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Ecrits Psy    

Écrits Psy

“ Elle ”

A quoi tient qu’une femme soit  avenante ou jolie ? Une expression tout autant que la forme d’un visage, la finesse des traits, ou la lumière d’un regard ? Pour Elle, sans doute cela n’avait-il pas la moindre importance. Sa pensée ne vaticinait guère, fixée en préoccupations concrètes et dans la conviction d’une urgence que la modicité de l’apparence des choses ne permettait pas, la plupart du temps, à l’entourage de saisir. Le détail constitue l’élégance du monde, à quoi son intense sensibilité naturelle l’avait conduite. Naturelle ? Ou un côté soucieux ; une sorte de scrupulosité dont Elle n’aurait su dire l’origine, ou si, tout simplement, elle était sienne. N’importe ! Tant de négligence autour de soi. Les jeunes ne s’intéressent plus, et n’ont aucun respect. Qu’on leur demande de ranger un présentoir, et il leur suffit que journaux, magazines et livres mis en vedette tiennent à peu près en équilibre. Que l’un d’entre eux soit froissé, taché ou marqué ne les soucie nullement ; et moins encore que la présentation soit cohérente avec les piles agencées à proximité. De surcroît, ils y mettent un temps fou, sans égard pour les contorsions que les clients doivent faire pour franchir l’entrée où l’employée semble avoir installé son camp pour mieux se distraire de la proximité de la rue.  N’y tenant plus, Elle intervint, le geste net et précis, efficace, remettant en place, au propre comme au figuré, tant le rayonnage que sa jeune collègue, qui ne trouva rien d’autre à faire que d’abandonner à l’experte une tâche dont elle se sentit évincée .

Elle revint à son rayon, la papeterie, que son emplacement stratégique rendait vulnérable pour devoir rester accessible à tous les regards et toutes les demandes. Rapidement lui apparut que l’achalandage n’avait pas été refait la veille, son jour de congé, ni le réassortiment. Un tiroir, où d’ordinaire le classement tombait sous le sens, facilitant la recherche des divers agendas et carnets, n’ouvrait plus que sur un désordre précaire, formats et genres mélangés dans un espace à moitié vide : Le chaos ! Voilà à quoi Elle s’épuisait, refaisant indéfiniment des inventaires pour entretenir la disponibilité à la vente ! Et il faudrait ensuite aller à la réserve, contrôler la tenue des stocks en machine, dont il semblait que l’on s’évertuât à ce qu’ils ne soient jamais justes,  et modifier les affectations aux emplacements informatiques prévus.  L’autre jour, quel dépit que d’y chercher en vain ce que Elle savait devoir s’y trouver ; c’est elle-même qui en avait assuré la réception. La matinée passa quasiment à fouiller et tenter de rétablir un ordre minimal, une lacune, une bêtise ou une absurdité en dévoilant sans cesse une autre. Elle finit par trouver ce qu’elle cherchait, dans un invraisemblable endroit. La négligence confine au vice ; il faut de l’ingéniosité pour égarer si vite et si bien des choses aussi usuelles, quotidiennes. Toujours vive et efficace, soucieuse de l’économie du geste, Elle remonta les bras chargés et encombrés. Elle pensa avoir le temps de finir son réassortiment avant la coupure du repas de midi, et commençait de s’apaiser à voir le rayon reprendre peu à peu une allure. D’autant que les choses finiraient par ressembler à un amoncellement, tant on voulait promouvoir à la vente de choses à la fois. C’est alors que, dans le miroir qui sert de fond aux rayonnages, Elle vit la marque sur son chemisier ; un chemisier de soie grège écrue qu’elle affectionnait. Elle n’avait pris garde, alors que d’ordinaire elle prenait soin d’avoir une blouse à portée lorsqu’elle travaillait en réserve. Rien n’allait, ce matin là, et c’était inopinément, comme souvent, qu’il lui fallut aviser. Et puis quelle idée de tant se charger. A porter les choses contre soi, Elle avait dû faire cette marque, presque noire. On ne voyait que çà, comme projetée en avant, précisément sur un pli qui se formait sur la poitrine, là où les revers du tailleur ne pourraient la dissimuler. Prendre un moment peut-être, pour aller aux toilettes. Il y a toujours quelqu’un aux toilettes, et précisément à l’approche de la coupure. Il y en a même qui y fument. Alors autant dire qu’il n’est guère possible de s’y installer le temps d’un petit nettoyage. Et puis, Elle le savait bien, ces petits nettoyages à la sauvette sont si souvent catastrophiques. L’eau aggrave, et la tâche humide capterait tous les regards. Pourquoi n’avait-elle pris l’un ou l’autre de ces foulards dont Elle aimait à faire diversion, sur les sages assortiments de couleurs par lesquels elle veillait à la rigueur de ses tenues. Sa fantaisie à elle ! Mais pas ce matin-là. Pas question de se risquer à aller manger dans cet état. Acheter un chemisier : voilà la solution. Elle s’avisa que ce serait impossible au moment de la coupure, puisque tout alentour fermait. Il faudrait attendre… au moins seize heures. Et encore, elle n’aimait pas les vendeuses du premier des magasins de vêtements à ouvrir. Une fois, elle avait eu la certitude qu’elles la toisaient. Elle en fut mal à l’aise le restant de sa journée. Depuis, Elle ne traînait guère à la devanture où, pourtant, il n’était pas rare qu’une sage coquetterie la retînt.

