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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ L’addiction, pour quoi faire ? ”

L’intervention de Bruno PEREZ m’a frappé par sa modération ; lui qui, avec quelques autres, a consacré tant de travail à la formation d’un discours singulier, homogène à une théorisation, une pratique et des demandes spécifiques, je m’attendais à l’entendre plus rétif à l’inscription pure et simple du champ qui lui est familier dans un autre plus large.

En l’écoutant, je pensais aussi que, s’agissant de la répétition sans fin d’une dévolution à un objet mythique pour arriver à un état où les limites deviennent floues, celles du corps en particulier, on pourrait peut-être parler de l’altération de la sensation d’être soi.

Au moment de clore la version écrite, je me dis aussi que, s’agissant du statut que l’on tient à dire délétère d’une dépendance, on pourrait songer au terme « d’assujettissement », au sein duquel justement figure le radical de sujet ; ce qui nous invite à nous souvenir des conditions de l’accession au statut de sujet.

 

J’en viens maintenant au propos que je pensais tenir.

 

Tout change, évolue ; mais on peut aussi essayer de penser à ce sujet. Pourquoi ce mot d’addiction vient-il ? D’où et dans quel contexte ? Y a-t-il du sens là-dedans ? Cela produit-il des effets sur le sens. Est-ce un concept ? Une représentation ? Une trouvaille ?

Comme moi vous aurez remarqué l’étrange succès de ce mot, depuis environ 1990. Si vous doutez que ce soit un mot à la mode, je vous renverrai au catalogue Dior pour y trouver « Dior addict », parfum auquel, bien entendu, vous ne résisterez pas. Etes-vous « Spa addict » ? « Surf addict » ?  Autres publicités rencontrées. Ou sauna addict ? et caetera.

Remarquez que, conformément à une tendance, un usage actuel, l’anglicisme addict, dans les pages de magazines, accole un mot monosyllabique ou disyllabique, rarement plus, sonore et évocateur : « perso, je trouve çà fun, clean, soft, cool …etc. ». Cause ou conséquence, le mot plaît. Est-il indifférent que ce terme ait du succès ?

L’usage, mais aussi la connotation du terme, la façon d’élider la dernière syllabe, manifeste incidemment ce qui est une réalité : ce terme nous fait retour du nouveau monde. Là-bas, il est d’usage plus courant. Revenu à une langue latine, après son succès anglo-saxon, il nous revient chargé de la valeur des nouvelles idées, pragmatique et efficace, tellement dénué de pré-jugé qu’il devient difficile de penser avant.

Il y a, dans la langue, quelques exemples analogues de ces mots d’origine latine, partis s’expatrier et revenus triomphants, ou bien méconnus. L’oncle d’Amérique revient souvent bien changé, sinon méconnaissable. Le terme « computer » résulte directement du mot « compter » ; vous comprendrez pourquoi on parla un temps de « calculateur » à propos de ces machines qu’on ne disait pas encore informatiques. Notre française académie aurait pu saluer le retour du fils prodigue, après avoir rappelé que sous sa houlette il n’y aurait point d’anglicisme. Mais, au lieu de remettre ce terme dans sa famille d’origine, l’académie décida qu’il serait traduit par un autre, promu le premier d’une nouvelle lignée : elle proposa de traduire par « ordinateur ».

Appréciez la nuance : on a transformé une super calculette en machine à mettre de l’ordre, à mettre en ordre.

Un autre exemple est celui du mot «     administration », passé du français à l’anglais, pour ne pas dire l’américain. Et vous entendrez chaque jour comment les journalistes, au lieu de traduire, font l’équivalence entre le terme américain et son ancêtre latino-français. Pourtant, le terme américain désigne ce que l’on nomme en français « le gouvernement ».

En anglais ou, comme voudrez, américain, ce terme « addict », est d’usage courant, d’usage assez commun.

 

Je reconnais qu’il y a du sectarisme, ou pire, de la ségrégation, à demander à quelqu’un d’où il vient, qui il est, ce qu’il veut dire et, pire encore, ce qu’il vient faire. J’oserai parce que j’ai d’avance perdu la bataille : l’addiction a gagné, elle est dans nos murs, elle est dans nos corps, elle est dans nos cœurs. L’addiction est entrée dans Paris[1].

