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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ De l'un aux autres: l'institution et le soin ”

Il peut sembler paradoxal aujourd’hui d’avoir à s’interroger sur ce qui constitue la matière et la nécessité fonctionnelle d’une organisation collective ; je resterai ici dans le cadre de la communauté professionnelle, et plus précisément dans celle du soin, même si ce qui vaut ailleurs doit en partie valoir ici.

La notion de progrès social, si elle existe, implique des marges croissantes tant dans la possibilité d’adhésion de l’individu à la collectivité qu’il fréquente que dans la manière dont celle-ci bénéficie de l’activité de chacun, qu’elle assume envers l’extérieur. Epris que nous sommes de l’idée de liberté, sinon sa réalité, nous faisons mine de croire que l’élargissement des possibles est devenu corollaire de l’idée de « démocratie », ou encore de fonctionnement démocratique. C’est évidemment compter sans la normativité qui s’y développe si aisément.

Pourtant, et dans les milieux de soin par exemple, tout comme (il me semble) dans les milieux d’éducation, la volonté de rationalisation, d’efficience et de responsabilité a trouvé refuge dans une théorie dite « de la qualité », sans que ne s’avisent ses adeptes du fait que c’est une théorie et non une valeur universelle. Qualité n’est pas ici à entendre comme adjectif, mais bien comme substantif. Théorie d’origine japonaise consécutive à celle du « zéro défaut », elle fait du résultat la conclusion logique et nécessaire d’un processus bien pensé, et donc normé, de préférence une fois pour toutes, en s’appuyant sur des procédures. De manière sémantique, en passant du défaut à la qualité on substitue l’éradication de tout écart et la traque de l’erreur au désir (un peu fou) de rendre impossible qu’elle advienne.

On ne trouve finalement qu’une idée au demeurant assez simple, venant d’évidence des pays anglo-saxons pour ne pas dire des Etats-Unis : Il faut que le GI trouve, où qu’il soit dans le monde, la même nourriture tout le temps ; ce qui serait gage de sa santé. Idée dont l’application civile s’exprime dans ces restaurations rapides où toutes les étapes de réalisation d’un hamburger sont détaillées de sorte que n’importe quel quidam exécute une procédure sans qu’il ne soit plus jamais besoin d’aucun cuisinier.

Si, aujourd’hui, certaines enseignes font mine de varier les ingrédients en fonction du terrain, cette idée n’est pas (encore ?) de mise dans les lieux hospitaliers, soignants et éducatifs.

 

Les questions qui m’occupent vont donc concerner les rapports mutuels unissant en principe l’individu à la collectivité (professionnelle) dans laquelle il s’inscrit. Autant dire qu’un point central va concerner la notion de collectivité, dont celle d’organisation est le corollaire fonctionnel.

 

Je voudrais introduire le propos au moyen de deux exemples, ou plutôt images, que je trouve évocateurs en termes de rapport de l’un au multiple.

Le premier consiste en une question simple : comment constituer la meilleure équipe de football au monde ?

On pourrait imaginer que la réponse soit de choisir les onze meilleurs joueurs au monde.

Et les remplaçants me direz-vous ? Le monde du travail ne comportant pas cette notion, je fais l’impasse. Cet exemple vaut d’ailleurs de manière relative, tant les choses peuvent aussi dépendre de la nature du sport concerné.

En tous cas, cette réponse est parfaitement inexacte. On ne peut négliger les phénomènes de rivalité pouvant nuire au fonctionnement harmonieux et efficient de l’ensemble. Mais surtout, les gestes, la connaissance et la familiarité avec les habitudes de jeux, l’aisance dans les tactiques et leur intuition spontanée…etc, toutes choses intervenant dans la faculté d’anticiper à bon escient proviennent de longues et assidues répétitions, tout autant que de la manière graduelle dont chacun a trouvé une place, de manière identifiée et avalisée par les autres. S’il n’est une telle anticipation qui s’avère avec suffisamment de probabilité, alors il ne pourra y avoir de réelle supériorité sur ceux qui réagissent à la réalité une fois qu’elle est produite, c’est-à-dire trop tard.