Au demeurant, il n’y eut pas de solution pour cette tache. Elle décida de ne pas sortir du magasin, perdant ce moment important pour elle où elle pouvait souffler. Elle avait tenté de déplacer la petite broche qu’elle piquait au revers. L’effet fut inverse, attirant le regard, cependant que la tache débordait largement. L’ôtant, elle ne put faire disparaître les deux trous qui encadraient la disgracieuse marque, obstinément déterminée à se défendre. Elle en eût pleuré ! Au moins avait-elle suggéré qu’elle assurerait la continuité d’ouverture de la librairie qui, elle, ne fermait pas à la mi-journée. Un peu comme si elle répondait à une demande, alors que ce n’était qu’une attente. Tout le monde souhaitait partir, mais aucun n’aurait rien demandé ; moins encore à Elle. Au moins la gérante trouva  l’occasion d’un peu plus de liberté que prévu, s’en félicitant plus que remerciant, tant il semblait évident que Elle ne décidait jamais qu’en fonction des nécessités. Pour seule parade contre son malheur, Elle passa le reste de son temps à se mettre en retrait, lorsqu’elle devait travailler postée, et à évoluer le reste du temps face tournée vers les rayons, afin que le miroir lui permît de veiller à la clientèle tout en s’affairant à la gestion du rayon. Elle eût aimé savoir prendre un air désinvolte, mais jusqu’aux habitués savaient bien que c’est pour son sérieux qu’on s’adressait à elle, alors que les flâneurs n’avaient d’yeux pour elle qu’à se sentir un peu surveillés. Son expertise industrieuse lui interdisait une légèreté où d’autres se complaisaient, toutes souriantes comme s’il s’agissait ici de séduire.