 

Par ailleurs, il se trouve que l’étymologie ne dit pas grand chose, sinon rien, dans une première recherche. L’addiction est bien une étrange familière ; familière parce qu’on est aux environs de « s’adonner », et donc la famille du don. Est-on loin ou près de « s’abandonner » ? Reconnaissons que parler « d’adonnement » ou « d’adon » n’eut pas été très heureux.

Lucien PALERMITI avait, lorsqu’il m’a proposé d’intervenir, déjà fureté, rappelant ce joli terme « assuétude » ; n’était-ce pas trop littéraire ?

Reconnaissons-le une fois pour toutes, « addiction », çà sonne bien !

Au diable les lignées et filiations sémantiques et sémiotiques, bien pauvres ici !

 

Il faut remonter jusqu’au latin pour retrouver le sens de « l’adjudication de la personne du débiteur au créancier impayé » ; il s’agit bien ici de l’adjudication du corps de la personne. Je vous renvoie à l’étude documentée que font Marie-Madeleine JACQUET et Alain RIGAUD à ce sujet, dans leur article sur « l’émergence de la notion d’addiction »[2].

Il demeure que la chaîne sémantique, stérile, a été interrompue, et l’on voit renaître ce terme dans une acception ultérieure bien différente. On le retrouve sous la plume de Jean BERGERET[3].

Puis on le retrouve employé par Joyce Mac DOUGALL[4], qui tient à ce terme. Elle est, rappelons-le, de langue et de culture anglo-saxonne.

 

Mais qu’est-ce que çà veut dire ?

Il y a, évidemment, une acception usuelle que nous pressentons tous ; et je crois que ce n’est pas étranger au succès du terme. Je crois que nous aimons les termes qui ne nous obligent pas à aller chercher un dictionnaire. Et dans ce cas, fort heureusement, puisque le lexique est vide à cette case dans la plupart des éditions actuelles des dictionnaires.

Il s’agit de dépendance, et d’une dépendance qui, rapidement, déborde les possibilités qu’à l’intéressé d’y apporter des réponses. On pourrait dire : addiction=dépendance+incoercible impulsion.

Précisons surtout, et c’est la raison pour laquelle j’ai précédemment retenu la date de 1990, que c’est cette année là que se tient le premier congrès international sur les addictions. Depuis, les congrès se sont succédés, et, semble-t-il, toujours en France, quoique internationaux. De ce courant de pensée, et sous la plume du professeur de psychiatrie Daniel BAILLY[5], je lis : « … le champ des addictions a toujours été marqué par la confrontation entre les partisans de l’individualisation d’une discipline autonome spécifique et la psychiatrie. » A lire attentivement, on se rend compte, que la confrontation s’est faite entre les partisans d’une même cause (cela arrive !) : l’autonomie du champ des addictions. Autant dire que tout le monde n’est pas d’accord, sauf sur le but.

A moins que, et plus probablement, il ne faille entendre que les uns revendiquent un nouveau champ pour l’addictologie, là où d’autres, pour des raisons diverses, s’y refusent.

S’agissant du congrès sur « addictions et psychiatrie », la volonté était peut-être politique pour aboutir à la création d’un nouvel espace, dont il est dit plus loin l’inévitable interdisciplinarité, en raison de « l’insuffisance du modèle médical »[6]. Le parallèle est fait avec l’évolution qui a concerné l’alcoolisme, aboutissant à la naissance d’une « discipline nouvelle, nommée alcoologie »[7] ; pour nous aujourd’hui, cela tombe bien puisque nous avons parmi nous des collègues qui auront sûrement des idées à ce sujet. Suit une définition que FOUQUET[8], père fondateur, donne de l’alcoologie : « discipline consacrée à tout ce qui a trait dans le monde à l’alcool éthylique : production, conservation, distribution, consommation normale et pathologique avec les implications de ce phénomène, causes et conséquences, soit au niveau collectif : national et international, social, économique et juridique, soit au niveau individuel : spirituel, psychologique et somatique. Cette discipline  autonome emprunte ses outils de connaissance aux principales sciences humaines, économiques, juridiques et médicales, trouvant dans son évolution dynamique ses lois propres ».