Dans la manière même où une justesse suffisante vient récompenser la connaissance exacte des positions et dispositions des uns et des autres, la satisfaction va venir gratifier chacun de ceux qui se sentiront co-acteurs d’une action collective, un peu comme si le groupe était le prolongement et l’extension de chacun, et pas seulement un moyen. L’anticipation, ou encore l’interprétation ou l’initiative personnelles, conduit à une valorisation par sa réalisation, qui montre sa justesse, sa pertinence. Tout comme lorsqu’on prédit ou pressent quelque chose, la confirmation par la réalité est vécue comme satisfaisante, du moins quant à notre entendement.

La cohérence vient ici susciter par la satisfaction, pour ne pas dire le plaisir, un sentiment de cohésion ; le lien entre les deux n’a rien de mécanique. C’est par le renouvellement vécu que la conjonction de ces deux aspects confère un sentiment d’unité.

Chacun s’inscrit dans un mouvement dont la représentation déborde largement sa propre et seule image de soi. L’identification mutuelle, validée par l’un envers l’autre, de la participation de chacun conduit un sentiment d’unité élargie à l’ensemble.

 

Le second exemple, faussement naïf est celui d’un plat de spaghettis.

Après tout, on pourrait aussi bien se dire que la manière de manger la pâte n’a aucune importance. Après tout, la pâte est la pâte, une farine de blé, et la sauce qui aromatise est ce qui compte. Il pourrait donc aussi bien n’y avoir qu’un seul spaghetti, issu d’une filière continue, ou bien une sorte d’amalgame, un tas plus ou moins collant. Le colmatage par du fromage râpé, que chacun choisira à son goût, finirait le reste.

Curieusement, la tradition culinaire suggère que ces spaghettis devraient se manger à la fourchette et la cuillère, la première enroulant les pâtes que la seconde contient. Alors, ces spaghettis devraient se montrer ni exagérément glissants, ni exagérément collants. Ce qui en suppose une cuisson précise.

Là aussi il s’agit du rapport de l’un aux autres, en l’espèce chacun se trouvant quasiment à l’identique de l’un quelconque des autres.

Les fabricants de pâtes, et donc de sauces, se sont intéressés depuis longtemps aux caractéristiques des unes et des autres, les premières devant être suffisamment rugueuses pour que la seconde soit entraînée. Selon la rugosité des surfaces, on allait pouvoir vendre plus ou moins de sauce.

Quant à moi, ce que j’en retiens est ce phénomène tout à fait particulier de tension par lequel, via le mouvement de torsion, on parvient à faire tenir ensemble des éléments similaires, entraînant les uns par les autres. Trop de viscosité, et les pâtes retombent ; pas assez, et on finit avec un agglomérat.

Ce phénomène est encore plus frappant dans la fabrication des cordes, ficelles, orins et cordages où le même processus est généralisé. Les brins tiennent entre eux par la tension de la torsion imposée, formant ainsi chaque toron. Puis, les torons ensemble sont soumis au même traitement, mais en sens inversé de sorte que les tensions s’équilibrent.

Que dirait le quidam qui ne pourrait rien attacher, les brins se séparant dès le moindre effort exercé sur la corde ? Et ce, même si la corde doit rester souple. Là encore, les tensions ne doivent pas aboutir à la fixité.

Mais j’ai préféré l’exemple des spaghettis, tout simplement parce l’équilibre doit demeurer entre la mobilité des éléments, et l’entraînement par l’ensemble.

 

Voici posée, je pense, une série d’images conduisant à envisager qu’un ensemble ne se construit pas de lui-même spontanément. Bien des caractères peuvent s’avérer propices ou néfastes, et selon la visée, la finalité que l’on souhaite assigner à l’ensemble.