Le relative solitude de treize heures lui permit de se détendre un peu ; l’heure de pointe du midi passée, ne furetaient les rayons que de rares curieux, souvent habitués, n’achetant guère puisqu’ils occupaient surtout leur temps avant le début d’après-midi ; parfois, un magazine. De l’une des caisses, poste avancé où se tenait en principe la gérante, elle avait le magasin sous les yeux, adossée à la rue dont elle ne voyait qu’un petit bout grâce au miroir savamment placé pour surveiller un présentoir. Les premières des collègues ne reviendraient qu’à 14 heures. La gérante l’avait prévenue qu’elle reviendrait un peu plus tard. Elle avait tout de suite vu la tache, et son regard n’avait retrouvé le sien qu’au moment de se séparer, avec un petit sourire. Pourtant, au début, Elle s’entendait bien avec elle. Il est vrai qu’elle n’occupait pas encore son poste. Elle avait cru dans les promesses de l’acquéreur lui disant son probable accès à des fonctions de responsabilité. Avant la vente, Elle était déjà l’employée de confiance ; la plus ancienne du reste ; enfin, de celles qui comptaient ! Elle avait tout appris des anciens libraires, lui surtout, à qui le métier collait à la peau même si, cette fois, ils s’étaient lancés dans une entreprise plus ambitieuse. A son décès, son épouse s’en était remise à Elle, lui disant seulement en plaisantant qu’elle avait un joli sourire, et devrait le montrer plus souvent. Elle l’aimait bien, même si c’est plutôt lui qu’elle respectait ; pour Elle, le respect constituait la valeur suprême, avec le mérite peut-être. C’est bien ainsi, du reste, qu’elle conquit peu à peu la place centrale de celle à qui échoient toutes les responsabilités, parce qu’elle pensait à tout, n’oubliait rien, prévoyant au mieux de sorte qu’on pouvait la penser prévenante ; ce dont elle n’avait pas le temps, et moins encore le savoir-faire. Alors qu’elle n’était en somme que stagiaire, la gérante se montra plaisante et ouverte, reconnaissante même, complimentant des qualités dont elle disait que Elle serait immanquablement récompensée, alors qu’elle était déjà reconnue par tous. Elle se demanda si elle n’était qu’une alliée ou bien une amie. Echaudée qu’elle fut, en amitié comme en amour, Elle opta pour la première solution, bien plus sûre. Ce changement de propriétaire de la librairie parviendrait-il à lui offrir une place qu’elle n’ambitionnait pas, mais dont elle trouvait tout de même normal qu’on la lui fît ? Tout l’indiquait. Il n’en fut rien. Stagiaire d’un jour, gérante le lendemain, l’alliée lui expliqua avoir accepté bien que ce fût à Elle que le poste dût échoir. Mais rien ne changerait, assura-t-elle, et son sens des responsabilités lui vaudrait, avec son aide, une reconnaissance inéluctable.

« Les jalousies ! » Voilà ce qui expliquait bien des mésententes. Et puis la gérante lui parla de diplomatie ; pour diriger, il fallait être aimée, ou au moins aimable. Trop s’étaient plaintes de Elle, et aucune raison valable ne le justifiait. Mais, en tant que chef, la gérante ne pouvait privilégier l’une au détriment des autres pour attiser convoitises et rivalités. Hasardant que Elle manquait de souplesse, la nouvelle chef expliqua aussi l’impossibilité de lui confier la gestion des employées ; peut-être que son sérieux s’exprimerait davantage par la gestion des stocks ; à une époque où toute reconnaissance, avec la valorisation qui l’accompagne, va au commercial. Jusqu’à ce jour où le directeur régional lui apprit que l’échelle des salaires était mise en place, dans le cadre de ce qu’il appelait une harmonisation ;  ce qui aurait pour conséquence que, puisqu’elle n’envisageait pas d’avenir par des mutations au sein du groupe, Elle verrait sa rémunération plafonnée puisque, somme toute, elle n’avait jamais qu’un statut de vendeuse. Depuis, Elle compensa en volonté ce qui s’amenuisait de cœur à l’ouvrage. Parfois, Elle pensa que ses « collègues » lui réservaient, au-delà de leur apparente indifférence, une hostilité franche : à preuve ces négligences ou gestes mal intentionnés dont les conséquences s’imposeraient à Elle, qui, jamais, ne parviendrait à accepter de mal faire.