Nous voilà enfin dotés, par analogie je le rappelle, d’une définition.

Le moins que l’on puisse dire est qu’elle est exhaustive,  étendue. Ce n’est pas de la singularité d’une chose qu’il s’agit, mais de sa globalité. Il s’agit que rien de cette chose n’échappe à l’entendement, comme si on pouvait faire le tour de ce qui la détermine.

 

Par analogie, mais à contrario, quel était donc, justement, ce modèle médical ?

 

De façon très rapide, partiale et partisane, je remonterai à Claude BERNARD, comme celui qui fonde une médecine qui doit définir ses objets, et pourra donc se prévaloir de la science. On observe, on décrit, on ordonne ce que l’on voit. L’important est le signe, le signe spécifique, caractéristique. Le signe d’une affection devient significatif quand sa présence atteste de la maladie, mais aussi quand ce signe n’atteste que de celle-là.

Cette démarche est séméiologique, centrée sur la manifestation spécifique, comme évoquant la présence d’un processus pathogène et, si possible, d’un seul.

La démarche vaut par observation, formulation, et comparaison différenciée, la différence devant devenir significative, sens, et individualisation de ce qui est.

Dès lors, on va pouvoir procéder par le passage des symptômes au syndrome, ensemble ordonné de signe qui devient, à chaque fois, spécifique d’une pathologie. C’est le temps des découvreurs où les maladies portent les noms de ceux qui les découvrent, les décrivent. On apprend à les reconnaître, même si on ne sait pas toujours ce qu’elles sont.

Dans le même temps, de manière à la fois indépendante et corollaire, la science poursuit ses investigations, transformant le rapport aux objets, mais faisant aussi apparaître de nouveaux objets.

La connaissance va son chemin, et la médecine va chercher à suivre les sentiers de la connaissance. Selon ce que sont les mécanismes, et ce qu’on en connaît, alors on peut discerner les signes, et mêmes les prévoir, lorsque tout un processus est dévoilé.

La compréhension du fonctionnement d’un tissu, d’un organe, d’un système conduit à des apparentements. Le syndrome de Gilles de Tourette devient une chorée, puis une pathologie du système extrapyramidal, proche et différente du Parkinson. Les médecins ne donneront plus leur nom à des maux qui vont rentrer dans le grand tableau de la nosologie, construit pas à pas par le recueil des nosographies. La connaissance (nosos) est ce qui structure le tableau.

Le diagnostic (dia-gnose) est le regard au travers du prisme du savoir qui comprend désormais le monde, c’est l’intelligence du monde, sa découverte.

On pourrait poursuivre la réflexion et le commentaire sur le devenir du geste et du regard médicaux ; ce n’est ni le lieu ni mon propos.

Ensuite, de façon succincte, on peut considérer arriver à une démarche étio-patho-gno-monique, c’est-à-dire associant le lien assumé de cause à effet, à la connaissance ordonnée par le savoir des singularités (pathos).

Se rabattre tout d’un coup, et pour des raisons formelles se voulant universalistes, sur une taxinomie, voire une nomenclature, voilà qui me semble mériter réflexion.

 

Au centre de toute cette évolution, que l’on peut décider mauvaise et réductrice, il y a la découverte de l’objet auquel on s’intéresse, c’est-à-dire la conceptualisation de son entendement, c’est-à-dire en fait la formation de représentations, d’images de cet objet coïncidant avec une manière de l’aborder. Je viens de désigner ce qu’est la démarche de définition d’un objet psychique dans et par le champ au sein duquel et par lequel il prend forme. La singularité trouve son sens au sein du processus intrinsèque qui en rend compte.

La notion de vérité coïncide ici, au mieux, avec celle d’exactitude ; la mesure de cet écart est l’efficience. Si un entendement rend compte de ce qui est, alors il doit déboucher sur des moyens d’accès, et ces derniers doivent modifier le cours des choses.

La formation de ce qui est ici l’espace clinique conduit au pied du mur dont l’escalade ou le contournement a pour nom thérapeutique.

 

Qu’est-ce que, en substance, je viens de dire ?