 

Par ailleurs, les métiers de relation (on peut d’ailleurs se demander si tout métier n’est pas « de relation ») ont une exigence tout à fait particulière, puisqu’ils supposent que le professionnel, au-delà des actes, soit attentif à ce qui vient de la personne pour qui il travaille, sans se limiter à ce qui est en rapport direct avec ces actes. Sinon, il devient un technicien qui fait le tri entre faveur et défaveur, et il exclut l’autre de toute tonalité existentielle, subjective par excellence. Une distinction d’importance consiste à choisir si l’on soigne quelque chose ou quelqu’un. Tous les discours agressifs ou guerriers signifiant qu’il faut se « battre » avouent clairement ce qu’ils élisent pour objet : un ennemi, le mal.

 

Le collectif n’est pas une collection. L’étymologie indique bien qu’il s’agit ici d’un même travail fait ensemble ; ce qui n’entraîne aucune similitude entre le travail des uns et des autres. Un même texte (co-lectif) connaîtra bien des déclinaisons parmi ses lecteurs, et les interprétations ouvrent le texte dans des perspectives différentes, conviant chacun à aller au-delà de son premier entendement, auquel il n’est d’ailleurs aucunement besoin de renoncer. Dans cette même mesure, l’exercice en commun d’un même travail le complexifie, menant à découvrir autrement l’adéquation entre manière et résultat ; chose qui n’est pas toujours transposable de l’un à l’autre. Chacun est singularisé dans sa manière propre, et elle peut devenir contributive à l’action de l’ensemble. Sans doute tout ne peut-il, à un moment donné, être valorisé à l’identique, alors que certaines manières seront par ailleurs déboutées, écartées. Ce qui montre la difficulté du monde du travail où les choix à faire impliquent aussi des renoncements.

 

La communauté ne consiste pas dans le seul fait d’être ensemble. Je hasarde que le sentiment de communauté dans un hall de gare n’est pas très élevé, alors même que le sentiment de communauté dans une manifestation (où les gens se connaissent d’autant moins qu’elle a du succès) peut-être très élevé, et pour des raisons qui ne sont pas interindividuelles (hormis en ce qui concerne la minorité structurée qui organise).

Il s’agit bien d’une attitude, intérieure mais qui se manifeste, de chacun envers les autres, prenant en compte les présences comme significatives, sinon délibérées. La formation du sentiment de communauté suppose l’existence d’un lien, d’un média, d’un support, d’une raison. Chacun situe sa présence, comme celle de chacun, dans une attention précisément dévolue à cet élément commun, voire central.

La communauté implique une similitude relative, mais aucune identité entre personnes, rôles et fonctions. Elle ne dépend pas non plus des modes d’être ni de l’organisation. On se retrouve entre pairs.

Le sentiment de communauté est une teneur, profondément subjective. Il déroge donc par nature au contrat de travail, et donc au lien de subordination.

Une direction peut parfaitement distribuer colifichets et avantages. Elle ne pourra au mieux que s’attacher, plus ou moins réellement, les gratifiés sans rien pouvoir sur leur capacité à se sentir faire partie d’un tout. Cessez de verser les rentes, et il ne m’étonnerait pas que les rentiers changent de credo.

 

Le groupe n’est pas davantage une seule et même réalité. Il y a certes une factualité à se trouver ensemble, mais, très rapidement, les liens tels qu’ils s’établissent vont devenir des caractères propres au groupe, qui devient tel, et non plus semblable à un autre. Le groupe forme en particulier des représentations du dedans et du dehors, montrant son souci de se différencier du monde qui l’entoure et, partant, des autres groupes. On peut, dans une certaine mesure, employer le terme d’individualisation, au sens de cette caractérisation par lui-même d’un groupe. Le groupe tendra à se donner des objets, sans quoi il s’étiolerait, induisant à ce que ceux qui le fréquentent se sentent devenir membres dans un mouvement valorisant du même coup et soi et le groupe.

