l’existence desquels ils ne sont pour rien.

Dans le monde d’aujourd’hui, où les couples ne durent pas nécessairement une vie, ni même une vie de famille, les modèles de continuité, et donc de sécurité, ont sans doute du mal à trouver des supports. Si la parentalité est le garant ultime de l’image d’intégrité de l’enfant, alors, la recomposition des familles va donner aux juges bien du matériau auquel ils n’auront pas le temps de réfléchir ; d’autant que nul ne le leur demande.

Mais, plus que les mésaventures des évolutions familiales et sociales, c’est la vacuité de cette parentalité, associée à la perte des représentations du féminin, nécessairement implicites et formatives, qui donne le plus de chance à l’enfant inquiet de son être au monde et sa compulsion d’y agir de n’être ni contenu ni inscrit, ni apaisé ni repu, ni assouvi ni assoupi.

Si, malencontreusement, l’univers social ne pouvait plus offrir par la diversité des modes, y compris précoces, de socialisation les expériences nécessaires à s’émanciper des limites et sujétions de l’histoire familiale, s’il devenait normatif plus qu’ouvert, coercitif plus qu’accessible, rationalisé plus que vivant, alors on pourrait craindre que la violence ne soit le plus court, le plus intransigeant et le plus commun des symptômes. Et chacun n’aurait plus qu’à s’en garder.

Alors les différences seraient objet de haine, de rivalité.

Une forme illusoire de la négation du sens de notre histoire, mais aussi et surtout du besoin que nous avons d’être chacun issu d’une histoire, s’accomplit dans l’image de règne de la fraternité où tout le monde serait égal, protection ultime contre l’asymétrie originelle, et sa condition nécessaire à toute transmission. Le « tous pareils », en est une expression ordinaire. A moins que ce ne soit la version du « tous frères », dont il conviendrait d’entendre que la jalousie serait la plaie, la menace de discorde et d’explosion de toute communauté.

Il vaudrait mieux que le monde soit, pour chacun, loisible à investir et réinventer, et que la violence de nos irréalisations nous pousse à y graver les graffitis de nos existences.

Sauf à ce que ce soit interdit !

Pour le dire autrement.

Je prends ici le risque de formuler les mêmes choses en termes disons plus « théoriques ». Ce qui n’est qu’un essai. Peut-être que nos pensées ont besoin de renouer avec un matériau psychique antérieur et extérieur pour prendre corps.

C’est la mère qui borde, ourle le masochisme primaire. Celui-ci correspond à l’état d’expansion du soi au détriment du monde externe, que ce soit dans sa forme revendicante, instante, immédiate, ou encore sous sa forme assouvie, repue et un peu létale.

La mère est donc là en place, purement et simplement, du monde externe, dévolue à contenir, supporter, former le monde interne. Ce sans quoi l’empire de ce qui anime l’infans le mettrait en position de détresse, comme une menace d’étiolement, ou de chute dans le néant. C’est le corps de la mère qui occupe cet espace béant, ouvrant une sensorialité par la sienne propre, et créant l’ancrage qui, ultérieurement, se développera dans la formation d’affects et la mise en place de conduites qui seront autant de tentatives d’y donner suite.Décider que la formation de sensations ne relève que de l’univers conscient revient à considérer que le soi ne peut que coïncider avec le moi. Ce que contredit toute expérience de rencontre d’une menace où le fait de se sentir menacé interdit la plupart du temps l’aptitude à se représenter l’objet menaçant. C’est là précisément que l’être violent tend à vouloir s’approprier, mettre dans son moi, ce qui ne relève que d’une menace du soi.

Bien évidemment, il tendra à mettre l’autre dans cette position de se sentir menacé, afin de se trouver lui-même à la place d’une présence qui a fait défaut, mais sans possibilité de la soutenir. Mais cette confusion, ou plutôt cette inversion n’est pas l’apanage de l’être violent, puisqu’elle se retrouve à l’identique chez celui qui la fantasme ; par exemple dans le monde des cauchemars menaçants.

