accessibilité | contenu | menu
 
pas encore enregistré ? Inscription | mot de passe oublié ? | Aide
mon compte   connect
Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Le leurre de la Douleur ”

 

Introduction

Le psychologue n’est pas un spécialiste de la douleur.

En préparant cette intervention je réalise que cela fait bien longtemps (une dizaine d’années) que je n’interviens pas sur cette question de la douleur… à l’époque je parlais des résistances à sa prise en charge (liées à la dimension culturelle, à la méconnaissance des effets d’un produit inscrit comme stupéfiant et d’accès difficile, à ce qu’il évoque de la fin de vie « mort fine »).

 

Aujourd’hui les progrès ont été énormes dans la prise en compte par les médecins de la douleur, elle est devenue le souci de tous et c’est un réel progrès (facilement observable sur les services) mais il ne faudrait pas que la prise en compte de la douleur et de son évaluation, supplante l’intérêt pour la personne malade.

 

Le corps du malade a tendance ces dernières années à disparaître derrière les instruments d’exploration (l’imagerie médicale) et les outils d’évaluation qui approchent le malade de façon indirecte, à partir d’une réalité d’organes.

Dans le domaine du traitement de la douleur l’EVA[1] en est un exemple.

Cette échelle est un outil qui a favorisé la prise en compte de la douleur par la médecine à partir de chiffres (comme si toutefois pour la médecine, ce qui ne s’évaluait pas n’existait pas vraiment - cf les questions que soulèvent la T2A / obligation faite aux soignants d’évaluer la douleur pour justifier de sa prise en compte : existe ce qui s’évalue? ce qui fait trace ? mais sommes-nous des êtres que biologiques alors?…).

 

L’EVA propose d’objectiver du subjectif (la perception de la douleur est comme chacun sait éminemment subjective), bien souvent le malade donne directement le chiffre… montrant ainsi qu’il « joue le jeu » en donnant au soignant le chiffre attendu, dont il sait qu’il  lui permettra d’obtenir le moyen d’être soulagé… nous amenons ainsi le malade à ce tour de passe-passe pour obtenir les moyens de son soulagement physique. Les mots du malade ne suffisent-ils plus ?

 

Toute objectivation qui trouve en elle sa propre justification (existe ce qui s’évalue) peut nous éloigner du soin entendu comme la prise en compte de la personne dans ses dimensions biologiques/somatiques et subjectives : n’oublions pas que nous soignons des malades avant de soigner des maladies !

 

 

 

 

La douleur des points de vue :

 

 

1/         De sa spécificité

 

Ø      La douleur est nécessaire à la vie, elle a une valeur de communication (valeur de signal) et de protection.

Rappelons ici que les personnes qui souffrent d’une insensibilité congénitale à la douleur dépassent rarement l’adolescence et meurent prématurément d’infections généralisées par non perception douloureuse de l’état infectieux antérieur.

NB : R.Leriche « La douleur ne protège pas l'homme. Elle le diminue » (chirurgien, physiologiste, un des 1ers médecins à s’intéresser à la douleur). A l’époque cette phrase avait tout son sens, l’influence judéo-chrétienne était encore très forte.

 

Ø      La douleur fait partie des apprentissages nécessaires chez l’enfant, la prise en compte du danger…

 

Ø      La douleur est une manifestation, pas vraiment un symptôme (je veux dire par là l’expression directe d’une maladie), qui n’intéresse pas beaucoup la médecine, d’autant que l’on ne peut vraiment l’approcher que subjectivement c’est-à-dire en en passant par l’autre.

 

Ø      Il n’y a pas de rapport direct entre stimulation nociceptive et douleur ressentie, entre la gravité de la lésion et l’intensité douloureuse…

 

Ø      La perception de la douleur va être influencée par la signification que lui accorde l’individu.

Ex. Les rites de passage…

 

 

 

2/ De l’approche culturelle/religieuse

 

Avant le XIXe 

La religion a une place centrale, dans la tradition judéo-chrétienne la douleur a une valeur rédemptrice (pour racheter ses péchés), c’est une épreuve envoyée par Dieu… La souffrance terrestre permettra de gagner une place au paradis « les derniers seront les 1ers »…

 

La douleur, la maladie grave, peuvent être souvent vécues comme une punition « qu’ai-je fait pour mériter cela », ceci vient en réponse au sentiment de culpabilité que réveille bien souvent la perte (perte de l’état de santé dans la maladie, perte de l’être cher dans le deuil….).