Si le groupe vit, il ne peut que tendre en son sein à se différencier, organisant ainsi les différences dans le rapport le plus heureux possible aux missions que le groupe s’est données. Toute notion d’organisation va constituer une formation, quelquefois une transformation.

La factualité du groupe modifie, modèle les rapports inter-humains, avec l’indéniable avantage que chacun se sent ainsi vivre ; ce qui correspond à ce que l’on appelle la socialisation, chose que l’on dit nécessaire aux humains, bénéfique en tous cas.

 

L’organisation est certainement un des cas particuliers d’un groupe, où le caractère formel, construit donne une véritable structure au groupe humain, avec la formation corollaire des règles internes, d’attributions, voire de hiérarchies. L’organisation n’est un tout que par l’ensemble des parties qui la constituent ; elle en est tributaire, dépendante, au point que certaines de ses parties sont vitales, sine qua non. Et cela ne coïncide pas nécessairement avec la hiérarchie. Une organisation sans objet, ou sans les personnes qui s’y consacrent, serait aussi vaine qu’à n’avoir pas de direction. D’autant plus qu’après tout une direction de fait peut valoir une direction formelle, soucieuse de ses attributs et sa prestance.

Disons en tout cas que la notion d’organisation suppose la formation ordonnée des statuts et de rôles, les uns voués au rapport à l’extérieur, en principe fondamentaux, les autres au rapport à l’intérieur, en principe plus contingents.

 

L’institution devrait ne désigner ni un lieu ni une chose, mais un principe structurant. Par exemple, l’institution est l’Eglise et non pas tel ou tel bâtiment, même notoire. Un autre exemple fameux d’institution est le mariage : rien n’est directement imposé à personne, mais chacun sera identifié par sa position relative envers le mariage, son état matrimonial.

L’institution ne résulte pas ni n’émane d’une fonction, mais d’une représentation qui en dit le sens. C’est dans la mesure même où ce sens a une valeur primordiale que chaque « unité » est reliée à un ensemble plus vaste, lequel peut ménager autant des différences entre les lieux que des similitudes.

Dans notre pays, le soin est institutionnalisé. La diversité des lieux correspond à des assignations partielles. Dans chacun de ces lieux valent à la fois des singularités et des traits communs. Aucun n’est indépendant des prérogatives d’une autorité supérieure que, dans notre pays toujours, le gouvernement représente, fonctionnellement ; mais pas uniquement lui. Ainsi par exemple des autorités en matière de soin jouissent-elles d’un fort pouvoir disant ce qui est obsolète, ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas.

Par ces moyens, l’institution réfère tant à la règle (l’état organique des structures de pouvoir en place) qu’à la loi (l’état actuel de ce qui doit être et doit ne pas être).

Du fait que la fonction est articulée à un sens majeur, on va voir en son sein proliférer des modalités d’actualisation des mœurs, règles et usages. L’institution risque la lourdeur, montrant qu’elle est aussi par elle-même dans une fonction sociale et socialisante qui la fait déborder de son seul objet premier. On peut y risquer l’éclosion de l’inutile, la ritualisation des prébendes et la rigidité des stratifications. Assez rapidement en effet, pour reprendre une terminologie ancienne, l’institué tend à primer et brimer l’instituant.

 

Il me semble que l’on peut appeler travail une activité contrainte par l’assujettissement à un objectif défini. Un but existe, voire une finalité. Selon ce qu’ils sont, le travail sera considéré comme plus ou moins noble. Un adage fameux, ironique s’il n’avait été dramatique (puisqu’il était au fronton des camps de concentration) : « Le travail rend libre ».