Par le mot clinique, j’insiste sur la présence de l’autre, fût-il souffrant ?

Le regard, l’image donnent de l’autre tel qu’il est une image déformée par le savoir.

Par l’image que nous nous formons, sinon de lui, de ce qui lui arrive, nous nous proposons de chercher une nouvelle vérité sur ce qui le dépasse ; évoquant inévitablement en lui et pour lui la question de la transformation, tant du monde que de notre entendement du monde.

La pertinence du regard s’évaluera pas les suites du lien thérapeutique, qui vient exprimer comment un regard partiel peut, à un moment donné, justifier de réorganiser un peu le monde : ce  que l’on appelle un traitement.

Ce que le clinicien regarde, ce n’est pas l’autre, mais ce qui lui arrive. Il ne sonde ni le fond de son cœur ni le tréfonds de son âme, mais associe ce qu’il perçoit à ce qu’il croit connaître, escomptant que ce consultant-là trouve à se réidentifier si on lui restitue une dimension effective de ce qui se produit.

 

Je viens de vous parler de la formation intersubjective d’un savoir au mieux commun recouvrant un objet indicible pour le rendre nommable et/ou accessible. En ce sens, la singularité du dommage (pathos) s’inscrit et se dévoile dans un moment où le discours de l’un, le consultant, est transposé par le regard auquel il se présente.

Il s’agit ici, si vous le voulez, d’écoute ; mais alors il convient encore de se demander de quelle écoute il s’agit. Il n’y a pas une écoute, mais, à chaque fois, une manière de se disposer à l’intérieur de l’espace d’une écoute, en fonction d’une théorie, d’une praxis et d’une formation. Cette manière infléchit le flux du discours de la personne consultant, et confère à son propos d’autres devenirs que s’il se fût agi d’un autre praticien.

 

Lorsque je reviens à l’addiction, ce qui me frappe est le sentiment que, par l’emploi de ce terme et cette conceptualisation, l’objet est perdu. Il n’est plus question que d’en faire beaucoup ou trop, et peu importe de quoi. Admettons que le toxico fume beaucoup, que l’alcoolo soit un toxico, que le joueur se grise, que l’impulsif se shoote et que le shoot pousse à l’acte ; mais qui peut croire que le rapport instauré entre l’alcoolique et son objet aurait aussi bien pu prendre un autre objet. Il est vrai qu’en ce domaine on nomme l’objet « produit ». Le rapport de dépendance instauré entre un être et son objet damné est-il quelconque ?  ou singulier ? La dépendance est-elle égale à la dépendance ? Ou n’est-ce pas le fait de la dépendance qui rend un discours si semblable à un autre ?

Il me semble en tous cas aisé de constater que le discours des intéressés revendique la singularité de son parcours, et de son rapport à son produit et à son usage.

D’un autre côté, celui qui ne peut résister à l’impulsion d’acheter un timbre pour sa collection est-il inscrit au grand livre des addictions ? Que dire de celui qui s’adonne à la pétanque ?

S’il exagère sur le pastis, on le récupèrera peut-être dans la catégorie alcoolo, parvenant ainsi à donner un statut identifié à ses comportements immodérés.

 

Je crains que la distance prise, en soi saine et naturelle, envers l’objet faussement surinvesti par celui qui en dépend ne risque d’aboutir à une élision du rapport au monde dont la formation des objets psychiques est la clé.

Mais ces objets-là, les objets psychiques et donc internes, sont ils inscrits sur un catalogue, qui serait alors assurément celui de La Redoute (nom originel d’une défense fortifiée) ?

Mais je crains aussi, et cet effet s’apparente actuellement à bien d’autres, que la conceptualisation par le terme d’addiction ne conforte la mise en avant d’un comportement, en l’espèce d’un travers, se substituant peu à peu à toute notion de conduite, d’investissement et de mise en œuvre.

 

J’en arrive maintenant à un dernier aspect que je voulais évoquer.