Nombreux ceux et celles que leur cinquantenaire dissuade de se penser encore jeunes, avec l’inclination pour les uns d’une déprime occasionnelle, pour d’autres la conviction tardive et faussement optimiste que le milieu de la vie était atteint, et pour d’autres enfin l’annonce douloureuse que rien ne serait plus comme avant, et que le temps d’entreprendre ou d’espérer était désormais derrière soi. Elle ne fêtait pas, ou peu s’en fallait, son anniversaire. Sa mère mourut le lendemain de celui de ses treize ans. Sans être superstitieuse, Elle confirma son sentiment de toujours que les joies d’un jour ne sont que des cache-misère. Son père avait la tempérance des faibles. Après le décès de son épouse, il fut emporté par toutes les influences. Le brave homme lui laissa les rênes, sans vraiment les lui confier ; ce qui eût voulu dire qu’il n’était plus le père. Tour à tour, il lui disait ce qu’il faudrait, ce qu’il restait à faire, l’attention à prendre de son frère et ses sœurs. Elle se trouva avec lui une proximité paradoxale, puisqu’il n’y était question que d’autrui ; et encore, autrui dont il lui confiait les conditions du devenir, comme à l’ordinaire où tout ce qui lui échut revint à tracer son devoir. Ce que d’autres eussent vécu comme exigence. Les femmes, selon ce brave homme, ont toujours un avenir ; pour les hommes, il faut l’assurer. Elle était plutôt en avance, à l’école, où, élève honorable, on lui disait plus ce qu’on attendait d’elle, ce qui restait à faire ou franchir, que la moindre satisfaction. Familière des « encouragements », la charge d’une maison revint à ce que Elle négligeât contre son gré devoirs et leçons. Or, toute son assurance dépendait de la certitude procurée par d’interminables révisions. Bien que Elle ne dissipât aucune attention quant aux garçons de son âge, à la différence de camarades parmi lesquelles se chercha en vain une amie, sa disponibilité fléchit, annonciatrice d’une prochaine déconfiture. Si l’on ne sanctionne pas une élève modèle, force parfois s’impose d’accepter des limites inattendues, la sagesse voulant que l’on révisât des espérances devenues fragiles. Aussi, conseilla-t-on au père d’accepter l’orientation de sa fille vers un diplôme conclusif d’un parcours somme toute honorable, plutôt que de se disperser dans les incertitudes d’ambitions illusoires. A lui incombait la charge de décider, et de préférence dans le sens que lui indiquait sinon le bon sens, du moins sa tendance innée à penser que la vérité était toujours consensuelle et raisonnable. Et puis, Elle avait toutes les qualités et n’aurait aucune peine à faire sa route. Les plus jeunes avaient autrement besoin que l’on s’occupât d’eux. Et lui devait travailler. Alors !

Aucun ne songea que la révision des ambitions à la baisse eut pour effet que Elle optât pour le sacrifice pour les siens, plutôt qu’aller au bout d’un destin devenu raisonnable. Aucun, pas même Elle n’y songea, de sorte que l’abandon de ses études passa totalement inaperçu ; comme la moindre des choses.

Son vague à l’âme la conduisit à décider de fêter dignement ses cinquante ans. Ce fut de manière un peu impromptue ; pour elle un peu folle. Elle ne perdit guère de temps à chercher la compagnie qui conviendrait. Son frère l’ennuyait, même si Elle aimait sa petite famille ; il avait fini par se caser à l’hôpital, devenant aide-soignant sans doute par indulgence, du fait de ses années de service. Promis au brillant avenir d’une carrière médicale, il dut vite envisager de se rabattre sur des études d’infirmier ; pour lesquelles il avait les meilleures dispositions, qui n’ont pas convaincu les enseignants. Il reçut toutes les aides que les moyens de la famille avaient dévolues au seul porteur du nom, héritier des convictions paternelles. Elle se souvenait l’avoir, bien souvent, aidé, répétitrice acquérant mieux que lui des connaissances dont il lui reprocha de mal les lui avoir transmises. Il ignorait combien Elle le soutint auprès des deux plus jeunes, vitupérant contre des différences de traitement que Elle justifiait, un peu à la manière dont elle pensait toujours accroire ce que l’on se répétait. Aussi, les deux petites ne la croyaient pas, lui reprochant injustice et préférences ; ce qui la rendait à leurs yeux semblable à leur père. Elle ne pouvait réprimer en elle ce sentiment d’une préférence l’inclinant dans le secret de son cœur à un intérêt particulier envers la dernière. Pourtant, celle-ci bouscula à chaque étape chacune des choses dont on lui disait le bien qu’elle en tirerait. Touchante, l’indocile avait sa manière propre de ne s’attacher qu’à elle tout en ayant ici ou là une attention inattendue. Ce fut elle qui lui offrit un foulard : le premier, un foulard Hermès. Dispendieux cadeau que lui valait une indécente réussite de cette jeunette, pour autant que l’on se dispensât du souci des bonnes manières, voire des bonnes mœurs. Elle regardait avec indulgence une liberté qui ne serait jamais sienne comme si ce trublion en avait, très tôt, pris une adroite mesure, de sorte qu’elle en devint une exigeante experte. Elle se trouva remise à sa place plus d’une fois ; non qu’elle se permît la moindre réflexion, la moindre audace, mais Elle était si parfaitement l’image de ce que la puînée détestait qu’elle en recevait des remontrances sans avoir eu le temps de les mériter. Au moins, Elle faisait toujours en sorte d’avoir de ses nouvelles ; ce qui la tenait au courant de la diversité et l’immensité du monde, où rien ne saurait être hors d’atteinte de l’effrontée. D’elle seule Elle avait une photo dans son sac. Le jour de ses dix-huit ans, elles avaient mangé ensemble, l’une fêtant sa majorité et Elle ce qu’elle espérait être le moment de pouvoir enfin vivre pour elle. Mais les habitudes perdurent parfois alors qu’a cessé leur déraison d’être.