Cette idée de travail comporte en effet une contradiction interne, ou encore un paradoxe, puisque l’assujettissement est certain, mais en principe transitoire, et faisant partie des moyens et non des fins. S’il vise à réaliser des conditions meilleures, par exemple plus fonctionnelles, alors le travail rend libre. S’il apprend à assumer les contraintes de l’heure pour s’en dégager ultérieurement, alors, il rend libre. S’il contraint à une expérience qui impose de connaître, voire comprendre le monde, alors il rend libre.

Mais il peut aussi, par la contrainte faite aux uns, libérer les autres. Ainsi des employés de maison qui assument pour d’autres des contraintes aux faibles chances d’évolution. La liberté des uns ici s’associe directement au déplacement des contraintes sur d’autres.

Mais aussi, les objectifs lointains à atteindre, ou incertains, peuvent justifier le respect d’un cadre contraignant, au risque de devenir une sorte de valeur érigée en modèle ou nécessité. Alors, le travail rend serve, du fait que les prérogatives d’une direction (topographique) se confondraient avec la détention d’un pouvoir.

Voilà sans doute pourquoi, ici et là de par le monde, la pratique du travail qui peut coïncider avec la différenciation de states sociales a graduellement inventé le recours tiers à une loi, afin d’imposer l’existence de transactions, entre les uns et les autres. Entre libertés et contraintes, un équilibre constant doit être rétabli pour chacun, même si la stratification, la hiérarchisation et l’appropriation du pouvoir vont en sens contraire. Cet équilibre est par nature indépendant des finalités du travail, puisqu’il concerne, même à cette occasion, la dimension humaine.

Le travail est ainsi devenu comme le corollaire d’une insertion et, plus préoccupant, d’une existence sociale. L’état de non-travail peut alors connaître des déclinaisons péjoratives, comme le désœuvrement, dont on ne sait s’il ne connote pas la situation de chômeur.

Au fond, il en va du travail comme de l’institution. Tous deux sont porteurs de paradoxes, et donc propices à la formation d’une multitude de phénomènes aux destinées et orientations différentes. Est-ce pour cela que l’on est parvenu de manière massive à regrouper le travail dans d’importantes organisations ; on les nomme souvent sociétés, comme si ce terme était synonyme d’entreprise ?

 

En principe, un travail devrait pouvoir mener, par son excellence, à une sorte d’expertise, de connaissance profonde. En ce cas, c’est l’émergence d’un métier. Et cette forme d’organisation va devenir sociale, puisqu’elle comporte obligation de spécialisation. Dans l’histoire des sociétés occidentales, les corporations ont joué un rôle important au sein de l’organisation sociale. Par un nom de métier on désigne tel ou tel, et cela dit ce qu’on peut attendre de lui. S’il a un métier, alors, on est en droit d’attendre un résultat. Le métier va de pair avec une notion de compétence. Et cela vaut et fonctionne comme des prérogatives, dont le corollaire est la responsabilité professionnelle. Dans un métier, on ne décide pas à sa guise du comment faire. Il y a les règles de l’art, dont le praticien est dépositaire, responsable et continuateur. Cela n’interdit pas toute novation ; mais elle se fera aux risques et périls du professionnel.

Métier se dit aujourd’hui profession, ce qui renforce encore la notion de volonté, de responsabilité, puisqu’il s’agit au départ d’une déclaration publique, d’une affirmation.

Si le métier coïncide avec un pouvoir et sa responsabilité, il devient une butée quant aux directives et assujettissements pouvant émaner tant d’une direction que des demandes. Un professionnel ne peut déroger aux règles de son art pour plaire ni complaire. La hiérarchie va donc pouvoir éventuellement trouver dans les métiers autant d’adversités, même partielles.

L’administration, par exemple, va imposer des directives, mais elle va se voir opposer autant d’exigences de moyens.