Nous sommes maintenant dans le monde des normes. C’est la norme ISO ici ou là, et le DSM III, puis IV[9] plus près de chez nous. Ce sont des systèmes de classification, mais qui ne sont pas anodins. Leur vocation est que chaque élément formel, de sens par exemple, puisse être identifié, à l’identique partout et par tous. Finies les erreurs diagnostiques et les différences d’interprétation. Le Savoir est en supermarché, et les gondoles auront partout le même agencement. Que de temps gagné pour nos courses !

Ce qui est et ce qui se passe sont ainsi promus en éléments d’une universalité. S’enrhumer à Prague ou à Beyrouth, c’est le même combat.

Le savoir rationnel procède volontiers de cette manière. Souvenez-vous du tableau de Mendeleïeff, la classification périodique des éléments qui allait unifier en tableau la présentation de tous les composants simples des matières de l’univers. Mais souvenez-vous aussi que ce tableau exprimait une compréhension et une théorie, selon laquelle les composants intrinsèques de la matière sont les mêmes, leur agencement seul aboutissant à la formation des matières réelles, par des atomes différents.

Il y a un mot pour dire cela : taxinomie. Il s’agit ici de mettre en ordre (taxi) des noms afin d’aboutir à un classement abstrait ; c’est à dire, au mieux, totalement satisfaisant.

 

Lorsque nous passons de la superstition à la croyance, de la croyance à l’investigation, de l’investigation à la reconnaissance des signes, de celle-ci à la séméiologie, de la séméiologie à la nosographie, puis à la nosologie, avant l’étiopathognomonie, et enfin de cette dernière à la taxinomie, n’y a-t-il qu’une évolution naturelle, ou seulement formelle ?

 

Faut-il donc rappeler qu’en matière de pathologie justement, les maux que l’on décrit ne peuvent s’isoler du contexte où ils naissent, de sorte que le statut réel de leur singularité fait problème. Deux exemples :

Le nombre de personnes traitées pour dépression a été, de 1956 à 2002, multiplié par 1000. Doit-on prendre ce fait au pied de la lettre comme un simple constat réel ? Ou faut-il le considérer comme l’effet en retour, et un effet identificatoire, d’une représentation sur certaines formes de souffrance. L’entité, devenue à la mode, a été nommée tout à coup, cependant que la réalité n’avait probablement pas tellement changé.

Un exemple, inverse, qui va dans le même sens, concerne un statut qui était spécifiquement donné il y a quelques années à certains troubles de l’adolescence : il s’agissait des adolescents dits « fugueurs ». Qui, de nos jours, accorde encore valeur séméiologique à cette image ? Que n’a-t-on dit pourtant à l’époque de ce mal de bien mauvaise augure.

 

Le concept d’addiction, sa mode et son règne me font craindre l’accroissement de la distance avec l’objet, objet justement défaillant pour et chez ceux qui avaient mis à sa place un « produit ». Parler d’objets est la plus simple manière d’évoquer ses propres investissements. Le dénombrement des comportements, leur désignation comme telle, me fait redouter un écart croissant avec l’univers intrasubjectif dont, justement, le commettant de la dépendance se détourne en croyant l’assouvir.

 

Certains avancent que le concept d’addiction permettra au contraire de retrouver le sujet, puisqu’il écarte l’attention du « produit », pour s’intéresser à l’essentiel : « le comportement », ce que fait l’intéressé.

 

Certains même, que j’ai cités, parlent de l’addiction comme d’un concept existant dans le champ psychanalytique. Le temps nous est trop compté ici pour que je vous propose une réaction critique ; je peux toutefois vous inviter à lire. Il me semble tout bonnement exorbitant que l’on puisse statuer ainsi, la somme de tous les propos, si nobles soient-ils, de l’ensemble de tous les psychanalystes ne pouvant en aucun cas à mes yeux définir le champ psychanalytique. Je crois que la psychanalyse, comme d’ailleurs tout concept et tout système conceptuel, pâtit de la conception exhaustive, extensive et faussement universaliste qui, de fait, la banalise. Le fait que plusieurs psychanalystes, si autorisés soient-ils s’intéressent à une même préoccupation (si tel est bien le cas) et utilisent éventuellement les mêmes termes ne constituent pas aussitôt un concept, et moins encore un concept psychanalytique[10].