Ce serait donc en particulier la rencontre de l’être violent et du fantasme qu’il suscite chez l’autre qui déclencherait la mise en acte. L’autre est mis en position d’abandon du soi, se trouvant déjà en position de victime. Evidemment, la position renouvelée de victime subissant est de nature à fixer sur elle la mise en acte violente ; ce qui est souvent, bien malencontreusement, perçu comme une sorte de connivence, même inconsciente, de la victime.

Pourrait-on suggérer à cet égard qu’internaliser n’ait pas le même sens qu’intérioriser ? Ainsi pourrait-on opposer la dévastation de la répétition du trauma, par un forçage imposant l’internalisation, alors que c’est précisément l’impossibilité de faire sien qui viendrait signer l’image d’une déchéance, faisant quasiment litière de la haine de soi, implicite à toute répulsion ; opposer donc cette internalisation forcée à l’intériorisation qui par l’appropriation même fondée sur l’aptitude à éprouver serait à la fois une médiation, une mise en extension, et une expérience nodale scellant l’épreuve de la relation comme moyen de l’être (cf ce qui est dit à propos de la parentalité).

C’est ce corps maternel et sa présence psychique qui, médiatisant une exigence abrupte, la constituent d’une part en ce qui deviendra ultérieurement une demande, mais aussi ce qui deviendra, ou plutôt inscrira une latence préalable à toute formation de désir. Dans sa capacité à calmer ce petit être, la mère va expérimenter le bien-fondé de sa présence, trouvant là un des indices de sa propre sécurité, qui se trouve validée par la sécurisation de l’enfant en devenir.

La mère menacée, ou bien encore captive de l’image d’elle projetée sur cet être démuni, sa propre ombre, en quelque sorte, scelle un lien vital, au lieu de porter vers un devenir vivant. L’exigence instantanée n’est plus alors portée vers les formes secondes qui ne cesseront plus, au cours d’une vie, de s’élaborer. Si le corps maternel est ultérieurement métaphorisé, il sera aussi métabolisé, introjecté sous forme de ce qui deviendra l’investissement du corps propre, distinct mais conjoint au corps maternel.

Lorsque le masochisme primaire n’aura pu être ceint, cela n’interdira ensuite ni l’expérience, plus active, du monde du sadisme, ni la rencontre qui en est rendue possible d’une limite, contenante elle aussi, mais plus interdictrice. Il y aura toujours une limite, même en l’absence d’êtres humains et/ou de père pour la porter, puisqu’elle est la rançon de toute expérience du monde réel. L’important n’est pas en soi, lors de la découverte du développement de l’espace que permet l’entrée dans le monde actif, la rencontre de la limite que l’expérience qui en est faite, mais surtout, et plus précisément, la désérotisation ; pour rendre plus explicite encore une des fonctions fondatrices de la castration.

Si donc, en préalable, l’univers, béat ou vacant, de la passivité masochique, n’est pas bordé par la formation d’une enceinte, annonciatrice de la différenciation soi/autre, l’entrée dans le monde actif et la jubilation de l’expérience motrice pourront préférer la seule satisfaction hédonique de l’agir plutôt que la retrouvaille, sous un jour différent, de l’autre dont la présence serait le rappel de la nôtre. L’éprouvé dans le rapport à l’autre est la médiation sans laquelle l’agir au monde avoisine le passage à l’acte.

Et on pourrait à partir d’ici retrouver le bien-fondé d’un des postulats fondamentaux de la psychanalyse selon lequel il s’agit de se remémorer, en lieu et place d’agir ; mais ici, il s’agirait, à propos d’expériences dont le décours est antérieur à ce que la mémoire peut recouvrer et qui relèverait plutôt de la « trace », ou encore du « pictogramme », de la reproduction d’un déjà vécu permettant de réitérer le sentiment d’apaisement, tout en se prêtant à la formation de différences se prêtant ou renouvellement ; l’impression de retrouver quelque chose de familier reste au cœur de toute sécurisation, étape préalable à ce qu’un soi retrouvé puisse à nouveau développer une perspective du rapport au monde, et à l’autre.

Publié dans théorie, société et contexte, Lien social, psychanalyse | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué. Les champs obligatoires sont indiqués par *








Les commentaires sont modérés. Ils n’apparaitront pas tant qu’un modérateur ne les aura pas approuvés.