 

Cette notion de métier conduit nécessairement à l’idée de collège : ceux qui, comme on voudra, sont régis par une même loi ou assument une même loi qui les met mutuellement à parité. Il est une instance entre pairs, propice à une identification mutuelle qui, par conséquent, mettra en évidence les différences et divergences des pratiques, formations et credo. Alors que le collège serait l’occasion d’une analogie/différence par la mise en commun des préoccupations entre pairs, le sentiment d’appartenance, par exemple à l’unité fonctionnelle, peut brider les échanges, de sorte que chacun fonctionne à l’intérieur de ce qu’il croit être ses préférences, choix ou théories.

Le collège peut penser avoir des dispositions à prendre, que ce soit pour défendre les intérêts de ses membres ou ceux d’utilisateurs, en invoquant une éthique ou la légitimité des pratiques. Dès lors, il prend position en termes de pouvoir, souvent illusoire, alors que sa fonction ressortit davantage du risque d’isolement, ou de sentiment d’isolement, auquel il doit apporter des issues réflexives et alternatives.

 

Au point où j’en suis, on peut observer que, dans notre monde actuel, on tend de plus en plus à substituer la notion d’emploi à celles de travail et de métier, reflétant ainsi en partie une réalité de carence, mais insinuant aussi la banalisation d’un état lié à l’employeur qui, de ce seul fait, peut croire accrues ses prérogatives. Il pourra s’octroyer la définition des emplois, par exemple des postes, s’évitant d’avoir à composer avec des exigences que ne manqueraient pas d’apporter des professionnels. Mais il peut aussi édicter, ou faire édicter, des règles codes et surtout procédures, qui lui permettront d’intervenir en dehors de toute compétence et, espère-t-il, toute contestation ou toute amodiation. Le pouvoir s’approprie volontiers la détection de l’écart et sa mesure, pour suggérer qu’il s’agit d’erreur ou de faute.

La détention d’un pouvoir est souvent, rappelons-le, l’antidote de l’angoisse, le discours pragmatique faisant ensuite le lien avec la directivité qui n’est au fond qu’une attitude hygiéniste luttant contre ce qui est au nom de ce qui doit être. Mais, comme on le voit dans bien des maladies, celui qui en est atteint l’ignore ; ainsi déplace-t-on la crainte de l’envahissement vers l’hégémonie.

 

Même si la vocation ici n’est pas nécessairement d’être exhaustif, on ne peut éluder la notion de pouvoir parce qu’elle induit une formation pyramidale, une hiérarchisation verticale, mais aussi une stratification horizontale ; l’ensemble des deux joue un rôle important dans l’identification par chacun de sa place, telle qu’il la conçoit d’une part et telle qu’il la pense perçue d’autre part. En résulte le sentiment d’une plus ou moins grande reconnaissance, laquelle n’est pas pour rien dans la manière et la disponibilité de l’investissement de chacun dans sa présence.

Si l’on évoque plus précisément l’univers hospitalier, la notion d’autorité n’est pas univoque. On pourra éventuellement décliner les diverses modalités de « direction » dont les adjoints sont l’expression et le symptôme, mais il s’agit surtout de la technique, de la spécificité des actes qui relèvent d’une autorité d’une nature distincte dont l’expression « pouvoir médical » n’est pas un juste synonyme.

 

Un établissement de soin, puisque c’est en cette direction que va mon propos, va donc être le siège d’une véritable constellation de regroupements, de signes identitaires, et les points de rencontre seront formalisés en réunions, dont le type et la conception expriment la représentation du fonctionnement institutionnel que peuvent avoir les décideurs, à un moment donné. L’hétérogénéité s’impose, au risque de pouvoir inspirer bien des dépits et insatisfactions, de sorte que la volonté organisante va produire bien des débats, inévitablement contradictoires puisque les lieux de rencontre seront souvent le moyen de différenciations et non point tant d’avalisation mutuelle. Cependant, ce processus d’articulation entre actions et réactions, volontés et conservatismes, agirs et défenses… est la condition nécessaire de l’appropriation partielle par chacun d’éléments lui permettant de poursuivre tout en intégrant des nécessités de l’heure.