Pour Elle, il s’agissait d’un grand restaurant, réputé en tous cas. Elle en entendit parler souvent, quand bien même on ne s’adressait pas à elle.

« Vous êtes seule ? »

Elle ne releva pas, et suivit le maître d’hôtel à une table encoignée : les plus belles sont toujours réservées à un plus grand nombre de convives. Entre le mur et une plante verte, Elle retrouva la discrétion qui la rassurait, lui convenait. Le service était exquis. Du moins, ce fut le sentiment qui s’imposa, suite à tant de courtoisie et d’attention. Peut-être aurait-elle dû travailler dans la restauration ! La carte la changeait de son ordinaire, portant bienheureusement en petits caractères la description des plats dont elle n’aurait même imaginé l’existence. Elle assouvit sa curiosité, une fois au moins, en se composant un vrai menu de gourmet. Et puis, aucune limite ne valant pour l’exception, elle accepta que vînt le sommelier. Ce fut un moment délicieux ; cet homme un peu âgé, distingué sans être compassé, s’intéressa à ce qu’elle aimait, et au choix qu’elle venait de faire. Il parvint à ce qu’elle lui répondît, alors même qu’elle n’avait aucune idée en la matière. Il parlait une géographie du goût où des mots merveilleux et évocateurs semblaient s’ensuivre dans une ode élégiaque. Ivre de mots, elle céda à tout, et, tout de mesure, il n’abusa pas de sa conquête qu’il convia à se laisser guider vers un blanc de bourgogne d’une suave discrétion, et un pinot rouge à la rigueur surprenante puisqu’il offrait ensuite un arôme généreux. Raisonnable, il n’indiqua que pour mémoire que le magnifique dessert s’accomplirait au mieux avec un Sauternes qu’il était possible de commander au verre.

La splendeur s’étalait dans l’assiette, surprenante à chaque fois de couleurs et d’arômes. Elle n’aurait su nommer la moitié de ce qu’elle dégustait. Un service délicat et discret se déroulait sans encombre, et une douce chaleur s’insinuait en elle, sans que les vins qui la subjuguaient n’en soient la seule raison. La salle devant elle agrémentait son plaisir, alors que, par la baie, elle voyait, la nuit épaississant, la rade illuminée qui semblait s’allonger indéfiniment. Rarement ou jamais, mais Elle redoutait les mots définitifs, elle ne se sentit aussi bien, comme transportée dans un moment extatique où le monde, enfin, était sien. Et ce fut avec le même sentiment bienheureux qu’elle conclut cette soirée édénique sans sourciller devant les chiffres qui la rendaient, d’ordinaire, pointilleuse. Le quart de son salaire mensuel ne pesa guère plus qu’un colibri s’épuisant à l’équilibre pour ne pas prendre appui.

