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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Avatars ”

Je ne sais s’il existe un nom pour dire qu’une histoire ne parvienne à en être une. Avec le mot « aventure », il y a celui de « mésaventure », mais avec histoire ?

Par bribes, et comme un rêve, j’esquisse.

 

A peine 16 ans, et déjà ce que d’autres nomment, de l’extérieur, une grossesse. Car, comme je l’avais, à ma surprise, noté, alors que je travaillais à la mise en place des centres de planification familiale, pas un mot de l’intéressée ne concerne, ni de près ni de loin, la notion d’enfant, ni même de corps, lorsque semble s’imposer que n’est pas de place pour ce que d’autres considèrent fécond. Ce sont des périphrases, des ellipses, et le propos ne se construit qu’à partir du présent, et des nécessités. Alors cette loi, cette drôle de loi, qui disait seulement qu’on devait veiller à ce que l’intéressée soit informée des aides auxquelles elle pourrait prétendre si elle décidait de prendre le chemin d’une nouvelle vie, et que la grossesse alors se forme, avant d’aboutir à une naissance. Cette loi que de bienveillants professionnels ont transformée en discours à tenir, sur les circonstances, sur ce qui se passait, sur… je ne sais quoi. La loi pourtant ne demandait rien. Seulement vérifier que l’intéressée sache. Mais que peut-elle savoir de ce qui, en son esprit, ne peut avoir lieu, ni nom ?

            Alors, j’imagine que cette jeune fille a été invitée à dire, et pas seulement.

            Elle rencontra même des psy, et ils pensèrent qu’il était inopportun pour elle, sinon grave, qu’elle procédât par une sorte de « déni » ; c’est ainsi qu’ils disaient. Alors, pour qu’il n’y ait pas « déni » de grossesse, et comme il était, comme de juste, trop tard pour le bénéfice simple de la loi dont je parlais, il fut décidé qu’il n’y aurait pas d’avortement thérapeutique, autre loi donnant le privilège aux praticiens de santé de dire qu’il n’y a plus de limite à un délai s’ils considèrent un juste motif. Alors, il résultait du bien que les psy avaient dit que c’était bien une grossesse, qu’il ne saurait y avoir de déni, et donc qu’elle devrait aboutir à un accouchement, et une naissance.

            C’est ce qu’il advint.

            La jeune fille décida (seule ?) d’abandonner l’enfant. Ce qui fut fait, sitôt pris le premier souffle. Le vit-elle d’ailleurs, cet enfant au moment du premier souffle ? Et, de peur que le déni ne trouve l’occasion de mal faire, les psy indiquèrent qu’il faudrait lui donner une photo de l’enfant, et qu’elle sache les conditions de son adoption. Non mais ! Pas question de traiter çà, si l’on peut dire, par-dessous la jambe.

 

            Car elle était suivie, cette jeune fille, puisqu’elle avait des problèmes.

            Et puis, sa mère était toute prête, à ses dires, à accepter l’enfant. N’était-ce d’ailleurs pas ce qu’elle avait fait, en son temps, et au même âge, pour sa propre fille : celle-là même qui ne parvint à se voir mère. La vie est parfois compliquée, et là, elle l’était. La mère (de la jeune fille) acceptait ; même si les errements de ses acceptations avaient débouché sur des déboires, des séparations, des naissances, départs. Les psy avaient sans doute un avis réservé sur cette mère, acceptant tout, n’assumant rien.

            Elle était suivie, cette jeune fille, et pas seulement par un service, mais plusieurs. Et il y avait des psy de ci comme de là, comme des fées présidant à la vie. Mais des fées anonymes, aussi déterminées par leur savoir que peu sujettes à prendre place, au moins comme parrains et marraines. Et pourtant !

 

            Tout cela m’a refait penser à cette jeune fille, jeune femme aujourd’hui, bien tôt orpheline. Celle qui l’engendra était, elle aussi, « suivie » comme on dit. Et ON pensa, alors que fécondation il y avait, qu’elle pourrait trouver un sens à sa vie dès lors qu’elle en aurait une en charge. Là non plus, il n’y eut pas de parrain institutionnel. La mère mourut, bien tôt, et de cette manière insipide que l’on trouve souvent dans des histoires psy que le spectaculaire n’avait pas réussi à faire basculer ; l’ordinaire y parvient encore mieux, par érosion.

            Jeune fille bien tôt orpheline, allant à l’institution par défaut, et y nouant un rapport incertain.