Dans un tel établissement, rien ne cesse ni ne recommence, la répétition étant portée par des évolutions que seul le temps et le recul rendent identifiables à ceux qui en font partie.

La diversité structurelle pourrait garantir un mouvement, une vie ou une vitalité, et on pourrait aussi espérer que la plasticité, la souplesse s’impose. La conflictualisation me semble particulièrement forte à cet endroit puisque l’on invoque la réalité de la structure et celle du moment pour justifier d’une organisation dont on pense que pour être cohérente elle doit être définie, voire fixe ; identifiable au moins pour les tiers.

D’autre part, l’institution emporte avec elle une difficulté majeure : elle ne meurt jamais. Au-delà des raisons qui l’ont fondée, et quels que soient ses vertus et ses succès, l’institution trouve rapidement en elle-même ses raisons d’être, tendant à se substituer à son acte de naissance. De là viennent à mon sens les plus insidieux des conservatismes selon lequel l’adéquation de ce qui est concernerait autant ce qui sera que ce qui fut. D’autant que si les techniques et moyens évoluent, progrès ou modes, l’état et les disponibilités relationnels constituent plus une résultante qu’une matière accessible et discernable. On ne peut donc agir directement sur eux.

Force à mes yeux impose de rappeler que l’institution n’a pas de mémoire, cependant que ses protagonistes s’obnubilent à l’occasion sur l’actuel, invoquant un préjudice envers ce qui fut. Ce qui ne laisse non plus beaucoup de place à la mémoire. Le souvenir, par contre, peut exister, propice à l’éventuelle formation d’icônes, parfois marquées de nostalgie pour justifier une opposition à telle ou telle évolution actuelle.

 

Plus largement, la constellation institutionnelle suscite, autant et plus qu’elle ne les organise, les demandes, produisant un renouvellement dont on souhaite que l’acuité coïncide avec la conscience de ce qui est. On ne peut sans doute pas exactement parler de désir dans cet univers. Mais son existence demeure inévitable, quand bien même tout ce qui structure le lieu ne relève pas de cet objet.

 

Penser l’établissement comme institution suppose un autre mode de continuité que celui de la stabilité. Les flux continus qui traversent un hôpital (malades, soignants et intervenants) nécessitent une continuité que, fonctionnellement, les dossiers de soin expriment. Mais il n’y a pas de continuité réelle ni consistante entre ces milieux, qui s’avoisinent tout autant qu’ils s’opposent. L’hôpital ni le soin ne sont pas tant là pour composer avec la maladie que pour « lutter » contre elle (et parfois contre eux). Lorsque le soin est considéré comme inutile, vain ou superflu parce que le mal ne peut être terrassé, alors on parlera de soins « palliatifs ». Quel aveu ! On aurait pu dire que l’on va jouer à trompe couillon. Alors que le soin est continuité par excellence, tandis que seuls ses moyens évoluent selon ce qu’est l’état de la personne qui les demande.

Penser l’institution ne se conçoit que de l’extérieur ou a posteriori, tout comme il en va de l’image de soi dont il faut se détacher pour en avoir une perception. Cécité et méconnaissance n’ont de cesse, et chacun en son sein ne manquera de se projeter ici et là, vers les « mêmes » d’un moment, ou les « autres ». Car ceux que l’on vit pour « mêmes » ou « autres » changent, selon les moments, les actes et la volonté émouvant et mouvant l’un à tel moment défini. Il ne s’agit pour autant pas de sympathies effectives, lesquelles peuvent aussi exister. Les inclinations d’un moment sont pour chacun l’un des indices de sa propre présence, un état des lieux de sa propre disponibilité.