Elle ne se souvenait pas d’avoir fait la grasse matinée. A la fois, elle se sentait bien, et, curieusement, elle avait comme le sentiment d’une rupture en elle. Une digue avait cédé. Elle s’étonna d’éprouver une sorte d’indifférence ? Qu’avait-elle, de tous temps, eu à gagner du souci qu’elle avait des choses, du monde, des gens ? N’avait-elle imprudemment passé le plus clair de son temps à une œuvre que personne ne voyait ? L’idée lui traversa l’esprit que la force manquait sans doute aussi ; mais le laisser-aller inhérent à ce genre de remarque ne lui convint guère. Un moment encore, un tout petit moment, et elle se lèverait, renouant avec un emploi de son temps ordonné, économe et indéfiniment amélioré, parce que tout est perfectible. Sauf que, cette fois, elle passa son dimanche dans la torpeur d’un désoeuvrement dont elle finit par accepter qu’il pût être salvateur.

Au matin du lundi, elle s’étonna que le réveil n’ait pas sonné. La lumière du jour perçait à l’encadrement des fenêtres, l’incitant à se dresser un peu. Stupéfiée, elle sursauta. Plus de deux heures avaient passé sans qu’elle n’ait rien entendu. En retard ! Pour la première fois de sa vie, Elle était en retard. Voulant se lever en hâte, elle retomba assise sur le sommier, ses jambes se dérobant. Déconcertée, Elle tenta de se calmer, se raisonner. Ce n’était pas grave ! S’imposant de se mouvoir avec économie et méthode, Elle parvint à se distraire d’une fatigue qui l’habitait, jusque dans ses os, ses muscles, comme si tout ne pouvait devenir que douloureux. Elle savait bien l’important pour elle de retrouver ses marques. Ne pas se presser, il fallait ne pas se presser. De toutes manières, le mal était fait.

La pendule marquait plus de dix heures trente lorsqu’elle franchit la porte, encombrée de scrupules et indécise encore parmi les excuses dont Elle s’était faite une vaine liste.

« Et bien, Conception, on se lâche ?

- Pardonnez-moi, des ennuis de santé. Il faut que je voie un médecin.

- Rien de grave j’espère ? » se ravisa la gérante, rectifiant le ton.

Elle se précipita à son casier, gênée de sentir son front moite, la transpiration sur son corps, et une sorte de contracture imposant à ses membres une maladresse inaccoutumée. Son temps passa à ce que tout lui échappât des mains. Elle ne vit aucun des clients, et n’entendit pas même ses jeunes collègues, amusées de cette surprenante preuve d’humanité, dont le caractère abattu leur apportait un indicible satisfaction. Elle se reprocha d’avoir invoqué cette histoire de médecin. Elle n’était jamais malade. Cela n’avait aucun rapport non plus avec ce qu’elle avait supputé pouvant lui valoir l’indulgence. Mais, comme elle n’est pas femme à ne pas dire ce qui est, il faut maintenant qu’elle y aille. Et puis, après tout, ce peut-être un manque de vitamines. Elle a bien un médecin généraliste, qu’elle voit une fois l’an, mais … Après tout, elle peut téléphoner.

Il la reçut le soir même. Elle s’excusait d’être là, de lui être importune, et sans doute n’avait-elle aucune raison de s’alarmer. Une fatigue passagère ? Et puis, avec le retour d’âge, bien des choses changeaient. Mais elle avait refusé les médicaments que proposa alors le gynécologue. Elle aimait assez l’idée de l’homéopathie ; hormis que, pour elle, c’était de la foutaise. Quant aux médicaments, elle avait toujours pensé que moins en on prend, mieux on se porte. Le médecin était un peu plus jeune qu’elle, grisonnant surtout aux tempes, ce qui rajoutait à l’impression de sérieux qu’il donnait. Le blanc sied aux hommes, et la teinture aux femmes, pensa-t-elle un peu mécaniquement. Il passa quelques moments à écouter les raisons pour lesquelles elle n’avait pas à être là, et lui proposa ensuite de passer à un examen un peu plus attentif. Il était doux, et Elle s’en trouva graduellement rassurée ; en tous cas suffisamment pour ressentir une insondable fatigue. Les chiffres qui la concernaient ne lui disaient jamais grand-chose, et elle le fit répéter, ou tout au moins expliquer ce qu’il voulait dire. Avec mesure, il la questionna, insistant sur l’emploi de son temps, ses activités, ses préoccupations. Qu’on l’invitât à se confier avait sur elle un effet certain : parfaitement inverse. Mais qu’est-ce qui lui prenait à celui-là ? Soit, elle était fatiguée, mais enfin, de là à en faire une histoire ! Pour la première fois, elle le trouva ferme, un peu tranchant.