 

            Que la vie me semble dure, parfois absurde, violente et incompréhensible, lorsque les psy devenus experts s’en mêlent, apportant par leur place un avis déterminant quant aux choses de la vie ! Et pourtant, j’en suis, j’en « croque », comme dit si bien cet abbé qui dénonce la collusion de tous ces gens gagnant leur vie à s’occuper de ceux qui la perdent.

            Mais, de grâce, point de loi pour faire le bien !

 

            Un renversement se produit lorsque, de la présence avoisinant la souffrance, on passe à la formation d’un avis sur ce qu’il convient de faire. C’est le même retournement qui opère lorsque l’on passe de l’expérience du pathos, voire de la pathologie, à la préconisation de la santé. Je ne sais si l’hygiène y gagne, mais l’interdiction sûrement. Comme si la connaissance de la maladie conduisait assurément au chemin de la santé. Un bon médecin, en somme, ne meurt pas ; ou alors par inadvertance. Est-ce déjà une faute professionnelle ?

 

            Que de fois j’ai été surpris, au détour d’une cure, à la faille d’un entretien, d’apprendre que, à tel moment, telle qui parlait de soi avait décidé que telle vie ne serait pas. De nos jours, coutume n’est plus de s’accommoder de ces fécondités précoces, quasiment devenues indésirables, parce que réputées non désirées. Quitte à ce que l’on ne devienne parent que plus tard, parfois bien plus tard ; et parfois jamais. La plupart, je n’ose dire tous, d’entre nous a eu à connaître de ces moments où la vie telle que nous la pensions devait se traduire par le fait que telle autre n’adviendrait pas. Faut-il le regretter ? C’est une chance, toujours, que de pouvoir choisir. Mais choisit-on ? C’est le reste de l’histoire, la suite, qui parfois tente de le dire. La plupart du temps, l’histoire ultérieure se suffit à elle-même, silencieuse sur ce qui n’eut pas lieu, sur le comment, et sur un pourquoi qui échappe.

 

            Le rapport à la mort est le plus sûr moyen de s’interroger sur le sens de la vie ; et ce n’est pas, ipso facto, le terrain dangereux où vont naître les idées morbides. Il me semble même que l’on meurt plus sûrement d’assurance, que de la conscience du risque.

            Ainsi des adolescents, dont on s’épuise à dire le drame des préoccupations suicidaires. C’est affaire d’épidémiologie, et non plus de sens.

            On ne songe pourtant, ce me semble, à se donner la mort que pour des raisons ressenties comme essentielles ; ou encore impérieuses.

            Les psy, encore, ou un discours issu d’eux, de certaines de leurs représentations. Car entre le pathos, la singularité d’un état trouble et préoccupant, et la pathologie, il y a plus qu’un écart : une différence, radicale peut-être. Comment vivre, pourquoi vivre si c’est au prix de ne pouvoir être soi, devenir soi ? La perte du sens, comme la perte du goût, me semble le moyen le plus sûr de tendre à la précarité, structurelle, l’envers de la conformité : son ombre portée. Alors, pour retrouver, le sens plus encore que le goût, l’individu va chercher le chemin où personne avant lui ne serait allé, là où personne ne lui dira avant ce qui convient après.

            Rien plus que la pathologie n’est prédictible, à l’inverse de la santé.

 

            Tout cela n’est certainement pas très catholique, ni très religieux. Vivre pourrait consister à avoir l’aptitude d’accepter, de faire place à tout ce qui procède de la vie ; même si, un temps au moins, les choses semblent malvenues. Mais le destin de nos personnes nous a conduits à refuser que nos vies soient déterminées par le fait d’un moment.

            Et c’est certainement en cela que nous restons proches de ces adolescents. Je ne parle ici d’aucune nostalgie, telle ce qui a conduit à former ce néologisme « adulescents », pour désigner ces adultes qui ne cessent de ne l’être pas. Je ne parle pas de complaisance, mais de mémoire d’une part, et de reconnaissance d’autre part. Puisque, devant le désir d’aujourd’hui, nous restons proche de l’adolescent dont les choix raisonnés pèsent souvent moins que la nécessité de se sentir vivre, et parfois exister.

 

            Enfin, osons le dire, pour qu’une vie soit, il est nécessaire que d’autres ne soient plus. Refuser la perte me semble un moyen assez sûr de s’y condamner.

Publié dans actualité, adolescent, Lien social, psychanalyse | Laisser un commentaire

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