Ce sentiment de culpabilité a été largement repris dans la tradition chrétienne mais qui se faisant donne un sens fort à la douleur, valeur de rédemption, valeur expiatrice… (Marx parlera « d’opium du peuple » pour la religion - on connaît bien les vertus analgésiques de l’opium…), la douleur comme épreuve terrestre donc qui garantit un meilleur avenir voire la possible rédemption pour les suppliciés...

 

Le sentiment de culpabilité

Le sentiment de culpabilité à l’égard des êtres chers réapparaît de façon très forte après leur mort.

L’amour est toujours fait d’ambivalence, plus on dépend de quelqu’un plus on sera ambivalent à son égard… on souhaite bien souvent la disparition de celui qui s’oppose à la réalisation de nos désirs, l’enfant tue imaginairement sa mère plusieurs fois par jour … ces désirs vont être refoulés, restera le sentiment de culpabilité.

La mort de l’autre réveille mon sentiment de culpabilité, plus cet autre m’était lié, proche, plus grand sera mon sentiment de culpabilité.

 

Dans la tradition juive

L’âme utilise le corps comme outil de ses aspirations spirituelles : mieux le corps fonctionnera, mieux il servira Dieu…

 

Dans la tradition musulmane

L’islam préconise l’endurance et la patience face à la douleur. La règle est de dominer sa douleur, le Coran n’incite pas au culte de la souffrance car il impose un respect du corps.

 

Parmi les 3 grandes religions monothéistes nous observons que c’est dans la religion chrétienne que la douleur est la plus valorisée.

 

 

3/ Du point de vue de l’histoire

 

XIX et XXe     Siècles des grandes découvertes médicales, la douleur a cessé d’avoir valeur de rédemption, de rachat.

 

XXe  Corps épargné de toute douleur et de toute souffrance, beaucoup d’expériences de douleurs sont évitées (le travail ne met plus à l’épreuve physiquement, les accouchements sans douleur, …).

Apparaît ce glissement ou de salvatrice la douleur devient nocive voire inutile, elle est à supprimer à tout prix. Il y a rejet de la douleur considérée sans sens.

 

XXIe S Découverte du corps morcelé (scanner, IRM), l’intérieur devient visible, idée même de voir les émotions à partir de l’activation de certaines zones corticales…

La médecine approche le malade par l’image et s’éloigne de plus en plus de son corps (la réalité de l’organisme et son intégration subjective) de ce que nous en dit le malade, c’est-à-dire la compréhension qu’à le malade de ses symptômes.

 

J’ai entendu parler dernièrement de la mise en place systématique de bracelets d’identification pour les malades cela est une autre façon d’aborder indirectement le malade et donc de prendre le risque de s’en éloigner… tout est fait pour que l’autre de la relation disparaisse, comme s’il dérangeait, voire dans ce cas était source d’erreur.

 

Mais le soin peut-il se passer de l’autre de la relation ?

La source d’erreur est le fait d’un éloignement du corps de l’autre et non le contraire.

En Suède la télémédecine se développe, et a pour première incidence, recherchée, la diminution des hospitalisations ; quel va être son devenir ? Elle est aujourd’hui présentée au journal de 20h comme prometteuse (confort du malade qui reste chez lui…) à suivre…

 

Retour sur ces 20 dernières années :

Dans les années 80, l’épidémie du sida et avec elle l’arrivée sur les services de patients jeunes, d’un niveau socio-culturel relativement élevé, atteints d’une maladie incurable…

Vont se développer des associations de malades, organisées, qui vont pousser à une prise en compte de la personne malade, à une humanisation des soins.

 

Dans les années 90 l’OMS propose une nouvelle définition de la santé vue comme un

« état complet de bien être physique, mental et social et ne consiste pas seulement à une absence de maladie ou d’infirmité ».

R. Leriche « la santé c’est la vie dans le silence des organes » définition beaucoup plus large et juste à mon sens.

 

Ø      Cette définition de l’OMS nous amène à une première réflexion…..

Sommes-nous donc tous malades ?

Cette nouvelle définition promeut le bien-être total comme un état qui devrait être accessible à tous, voire un droit : la santé à tout prix.

Nous ne sommes pas la somme de fonctions bio-psycho-sociales, mais une unité qui intègre tous ces paramètres.