« Vous faites une dépression, Madame. Je dois vous arrêter !

- Mais il n’en est pas question ! »

Il rédigea une ordonnance, puis un arrêt de travail, et lui remit le tout en la regardant avec attention et insistance. Jamais elle ne prit aucun obstacle de front. Aussi négocia-t-elle. Ces médicaments, dont elle se fit expliquer l’usage, ne lui disaient rien qui vaille, et puis, à la rigueur, elle pourrait s’arrêter une huitaine ; pour la première fois de sa vie. Mais, à part çà, il n’y avait pas d’autre solution ? Alors il l’invita à consulter un confrère, un psychiatre.

Folle ! Elle était folle ! Il la traitait de folle !

Elle passa la moitié de sa semaine d’arrêt à tergiverser. Tout de même ! Mais le fait est qu’elle se sentait douloureuse, se résignant à grand-peine à l’ordinaire de ses besognes. Elle n’avait de cesse de penser à sa reprise de travail, mais constatait aussi dans quel état elle se trouvait au matin. Elle dormait pourtant, d’un sommeil agité qui ne la reposait pas. Et puis cette transpiration. Elle passait son temps à prendre des douches. Pour la première fois de sa vie, elle prit l’initiative de demander un avis. Elle eut du mal à joindre la plus jeune de ses sœurs, qui ne s’étonnait de rien, et rit à gorge déployée de la sentir embarrassée pour le mal du siècle. Elle précisa même s’être bien portée d’avoir rencontré un psychologue. Jamais Elle n’aurait pensé que sa sœur pût avoir besoin d’aide, pour quelque chose qui n’irait pas. Et puis psychologue, ce n’est pas pour les fous. Après tout, c’est normal.

Lorsqu’elle sortit de sa consultation, Elle ruminait. Sans se rendre compte, elle était furieuse, toute de haine, exultant. Elle avait dit l’évidence des choses, et l’autre, qui ne disait quasiment rien, l’avait interrogée, sur sa vie, ce qu’elle faisait, ses relations… Elle sentit bien qu’il la pensait pour ainsi dire anormale. Comme si une femme sans homme n’en était pas une. Comme si elle était pour quelque chose dans ce qui lui arrivait. Le survivant d’une catastrophe aéronautique en est-il la cause, le responsable ? Elle fut affectée par cette distance sceptique qui avait sur elle plus d’impact que les insinuations. Elle s’énerva même, et s’en voulut de perdre sa pondération. Il lui parût attendre ce moment d’emportement par lequel elle se sentit dépassée, et tempêta contre la morbidité pernicieuse de ces gens se repaissant du malheur d’autrui auquel leur indifférence n’apportait aucun soutien, aucune compassion, aucun conseil, aucune aide. Elle le quitta sans regret.

Son pas saccadé et rapide lui fit traverser la place sans qu’elle s’en rendît compte, l’éloignant du cabinet pour aller vers le port. La vue de la mer l’apaisait. Elle ne transpirait pas, et ses muscles commençaient de recouvrer une vigueur oubliée.

De loin, sa silhouette fine et nerveuse, faisant au demeurant assez jeune, se confondit peu à peu parmi les autres… jusqu’à ce qu’elle disparût.

Publié dans clinique, adulte, psychopathologie, psychologie dynamique | Laisser un commentaire

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