On pourrait éventuellement rappeler, mais par analogie, comment FERNCZI s’est opposé à la psychiatrie suisse incarnée par BLEULER, justement pour éviter de figer une représentation par une conceptualisation objectivante.

Il y a toujours eu, au sein de la psychanalyse, place pour des débats sur des objets qui demandaient à être pensés afin d’entrer dans une conceptualisation psychanalytique.

 

Mais que devient alors le monde lorsque les objets qui nous le rendent sensibles deviennent évanescents derrière des mobiles, voire des pulsions, qui, débordant de nous, nous excèdent ?

Que devient le sujet quand on n’a d’yeux[11] que pour lui ; et lui qui n’avait d’yeux que pour la quête incessante de son produit ?

Il me semble que notre condition de sujet passe précisément par la formation de nos objets psychiques, médiateurs et conditions de notre accès aux objets du monde, en suscitant investissements affects et désirs qui nous dévoilent au monde en nous y faisant entrer.

 

Le temps de la consultation, pas seulement s’agissant du psychologue mais plus précisément s’agissant de lui, me semble être celui où un personnage perdant ses objets vient au-devant d’un tiers dont il ne croit pas vraiment qu’il puisse les lui restituer. Mais le regard du consulté peut aboutir à la formation de représentations, natives, fraîches et accessibles, et non pas génériques, universelles et donc impersonnelles et intrusives. Structurer par avance un matériau interpsychique pour l’inscrire dans une connaissance préformée, précontrainte me semble l’inverse d’un travail graduel de formation d’images, de construction, d’élaboration étayée par le recours à l’autre : celui de la mise en sens. Dans le premier cas, le savoir est un cadre, contraignant voire exigu ; dans le second, il est un recours, et parfois un chemin praticable.

 

Nous avons appris avec Candide[12] qu’il faut « cultiver notre jardin », et avec les Beatles que le « monde devient chaque jour meilleur »[13].

Gageons alors que l’actuelle tendance à préformer tous les cadres, y compris et surtout conceptuels, parvienne à y réinscrire précisément ceux qui en sortent ou n’en ont aucun.

 

Je m’étonne de ce que bien des perspectives actuelles privilégient une approche globale et qui se veut telle, épidémiologique bien souvent, sans voir que la légitimité du souci de gestion manifeste un souci de maîtrise, bien plus équivoque, et d’organisation, chose éminemment institutionnelle.

Le pathos est, par définition, singularité. La science l’inscrit, en l’opposant, dans la perspective de la compréhension des régularités, des lois universelles. La médecine l’inscrit dans le registre de la normalité, en le connotant d’anomalie. La gestion préventive de ces anomalies inscrit le pathos comme une menace dans le registre des généralités, et fait apparaître un comportement comme néfaste, nuisible, et en particulier à l’intérêt général.

Pourtant, lorsque le pathos sortait de son exclusivité en en rencontrant un autre, l’espace d’un moment, le langage a formé un mot pour désigner cette rencontre : sympathie. Et ce mot n’avait pas, somme toute, si mauvaise presse.

Lorsque l’espace intersubjectif de la clinique est reversé dans des cadres généraux, le symptôme perd sa fonction heuristique. S’il perd sa fonction heuristique, alors les voies thérapeutiques s’étrécissent. Le diagnostic devient un jugement, et sa fiabilité supposée devient une rigidification avérée d’un symptôme qui présageait justement d’une diminution de la plasticité psychique.

 

Permettez-moi pour finir deux impertinences, une illusion et un rappel.

- Dans la logique de ce qui précède, auparavant, ceux qui avaient vécu une forte dépendance à un produit se désignaient par le seul fait de cette expérience comme appartenant à un collectif, dont le nom se formait sur le nom du produit : alcooliques, toxicos…

Maintenant, on parle parfois d’alcoolopathies[14] : est-ce une pathologie de l’alcool ?

- On rencontre maintenant des personnes se désignant elles-mêmes d’un pseudo-mot issu d’un sigle : « Je suis TOC – j’ai un TAG ». On revient aux langages monosyllabiques dont je parlais tout à l’heure, avec des évocations certes, mais disparates ; jadis on disait « toqué ».