La norme actuellement prônée est celle d’un corps beau, sain, sportif, bien alimenté (le bio, le light…).

Parallèlement la souffrance psychique se médicalise de plus en plus (le Français en 2009 est toujours le plus gros consommateur d’anxiolytiques au monde !), la douleur morale, la souffrance psychique n’est plus tolérée dans le quotidien et surmédiatisée (tout comme la mort d’ailleurs), elle s’expose à la TV dans toutes ces émissions de téléréalité où des professionnels de la déco, de l’éducation … vont amener l’autre à pleurer  - de tristesse, de reconnaissance, de joie) …

 

Alors le XXI siècle tendrait-il vers l’anesthésie des douleurs morales ?

 

Revenons à notre chronologie :

En 1994 le ministère de la santé se mobilise pour une meilleure prise en charge de la douleur, fin 1998 B. Kouchner met en place des mesures qui vont faciliter l’accès aux stupéfiants dans les services hospitaliers, entraîner la création de livrets d’information pour les usagers, développer des formations pour les soignants, favoriser l’utilisation d’outils d’évaluation, créer de nouvelles unités de soins palliatifs …

 

La douleur est reconnue et commence même à avoir une existence autonome, elle commence à n’exister que par elle-même, alors qu’elle a avant tout valeur de signal, signal d’autre chose.

 

Dans ce contexte et presque naturellement la douleur devient une maladie à part entière, depuis quelques années apparaissent « les maladies de la douleur » elles ont toujours existées  mais leur nombre augmente sous des appellations différentes: fibromyalgies, syndromes de fatigue chronique, syndromes polyalgiques idiopathiques diffus, douleurs chroniques, douleurs diffuses …

Ces maladies de la douleur si elles sont structurées par un diagnostic – diagnostic par défaut - deviennent très difficilement accessibles au soulagement quelque soit son biais (médical, psychique).

Ces diagnostics créent une forme de leurre en étiquetant ce que précisément ils ne peuvent pas expliquer, sorte de « vraie fausse maladie » ne permettant plus au malade, ou du moins plus difficilement, de se dégager de ce miroir aux alouettes et de mettre en lien ce qu’il vit avec son histoire (cf. texte douleur et soin palliatif)

 

L’attitude qui viserait à spécialiser ou seulement à induire un mouvement qui consiste à isoler une manifestation (comme la douleur puisque c’est le sujet de notre exposé) du contexte dans lequel il s’exprime, en lui offrant la possibilité d’exister par lui-même, nous amène à créer de nouvelles pathologies, d’autant plus difficiles à traiter qu’elles sont hors sens.

Les maladies évoluent avec les sociétés, lorsque l’on trouve les moyens d’en soigner une, une autre apparaît le Sida a remplacé la syphilis; avec la douleur on observe que mieux on la comprend, mieux on la soulage plus il apparaît de nouvelles pathologies douloureuses très difficiles à soigner.

 

Pour conclure :

La douleur a été pendant de longs siècles valorisée, elle représentait  la promesse d’une place au paradis, la religion lui conférait un sens fort qui la rendait supportable.

Avec la faillite du religieux et le développement de la science, elle est devenue soignable puis intolérable, jusqu’à ce que ne  soit plus supporter la moindre manifestation de douleur physique et maintenant morale (explosion des antidépresseurs et autres anxiolytiques, crème Emla pour les vaccins chez les enfants…) et comme nous y invite la définition de l’état de santé par l’OMS.

La religion : supporter la douleur pour le bonheur après la mort.

La science : on rejette la douleur pour le bonheur tout de suite.

L’attente d’un avenir meilleur dans un cas, l’injonction au bonheur immédiat dans l’autre cas…

Le leurre de la douleur, ou plutôt de l’intérêt qu’elle suscite, illustre un phénomène plus général qui se déploie dans une focalisation sur l’image, la manifestation, le symptôme, faisant peu à peu disparaître le corps de l’autre de la relation, dénouant ainsi le corps du sujet, nous éloignant d’autant du soin qui ne se pense plus dans la relation à la personne souffrante.

 

                                                                                                                      11/08/10

M.Macuacua



[1] Echelle Visuelle Analogique

Publié dans communication, institution, travail de soin, psychanalyse | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre e-mail ne sera jamais publié ni communiqué. Les champs obligatoires sont indiqués par *








Les commentaires sont modérés. Ils n’apparaitront pas tant qu’un modérateur ne les aura pas approuvés.