Penser l’institution relèverait donc de la possibilité de former des objets identifiés pour les porter au-devant des différents interlocuteurs, qui ne sont pas seulement des personnes mais aussi des instances. Ce qui va être modélisé par les types de rencontre existant, les uns relevant des décisions à prendre (les plus nombreux sinon les plus fonctionnels) cependant que d’autres viseraient d’autres propos, comme l’analyse ou la réflexion. Mais ces objets psychiques, pour ne pas dire la pensée de chacun, sont pris eux-mêmes dans les mouvements qui les engendrent. De sorte que la demande, même la plus instante, d’un moment gagnerait à être transformée par le trajet qu’elle fera en s’articulant aux divers rouages que comporte l’établissement. Ce qui signifie que la demande est surtout celle d’un moment, et la pensée une représentation souvent significative de la position dans laquelle on se trouve, parfois plus que de la seule réalité que l’on invoque. La parole alors nous expose, et celle des autres nous déçoit, puisqu’elle nous renvoie souvent non ce qui nous anime mais ce qui, dans les corollaires, échappe à notre attention de l’instant. Le sentiment d’incompréhension se rencontre donc inévitablement, imposant une réorganisation de ses propres images pour que soient à nouveau compatibles et fécondes notre présence et celle des autres.

Ce processus constitue en soi une élaboration, c’est-à-dire une réflexion issue de l’expérience, remaniée par elle. Il y a peu de chance que l’on puisse chacun former un « discours » alors que notre narcissisme et l’idée que nous nous faisons de notre intelligence peuvent nous conduire à cette drôle de volonté que de vouloir nous rendre maître par la pensée de ce qui est. Disons-le : c’est la plupart du temps illusoire. Le beau discours est comme les habits du dimanche : une tenue de sortie pour faire bonne figure et montrer quelque chose de soi qui en vaille la peine.

En contrepoint, le travail en milieu de soin consiste souvent à décomposer (ana-lyser) les choses en une myriade de points, d’entités partielle rendant possible des micro-interventions. C’est leur ensemble qui constitue un dispositif, et non pas seulement une molécule isolée, quand bien même chacun se féliciterait qu’il en existât une. Mais la question du soin ne consiste pas en l’idéalisation d’un moyen, quel qu’il soit, ni en une décorporation dont certaines représentations pharmacodynamiques se sont fait une spécialité.

 

Il peut convenir de souffler un peu, puisque conclure n’aurait pas ici le moindre sens.

Disons simplement que penser l’établissement, le service, le lieu comme institution articule la diversité des registres qui s’y trouvent dans une constellation, et non une mosaïque. Le sentiment ou le fantasme de morcellement risque souvent de poindre en ces lieux de soin qui sont d’abord, j’insiste, des lieux de maladie (plus que de malades).

Sans doute aussi n’y a-t-il de ressource à cette nécessité de pensée qu’en invoquant des registres, plus ou moins théoriques, issus de la clinique et nous reconduisant à elle. Dire cela revient à envisager d’autres motifs de discorde, puisque là comme ailleurs il n’y aura ni consensus ni unité. Chacun défendra à bon droit sa formation, ou l’idée qu’il en a.

Reste pourtant que chacun, individuellement et collectivement, doit poursuivre un travail d’identification, tant en termes de personnes (dont soi) que de choses, d’objets ou d’états constituant le quotidien de la clinique. L’ancrage dans un sol suffisamment meuble pour s’y fixer et solide pour s’y arrimer suppose des théories, ou des théorisations comportant une mobilité et une souplesse d’autant plus grandes que l’institution pourrait en être ou en paraître dépourvue.

Puisse la sclérose ici n’être pas le pendant de la rigidité de là. Cela à soi seul définirait l’état le plus ordinaire de la pathologie ; lorsque les choses sont pauvrement et tristement prévisibles parce qu’elles ne sont plus que ce qu’elles sont, et souvent un peu moins : l’ombre d’elles-mêmes.

Publié dans Pistes de réflexion, et invites, institution, travail de soin, théorie des groupes | Laisser un commentaire

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