 

Mais enfin, qu’est-ce que cette histoire de trouver un cadre universel, permettant de réduire à jamais écarts et erreurs, de telle sorte que les outils de la connaissance soient entre tous mis en commun sinon communs à tous, pour (bien entendu !) l’améliorer elle-même et pour le bonheur de tous ?

Cela m’a rappelé l’histoire de l’espéranto ; vous savez cette langue universelle, accessible à tous, aisée à apprendre, nous ouvrant de possibles contacts avec tout le reste du monde. Fi donc de toutes ces vieilles langues, leurs idiomes réfractaires et leurs nostalgies imbéciles, leurs vocabulaires désuets, et leurs verbes irréguliers. Enfin viendra le monde sans irrégularité, où, à défaut d’être tous pareils, nos différences n’auront plus de sens, enfin devenues banales.

 

Apprenons l’esperanto !

 

L’Eglise usa du latin dans ce même sens, et pour des raisons en partie comparables.

Elle y a renoncé.

 

Pour évoquer enfin les risques résultant des connotations de représentations que l’on voudrait conceptuelles et fécondes, je conclurai par ce rappel.

Si l’addiction est le don de son corps à son créancier, originellement prononcé par un tiers, alors nous ne sommes pas très loin d’un autre mot qui a eu, lui aussi, beaucoup de succès, avec bien des glissements sémantiques : il s’agit du mot holocauste. Il suffit d’y rajouter quelque connotation de sacrifice, et la présence d’un feu purificateur.

 

Nous sommes donc là pour la bonne cause. Mais pas n’importe comment.

Nous sommes libres de penser, de dire, et de comment dire. Mais sommes nous si libres que cela dès qu’il s’agit de mots, dès qu’il s’agit de pensée, dès qu’il s’agit de concept ?

Laxisme, convention et conformisme ne me semblent conduire ni à la vérité, ni à la formation de regards nouveaux, rendant soudainement intelligible certains aspects de souffrances si obscures, que les sunlights hygiénistes n’éclaireront pas, et ne soulageront guère.

 


[1] Par référence à la chanson de Serge REGGIANI : Les loups.

[2] In Les addictions, sous la direction de Sulvie Le POULICHET, monographies de psychopathologie – PUF 2002

[3] Le psychanalyste à l’écoute du toxicomane – Dunod 1981. Encore faut-il rappeler que la démarche de l’auteur est d’abord passée par l’étude des cas limites, avant de se consacrer à la toxicomanie.

[4] Rappelons que cet auteur s’est longuement attardé sur les images du corps, et les limites du représentable. Mais aussi, de culture anglo-saxonne, il est spontanément plus naturel qu’elle puisse retrouver un sens spécifique à cette terminologie.

[5] Daniel BAILLY, « addictions et psychiatrie », collection médecine et psychothérapie, Masson 2001- page 1

[6] Idem- page 1

[7] Idem, page 1

[8] P. FOUQUET, « éloge de l’alcoolisme et naissance de l’alcoologie ». Alcool ou santé. 1967

[9] il  demeure notable que le concept d’addiction ne figure ni dans le DSM III, ni le DSM IV

[10] Il s’agissait déjà de la question la dépendance et du statut qui lui serait donné. On peut d’ailleurs faire le parallèle avec la discussion véhémente, qui opposa les tenants de l’autoérotisme, concept typiquement psychanalytique, à ceux de l’autisme, promu par la même psychiatrie suisse de BLEULER au brillant avenir que l’on sait.

[11] je pensais à l’expression: “avoir les yeux de Chimène”, qui est au fond précisément contradictoire, équivoque. Partagée entre son amour et son père (son devoir), que regarde-t-elle ?

[12] On peut penser aussi à Montesquieu pour la réflexion sur une pensée émancipée du contexte dont elle émane, et pas seulement à Voltaire.

[13] It’s getting better all the time

[14] par exemple, et en allant au plus près des phonèmes, si l’on parle de « colopathie », il s’agit d’une pathologie du colon. Lorsqu’on parle d’alcoolopathie, on ne parle ni du mal, ni de  l’organe, ni de la personne, mais du produit.

Publié dans communication, adulte, psychiatrie, Humanisme | Laisser un commentaire

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